La frac­ture nu­mé­rique en Afrique

L’uti­li­sa­tion des nou­velles tech­no­lo­gies est coû­teuse et se­mée d’em­bûches

Le Nouvel Economiste - - Analyses - PAR ODON VALLET, pré­sident de la Fon­da­tion Vallet

L’Afrique est une vaste pou­belle de l’Eu­rope, de l’Asie, voire de l’Afrique elle-même, les­quels y ex­pé­dient leurs re­buts. L’Eu­rope en­voie ses vieux livres in­ven­dables et dé­mo­dés is­sus des ly­cées et col­lèges ou des fa­milles. On y lit que l’URSS est di­ri­gée par M. Bre­j­nev ou que les der­niers Jeux olym­piques ont eu lieu à Mon­tréal en 1976. Les en­tre­prises en­voient leurs or­di­na­teurs de bureau ré­for­més. Ils tombent en panne au bout de quelques se­maines et de jeunes Afri­cains ré­cu­pèrent au cha­lu­meau les mé­taux pré­cieux au risque de s’in­toxi­quer gra­ve­ment. L’Asie ex­porte des por­tables à des prix “afri­cains” et à la qua­li­té tout aus­si afri­caine. Ils sont vite “gâ­tés” comme le disent jo­li­ment leurs uti­li­sa­teurs. Mais l’Afrique en­voie aus­si des or­di­na­teurs made in Ni­ge­ria dont la du­rée de vie est éphé­mère. Les nou­velles tech­no­lo­gies ac­croissent les écarts so­ciaux. Il y a une énorme dif­fé­rence entre le por­table bas de gamme et le smart­phone de qua­li­té pays riche. La dif­fé­rence de prix est d’en­vi­ron 1 à 20. Ces écarts ex­pliquent que 40 % des dé­te­nus dans les quartiers des mi­neurs le sont pour vol d’ap­pa­reils nu­mé­riques. Quant aux ma­jeurs, ils sont plu­tôt in­car­cé­rés pour cy­ber­cri­mi­na­li­té, sur­tout s’ils ha­bitent Abid­jan si l’on est fran­co­phone ou La­gos si l’on est an­glo­phone. Ils pro­posent d’en­voye­ry mille eu­ros ppour faire opé­rer une fille aux États-Unis ou pour per­mettre aux cy­ber­cri­mi­nels de se payer un billet d’avion pour les USA afin de ré­cu­pé­rer un hy­po­thé­ti­queypq hé­ri­tage. En somme, com­mel’Évanp gile, ils disent que le din­don de la farce se­ra rem­bour­sé au cen­tuple de ce qu’il donne. Des mil­lions de poires bien ju­teuses tombent dans le piège Les opé­ra­teurs aux ca­pi­taux par­fois eu­ro­péens sont aus­si très ma­lins. Ils baissent la puis­sance des re­lais té­lé­pho­niques de sorte que seuls les ap­pa­reils à prix éle­vé ont la puis­sance né­ces­saire pour cap­ter le ré­seau et avoir un son cor­rect. Tout pousse à ache­ter plus cher. La jeu­nesse do­rée pa­rade avec ses bi­joux tech­no­lo­giques qui per­mettent de sur­fer sur In­ter­net – du moins si ce­lui-ci n’est pas trop lent ni trop coû­teux, car d’une ma­nière gé­né­rale, le prix de la connexion est beau­coup plus éle­vé qu’en Eu­rope alors que le pou­voir d’achat des uti­li­sa­teurs est net­te­ment plus faible. De plus, pour les or­di­na­teurs fixes, il faut les ré­gu­la­teurs et gé­né­ra­teurs sans les­quels les ap­pa­reils sur­sautent à chaque panne de cou­rant et va­ria­tion de vol­tage. On dit qu’on peut payer ses fac­tures grâce au por­table. Ce­la est plu­tôt vrai dans les grandes villes, mais to­ta­le­ment faux dans les vil­lages qui captent mal ou pas du tout les ondes. Reste le por­table ou l’or­di­na­teur par sa­tel­lite dont le prix est exor­bi­tant. Les sta­tis­tiques of­fi­cielles sur le pour­cen­tage d’Afri­cains dis­po­sant d’un por­table ou d’un or­di­na­teur sont très op­ti­mistes car elles re­posent sur des re­cen­se­ments dé­mo­gra­phiques dé­jà an­ciens.

En at­ten­dant la dé­mo­cra­ti­sa­tion

Mal­gré toutes ces dif­fi­cul­tés, les nou­velles tech­no­lo­gies n’ont pas que des dé­fauts. Certes, il se­rait vain de croire que l’écran dis­pense de l’écrit. Tou­te­fois, nom­breux sont les Afri­cains qui, grâce à des tech­niques ré­centes, peuvent cor­res­pondre plus fa­ci­le­ment sur un plan per­son­nel ou pro­fes­sion­nel. Si des élèves se branchent sur Wi­ki­pé­dia, ils ont la chance d’échap­per au mo­no­pole du sa­voir pro­fes­so­ral sou­vent en­nuyeux et ar­chaïque. Mais de nom­breux pro­grès sont né­ces­saires. Par exemple, dans plu­sieurs pays, il n’y a pas de mes­sa­ge­rie vo­cale. En d’autres termes, on doit rap­pe­ler sou­vent son cor­res­pon­dant en per­dant un temps consi­dé­rable. De même, il y a peu d’abon­ne­ments et on achète du “cré­dit” pour ap­pe­ler son cor­res­pon­dant. Mais toute mi­nute com­men­cée, même d’une seule se­conde, est due en to­ta­li­té. En d’autres termes, le coût de la com­mu­ni­ca­tion est su­pé­rieur d’au moins 20 à 40 % à ce qu’an­noncent les opé­ra­teurs. Mais les Afri­cains sont très in­tel­li­gents dans l’art de gé­rer le nu­mé­rique et lors­qu’ils pia­notent sur les touches de leur por­table, ils ac­quièrent une in­dé­niable agi­li­té in­tel­lec­tuelle. D’au­tant que le monde de l’écrit est peu pré­sent dans des so­cié­tés de l’oral car les livres sont par­fois in­abor­dables ou in­trou­vables. Es­pé­rons donc que ces nou­velles tech­no­lo­gies se dé­mo­cra­ti­se­ront pour que les ca­té­go­ries mo­destes de la po­pu­la­tion aient des ap­pa­reils de qua­li­té cor­recte à des prix mo­dé­rés.

Les nou­velles tech­no­lo­gies ac­croissent les écarts so­ciaux. Il y a une énorme dif­fé­rence entre le por­table bas de gamme et le smart­phone de qua­li­té pays riche.

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