Crise d’au­to­ri­té

Les fonc­tions de base du mé­tier d’in­for­mer sont at­teintes au coeur

Le Nouvel Economiste - - A La Une - PHI­LIPPE PLASSART

La crise du jour­na­lisme ! Ce se­rait pour re­prendre une ter­mi­no­lo­gie de la pro­fes­sion un mar­ron­nier, tant il est vrai que les jour­na­listes ont de tout temps été cri­ti­qués, par­ti­cu­liè­re­ment France. “Si la presse n’exis­tait pas, il ne fau­drait pas

l’in­ven­ter”, s’écrie Bal­zac au mi­lieu du XIXe siècle lorsque naissent les pre­miers quo­ti­diens comp­tant leurs lec­teurs en mil­lions. Mais cette fois, c’est dif­fé­rent : la crise du mé­tier d’in­for­mer est pro­fonde, qua­si exis­ten­tielle. Ses res­sorts prin­ci­paux sont iden­ti­fiables : ils conjuguent prin­ci­pa­le­ment d’une part, une perte de confiance sans pré­cé­dent de la po­pu­la­tion en­vers les pro­fes­sion­nels de l’in­for­ma­tion, et d’autre part, la mon­tée en puis­sance de la concur­rence des ré­seaux so­ciaux au sein des­quels s’est dé­ve­lop­pée la sous-culture de plus en plus en­va­his­sante du buzz. Et aux griefs an­ciens à l’en­contre des jour­na­listes – trop de conni­vence et de dé­fé­rence à l’égard des pou­voirs, et son co­rol­laire le manque d’in­dé­pen­dance – s’ajoutent des cri­tiques nou­velles poin­tant leur manque de com­pé­tences pour rendre compte de la com­plexi­té du monde. Se­lon le ba­ro­mètre de la confiance La Croix-Kan­tar, 67 % des Fran­çais jugent que les jour­na­listes ne sont pas in­dé­pen­dants des pres­sions qu’ils su­bissent, et ils ne sont que 44 % à se fier aux in­for­ma­tions pu­bliées dans la presse. D’où ces in­ter­ro­ga­tions ac­tuelles sur l’uti­li­té et la rai­son d’être de ces pro­fes­sion­nels oc­cu­pés à la dif­fu­sion et au décryptage des “nou­velles”. Le dé­fi est à la hau­teur de l’en­jeu : voi­ci les jour­na­listes obli­gés de “ré­in­ven­ter” leur mé­tier, alors que les condi­tions d’exer­cice du mé­tier n’ont ja­mais été ren­dues aus­si dif­fi­ciles éco­no­mi­que­ment, au sein d’en­tre­prises qui peinent à trou­ver leur nou­veau mo­dèle de ren­ta­bi­li­té, mais aus­si cultu­rel­le­ment, vis-à-vis de ci­toyens moins que ja­mais dis­po­sés à leur confier ex­clu­si­ve­ment la fonc­tion d’in­for­mer.

“Sauve qui peut” pro­fes­sion­nel

La crise est pro­fonde et prend un tour vé­ri­ta­ble­ment dra­ma­tique au sens plein du terme, puisque ce n’est rien moins que le mé­tier de jour­na­liste qui est me­na­cé de dis­pa­raître. Au moins dans sa ver­sion tra­di­tion­nelle, celle née au mi­lieu du XIXe siècle et qui consiste à re­cher­cher l’in­for­ma­tion, la vé­ri­fier, la sé­lec­tion­ner et la hié­rar­chi­ser dans ce qui s’ap­pelle un jour­nal. La me­nace n’est pas ac­tion­na­riale mais tech­no­lo­gique. La ré­vo­lu­tion di­gi­tale trans­forme en ef­fet ra­di­ca­le­ment

au quo­ti­dien le tra­vail des équipes de jour­na­listes. “Les jour­na­listes ont per­du le mo­no­pole de ce sa­voir-faire qui est dé­sor­mais par­ta­gé avec d’autres qui le font plus vite et par­fois mieux”, ana­lyse Ni­co­las Bey­tout, di­rec­teur et prin­ci­pal ac­tion­naire de ‘L’Opi­nion’(*). An­non­cer la nou­velle n’est plus l’apa­nage des jour­na­listes. Tout à cha­cun, mu­ni de son por­table, est dé­sor­mais en me­sure de dif­fu­ser une nou­velle, et les ama­teurs ne

Aux griefs an­ciens à l’en­contre des jour­na­listes s’ajoutent des cri­tiques nou­velles poin­tant leur manque de com­pé­tences pour rendre compte de la com­plexi­té du

monde

se privent pas sur les ré­seaux so­ciaux de griller la po­li­tesse aux pro­fes­sion­nels. La sé­lec­tion ? Le pro­cess n’est plus seule­ment pi­lo­té par les jour­na­listes mais par des al­go­rithmes qui, via les mots-clés, font re­mon­ter les ar­ticles dans les mo­teurs de re­cherche. Si bien qu’un bon ré­dac­teur en chef ne peut plus se conten­ter de pro­cé­der à cette al­chi­mie entre le choix d’un ar­ticle et une ligne édi­to­riale en har­mo­nie avec les at­tentes de son lec­to­rat – qui fait tout le sel d’un jour­nal – mais doit al­ler voir sur les ré­seaux so­ciaux le re­ten­tis­se­ment des pa­piers. Non sans avoir au préa­lable choi­si les bons mots­clés mis dans le bon ordre pour sus­ci­ter la cu­rio­si­té de l’in­ter­naute… Une dis­ci­pline qui re­quiert un tout autre tour de main. Ni­co­las Bey­tout illustre l’opé­ra­tion de fa­çon iro­nique. “Mar­quise, vos beaux yeux me font mou­rir d’amour, ce­la fait un titre nul. D’amour, vos beaux yeux me font mou­rir, c’est dé­jà mieux. Le must étant de sug­gé­rer que la mar­quise est nue…”. Mais c’est au coeur même du mé­tier – et à sa rai­son d’être, la dif­fu­sion d’une in­for­ma­tion vé­ri­fiée, va­li­dée et in­ter­pré­tée – que le nou­vel uni­vers di­gi­tal porte le coup le plus rude en lais­sant se ré­pandre à la vi­tesse grand V la ru­meur, l’écho, la ma­ni­pu­la­tion, la com­mu­ni­ca­tion. En jouant non plus sur l’ar­gu­ment de la rai­son mais sur la corde sen­sible de l’émo­tion et de l’ir­ra­tio­na­li­té. Ré­sul­tat : les ré­seaux so­ciaux im­posent leur choix et les mé­dias cen­sés or­ga­ni­ser le dé­bat pu­blic dans nos dé­mo­cra­ties ont, en les sui­vant, per­du la main sur l’ordre du jour de ce qui com­pose chaque jour la conver­sa­tion na­tio­nale. “Les jour­na­listes sont vic­times de cette pro­li­fé­ra­tion in­for­ma­tion­nelle. Ils sont dé­bor­dés de par­tout et dans ce to­hu-bo­hu, ils de­viennent les der­viches tour­neurs de l’ac­tua­li­té” ré­sume Do­mi­nique Wol­ton, ex­pert dans l’ana­lyse des mé­dias. La fai­blesse congé­ni­tale du jour­na­lisme fran­çais Cette crise af­fecte peu ou prou le jour­na­lisme dans toutes les so­cié­tés ou­vertes, c’est-à-dire dé­mo­cra­tiques et plu­ra­listes et non sou­mises à la pro­pa­gande des mé­dias uniques du type Prav­da (“la vé­ri­té”). Mais la re­mise en cause du mé­tier est par­ti­cu­liè­re­ment forte en France, car his­to­ri­que­ment et cultu­rel­le­ment, ses as­sises pro­fes­sion­nelles et dé­on­to­lo­giques y ap­pa­raissent moins so­lides qu’ailleurs. “Com­pa­ré au monde an­glo-saxon, le jour­na­lisme hexa­go­nal pâ­tit d’une moindre lé­gi­ti­mi­té faute de s’être vé­ri­ta­ble­ment pro­fes­sion­na­li­sé”, ana­lyse Fran­cis Balle, so­cio­logue des mé­dias. “La dis­tinc­tion entre le fait et le com­men­taire, le pri­mat du re­por­tage sur la chro­nique, sont par exemple des pra­tiques chez nous moins fortes qu’à l’étran­ger, ce qui ex­pose les jour­na­listes fran­çais à la cri­tique dans les mo­ments de ten­sion”, pour­suit l’ex­pert. C’est le cas au­jourd’hui où la contes­ta­tion du sa­voir-faire jour­na­lis­tique est à son maxi­mum dans le contexte po­li­tique trou­blé que nous connais­sions. “La mise en cause des jour­na­listes concerne en pre­mier chez la fia­bi­li­té de leur tra­vail. L’in­com­pé­tence exas­père beau­coup plus que leur conni­vence sup­po­sée avec les mi­lieux po­li­tiques et éco­no­miques, ou bien en­core leur uti­li­sa­tion abu­sive de la langue de bois”, pointe le so­cio­logue JeanMa­rie Cha­ron. Manque de tech­ni­ci­té, manque de moyens, manque de culture gé­né­rale et donc d’in­dé­pen­dance d’es­prit : la pro­fes­sion évo­lue dans une équa­tion né­ga­tive qui met à mal sa cré­di­bi­li­té. “Il y a chez bon nombre de jour­na­listes fran­çais beau­coup d’a prio­ri. Ils par­tagent cet état d’es­prit qui fait que l’on est cou­pable

avant d’être in­nocent, que l’on a tort avant d’avoir rai­son. Un dog­ma­tisme que l’on ne re­trouve pas chez les jour­na­listes an­glo-saxons” ob­serve un édi­teur de presse. D’où vient cette faible qua­li­fi­ca­tion ? “L’en­vi­ron­ne­ment ré­gle­men­taire et syn­di­cal mis en place au mo­ment de l’après-guerre en alour­dis­sant les coûts de dis­tri­bu­tion et de fa­bri­ca­tion ex­plique la pau­pé­ri­sa­tion des en­tre­prises de presse qui se rat­trapent sur la faible ré­mu­né­ra­tion des jour­na­listes. Or des ré­mu­né­ra­tions faibles ap­pellent né­ces­sai­re­ment des qua­li­fi­ca­tions faibles”, pour­suit l’édi­teur. La ré­vo­lu­tion di­gi­tale, en en­traî­nant une chute des res­sources pu­bli­ci­taires et la perte de contrôle des conte­nus, est ve­nue bru­ta­le­ment ag­gra­ver la donne en pri­vant les ré­dac­tions mises à la diète de moyens. Bref, les condi­tions éco­no­miques d’exer­cice du mé­tier sont plus dif­fi­ciles. “Moins de jour­na­listes dans les ré­dac­tions de­vant tra­vailler sur da­van­tage de sup­ports : les contraintes n’ont

ja­mais été aus­si fortes”, ana­lyse Jean-Ma­rie Cha­ron. Et la qua­li­té de la for­ma­tion de base n’ar­rive pas à com­pen­ser. La pro­por­tion de jour­na­listes ayant une for­ma­tion éco­no­mique de base (éco, ges­tion, com­merce) – gage d’une bonne com­pré­hen­sion des mé­ca­nismes – a ain­si ten­dance à di­mi­nuer ces der­nières an­nées dans les nou­velles pro­mo­tions : 13,2 % en 1998, 6 % en 2008 ! “La très grande ma­jo­ri­té des jour­na­listes reste des lit­té­raires et leur for­ma­tion n’a que très peu évo­lué ces der­nières an­nées en dé­pit de la for­mi­dable com­plexi­fi­ca­tion de l’in­for­ma­tion”, ob­serve Jean-Ma­rie La ppro­por­tionp de jour­na­listes ayan­ty une for­ma­tion éco­no­mi­queq de base (éco, gges­tion, com­merce)) – ggage

d’une bonne com­pré­hen­sionp des mé­ca­nismes – a ten­dance à di­mi­nuer ces der­nières an­nées dans les nou­velles pro­mo­tions : 13,2 % en 1998, 6 % en

2008 ! Cha­ron. Cir­cons­tance ag­gra­vante : mal ar­més pour dé­jouer les mes­sages fa­bri­qués à leur in­ten­tion, les jour­na­listes font face à une ar­ma­da de com­mu­ni­cants de plus en plus im­por­tante aux ou­tils de plus en plus af­fû­tés. Outre-At­lan­tique, la pro­por­tion de jour­na­listes/com­mu­ni­cants, qui était de 5 pour 1, s’est in­ver­sée (1 pour 5). Et pour dé­jouer les pièges, les jour­na­listes fran­çais né­gligent trop sou­vent le tra­vail en amont des ar­ticles et la pré­pa­ra­tion des in­ter­views, té­moigne Ju­lie Jo­ly, di­rec­trice du Centre de for­ma­tion des jour­na­listes. Une fai­blesse que ne cor­rige pas la pro­li­fé­ra­tion des écoles de jour­na­lisme…

Le dos au mur

Le scé­na­rio de sor­tie de crise est dif­fi­cile à tra­cer, tant les dif­fi­cul­tés nom­breuses font masse. Les contraintes n’ont ja­mais été aus­si fortes. “Les mé­dias, confron­tés à un mo­dèle éco­no­mique ex­trê­me­ment fra­gi­li­sé, doivent en même temps ré­in­ven­ter la ma­nière de trai­ter l’in­for­ma­tion et de la pré­sen­ter sur de nou­veaux sup­ports”, ana­lyse JeanMa­rie Cha­ron. La presse a donc le dos au mur. “On est dans une lo­gique à deux vi­tesses. Soit la presse tend vers la dé­ma­go­gie in­for­ma­tion­nelle en se trans­for­mant en ma­chines à clics, soit elle tend vers l’ana­lyse, qui ne joue pas avec les bas ins­tincts mais qui est plus coû­teuse à réa­li­ser” tranche le so­cio­logue Gé­rard Bron­ner. Une cer­ti­tude : le be­soin de ré-an­crer les fon­da­men­taux du mé­tier n’a ja­mais pa­ru aus­si grand. “Les jour­na­listes doivent ad­mettre qu’ils ne sont plus les seuls pro­duc­teurs de conte­nus. Et donc sa­voir in­té­grer d’autres ap­ports au-de­là de leur propre ré­dac­tion, comme on l’a vu par exemple avec les Pa­na­ma

pa­pers” es­time Thier­ry Guil­bert, di­rec­teur de CFPJ (Centre de for­ma­tion et de per­fec­tion­ne­ment des jour­na­listes). Une piste in­con­tour­nable : c’est en re­haus­sant la fia­bi­li­té de leur tra­vail que les jour­na­listes re­ga­gne­ront une au­to­ri­té per­due, celle-ci ne re­po­sant que sur la confiance que le pu­blic leur ac­corde, c’est-à-dire sur leur cré­di­bi­li­té. C’est sans nul doute à la base, c’est au dire au ni­veau du re­cru­te­ment, de la for­ma­tion et de la qua­li­fi­ca­tion – et à la re­cherche d’in­di­vi­dus pour leur tem­pé­ra­ment et leur culture gé­né­rale – que la re­con­quête s’opé­re­ra. En ces­sant no­tam­ment de consi­dé­rer que le sa­voir-faire jour­na­lis­tique se li­mite à ce­lui de sim­ple­ment écrire…

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