Gilles Gaet­ner

Jour­na­lis­ted d' in­ves­ti­ga­tion, au­teur de 'Les jour­na­listes ne de­vralent pas dire ca' (L'at­tilleur edi­teur)

Le Nouvel Economiste - - Entretiens - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR PA­TRICK ARNOUX

“Quand la presse va trop loin…

ou pas as­sez”

Il a connu la pé­riode faste du jour­na­lisme d’in­ves­ti­ga­tion, au dé­but des an­nées 80. Il y contri­bua d’ailleurs sin­gu­liè­re­ment au ‘Point’ puis à ‘L’Ex­press’. Pu­bliant ces fa­meux PV d’au­di­tion de nom­breuses af­faires. Fin connais­seur des re­la­tions cha­hu­tées avec la jus­tice et les po­li­tiques, Gilles Gaet­ner dé­fend à la fois ce mé­tier si poin­tu mais bat aus­si la coulpe pour cer­taines dé­rives de la pro­fes­sion. La ty­ran­nie de l’im­mé­dia­te­té, la concur­rence exa­cer­bée in­duisent des pra­tiques dé­bor­dant par­fois la ligne jaune. Cri­tique, ce re­gard qui en a tel­le­ment vu se garde ce­pen­dant de tout ju­ge­ment et rè­gle­ment de compte. “Comme Tal­ley­rand, je ne blâme ni n’ap­prouve, je ra­conte.”

Lorsque j’ai dé­ci­dé d’écrire un livre sur les jour­na­listes, sur leurs pra­tiques sur­tout, j’ai été dé­cou­ra­gé par quelques édi­teurs ren­con­trés. Ils étaient plu­tôt hos­tiles à cette idée: “per­sonne ne l’achè­te­ra car vous n’au­rez pas de cri­tique”. Er­reur, j’en ai plu­tôt de bonnes pour le mo­ment. Je ne vou­lais ni avoir l’air de quel­qu’un don­nant des le­çons, ni d’un re­dres­seur de torts. J’ai donc es­sayé de faire une ana­lyse cri­tique. Comme Tal­ley­rand, je ne blâme ni n’ap­prouve, je ra­conte. Ce qui m’in­té­resse sur­tout, c’est de mon­trer les pra­tiques du jour­na­lisme, plus par­ti­cu­liè­re­ment d’in­ves­ti­ga­tion, ses er­reurs certes, mais aus­si les choses po­si­tives que j’ai connues du­rant plus de 40 ans.Très concrè­te­ment,à l’aide d’exemples vé­cus,de ces choses qui m’ont heur­té et de celles aux­quelles on ne s’in­té­resse pas suf­fi­sam­ment. Dans les an­nées 86 à 90, à l’Ex­press, je pu­bliais dé­jà des PV d’af­faires ju­di­ciaires, même avant au Point, sur des tas d’af­faires. En­suite, après tant d’ef­forts de re­cherche, quand il y a un non-lieu, on s’in­ter­roge vrai­ment: tout ça pour ça. On avait certes rai­son à l’ins­tant T mais à l’ins­tant U, on n’avait plus rai­son, puis­qu’il y avait un non-lieu ou une re­laxe. C’est ce qui s’est pas­sé pour des tas d’af­faires. Le pro­blème? Lorsque les jour­na­listes d’un cer­tain bord voient blan­chi un homme po­li­tique op­po­sé au leur et sur le­quel ils ont ta­pé, ils consi­dèrent que la jus­tice est par­ti­sane, et in­ver­se­ment. Moi aus­si, je me suis trom­pé, quand par exemple j’ai fait des pa­piers as­sez sé­vères sur Ro­land Du­mas… qui a bé­né­fi­cié d’une re­laxe. Et d’autres sur Gé­rard Lon­guet qui dans trois af­faires a aus­si bé­né­fi­cié de re­laxes et de non-lieu. Le­dé­pha­sage temps­ju­di­ciaire/temps­mé­dia­tique Il y a un vé­ri­table dé­pha­sage dans la re­cherche de la vé­ri­té : avec d’une part le temps ju­di­ciaire et d’autre part ce temps mé­dia­tique qui va deux fois plus vite. Il faut quand même que les pro­fes­sion­nels ré­flé­chissent à un cer­tain nombre de choses. Il y a quelques jours, un tweet de Mé­dia­part an­non­çait une per­qui­si­tion et une garde à vue de Pé­né­lope Fillon. Cette af­faire nous in­ter­pelle quand même! Le Ca­nard En­chaî­né sort ses in­for­ma­tions, je n’ai rien à dire… Nous ne sommes pas là pour en­quê­ter sur l’en­quête ! Même si nous as­sis­tons à une tra­gique im­pru­dence, mo­ra­le­ment pas ter­rible, de quel­qu’un qui parle de mo­rale et qui fi­na­le­ment au­rait tri­ché avec l’ar­gent pu­blic. En 1999, dans l’af­faire de la Mnef pour Do­mi­nique Strauss-Kahn, ce­la s’est sol­dé par une re­laxe. Pour Gé­rard Lon­guet, c’était vrai­ment mal par­ti dans les af­faires de la Co­ge­dim puis ce­la se ter­mine par un non-lieu. Ro­land Du­mas, mal par­ti aus­si dans les af­faires, puis re­laxe ! En outre, tous les jour­naux ont leurs jar­dins se­crets. Comme me le ra­con­tait le ré­dac­teur en en chef du Ca­nard En­chaî­né. Quand il a sor­ti le re­dres­se­ment fis­cal de LVMH, 400 mil­lions d’eu­ros, au­cun jour­nal n’a vou­lu l’évo­quer car c’est leur plus gros an­non­ceur. Fort spor­ti­ve­ment, il m’a dit: “Sur l’af­faire Du­mas, nous

n’avons pas été en flèche.” C’était plu­tôt hon­nête.

Les­le­çons del’af­fai­reBet­ten­court Le Monde et Mé­dia­part ont été en pointe dans l’af­faire Bet­ten­court, ils ont pu­blié des PV, rien à dire, c’est im­pec­cable à l’ins­tantT.Ni­co­las Sar­ko­zy était dans une po­si­tion plus que dé­li­cate, té­moin as­sis­té puis mis en exa­men.Alors l’opi­nion pu­blique à un mo­ment don­né se dit :“Il est cou­pable !”. Puis, fi­na­le­ment, il y a un non­lieu. Les gens ne com­prennent pas que ce­la fait par­tie du jeu nor­mal de l’in­for­ma­tion ju­di­ciaire. Pour­tant il y a pas mal de le­çon à ti­rer de cette af­faire. Pre­mier acte, les jour­naux foncent sur l’abus de fai­blesse et le fi­nan­ce­ment de la cam­pagne de Sar­ko­zy. Puis ar­rive une se­conde af­faire avec la plainte de Fran­çois-Ma­rie Ba­nier contre la comp­table. Or dans cette af­faire, ins­truite par le juge Le Loire à Pa­ris, on dé­couvre que la comp­table a men­ti. Qu’elle a été ache­tée par la fille de Ma­dame Bet­ten­court, mise en exa­men pour su­bor­na­tion de té­moin,et elle pour at­tes­ta­tion men­son­gère et faux té­moi­gnage. Elle avait dit que Ma­dame Bet­ten­court lui avait of­fert l’ap­par­te­ment, ce qui n’est pas vrai car elle a fait toute une ma­noeuvre pour l’ob­te­nir grâce à un no­taire. Con­cer­nant les do­na­tions faites à Fran­çois-Ma­rie Ba­nier, elle af­fir­mait que ces der­nières avaient été faites en 2006, en pro­fi­tant d’un état de fai­blesse et donc en abu­sant de cette vieille dame. Or, on dé­couvre que cette do­na­tion a été faite alors qu’elle était par­fai­te­ment saine d’es­prit, et donc que cette comp­table a men­ti. Si elle a men­ti pour Fran­çois-Ma­rie Ba­nier, pour­quoi n’au­rait-elle pas men­ti sur Ni­co­las Sar­ko­zy? Or en flèche sur la pre­mière,‘Le Monde’ et‘Mé­dia­part’ ont été plus que dis­crets sur les consé­quences de cette

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