ÇA C’EST L’AFRIQUE

Le pa­ra­doxe dé­mo­gra­phique afri­cain

Le Nouvel Economiste - - La Une - PAR ODON VALLET, pré­sident de la Fon­da­tion Vallet

Se­lon Em­ma­nuel Ma­cron, les deux pro­blèmes prin­ci­paux de l’Afrique sont l’in­sé­cu­ri­té et la dé­mo­gra­phie. Il peut y avoir un lien entre les deux puis­qu’un conti­nent sur­peu­plé peut gé­né­rer des af­fron­te­ments. Les sta­tis­tiques dé­mo­gra­phiques afri­caines sont pa­ra­doxales. En 1900, le conti­nent noir comp­tait 100 mil­lions d’ha­bi­tants, alors qu’au­jourd’hui il en a 1,2 mil­liard soit une mul­ti­pli­ca­tion par douze en 117 ans. Mais en 2017, l’Afrique re­pré­sente 16 % de la po­pu­la­tion, contre 17 % au dé­but du XVIIe siècle. En ef­fet, l’es­cla­vage et les ma­la­dies in­fec­tieuses ont vi­dé l’Afrique d’une par­tie de ses ha­bi­tants et, en 1900, le conti­nent n’abri­tait que 7 % de la po­pu­la­tion mon­diale. En d’autres termes, en va­leurs re­la­tives, l’Afrique re­trouve les pro­por­tions d’il y a quatre siècles alors qu’en va­leurs ab­so­lues, l’aug­men­ta­tion est très ra­pide. Pour la na­ta­li­té, une femme met au monde 2,5 en­fants sur l’en­semble de la pla­nète, mais en Afrique, ce chiffre est de 4,7, et au Ni­ger de 7,6 – le re­cord du monde. Nou­veau pa­ra­doxe : même si le taux de na­ta­li­té a ten­dance à bais­ser lé­gè­re­ment, l’aug­men­ta­tion de la po­pu­la­tion s’ac­cé­lère en rai­son des pro­grès de la mé­de­cine. Un Afri­cain sub­sa­ha­rien voit son es­pé­rance de vie s’ac­croître de 4 à 5 mois par an. Il y a donc à la fois plus de re­trai­tés et plus de sco­la­ri­sés. Beau­coup d’Afri­cains craignent de re­gar­der ces chiffres in­quié­tants et pré­fèrent ou­blier les pro­blèmes dé­mo­gra­phiques. Quand on dit qu’en 2050, le Ni­ge­ria au­rait 400 mil­lions d’ha­bi­tants, cer­tains y voient un bien­fait et d’autres un mé­fait. No­tez bien qu’il en fut de même en Chine sous Mao qui, lors de la ré­vo­lu­tion des com­munes po­pu­laires de 1958, sou­hai­tait que les Chi­noises aient le plus grand nombre pos­sible de bé­bés. Quelques an­nées plus tard, les au­to­ri­tés dé­clen­chaient la po­li­tique de l’en­fant unique.

La nais­sance du “birth control”

Pen­dant long­temps, l’Eu­rope avait craint le “pé­ril jaune” se­lon l’ex­pres­sion d’un livre du ca­pi­taine Dan­rit, fu­tur co­lo­nel Driant tué à Ver­dun. On avait peur d’une in­va­sion des Chi­nois, des In­do­chi­nois, des In­diens et des Viet­na­miens. Mais la po­pu­la­tion asia­tique connaît ce qu’on ap­pelle la tran­si­tion dé­mo­gra­phique, et le taux de crois­sance de sa po­pu­la­tion de­vient plus rai­son­nable. Au­jourd’hui, l’Eu­rope craint da­van­tage le “pé­ril noir”, et les ré­centes ar­ri­vées de nom­breux mi­grantsg ve­nus du Sou­dan, de l’Éry­thrée, du Ma­li, du Ni­ger ou d’autres pays afri­cains aug­mentent cette crainte, très sen­sible dans l’opi­nion, comme le montrent les pro­grès de l’ex­trême droite un peu par­tout sur le Vieux conti­nent. Cer­tains maires d’Afrique sub­sa­ha­rienne pré­fèrent igno­rer le nombre d’ha­bi­tants de leur com­mune car il est par­fois af­fo­lant. Djou­gou (Bé­nin) compte en­vi­ron 300 000 ha­bi­tants mais en au­ra pro­ba­ble­ment 500 000 dans vingt ans. Dé­jà, la ville dé­nombre 300 écoles pri­maires, au­tant que Pa­ris qui a sept fois plus d’ha­bi­tants. No­tez bien que pen­dant long­temps, les maires d’ar­ron­dis­se­ment pa­ri­sien ont, eux aus­si, igno­ré les sta­tis­tiques dé­mo­gra­phiques en sur­es­ti­mant presque tou­jours l’âge de leurs ad­mi­nis­trés. Pour leur ou­vrir les yeux, il a fal­lu le grave pro­blème du lo­ge­ment étu­diant, et l’on construit au­jourd’hui à tour de bras de pe­tites ci­tés uni­ver­si­taires dans la ville Lu­mière qui a en­fin com­pris que sa po­pu­la­tion était plus jeune qu’elle ne le pen­sait. Si le pro­blème dé­mo­gra­phique est si im­por­tant en Afrique, c’est en par­tie parce que les res­pon­sables re­li­gieux – mu­sul­mans et chré­tiens – sou­haitent le plus grand nombre d’en­fants. C’est-à-dire de croyants. Dans l’idéo­lo­gie de Bo­ko Ha­ram, la tran­si­tion dé­mo­gra­phique et le contrôle des nais­sances sont des per­ver­sions oc­ci­den­tales. Tou­te­fois dans les grandes villes, le “birth control” ren­contre de vé­ri­tables suc­cès alors que dans les vil­lages il est par­fois igno­ré.

Moins, mais mieux

Il n’y a guère d’as­su­rance ma­la­die en Afrique, où les re­traites sont par­fois éga­le­ment in­exis­tantes. Dans le sys­tème ac­tuel, les jeunes doivent faire vivre les vieux et s’ils ont émi­gré en Eu­rope, ils nour­rissent leurs as­cen­dants via Wes­tern Union ou Mo­ney Gram. En Eu­rope, c’est l’in­verse : les pa­rents, voire les grands-pa­rents, aident leurs en­fants. L’in­com­pré­hen­sion entre Eu­rope et Afrique vient lar­ge­ment de la per­cep­tion dif­fé­rente du rôle des gé­né­ra­tions entre elles. Il y a un risque réel de voir les jeunes Afri­cains fuir vers l’Eu­rope d’au­tant que le nombre d’em­plois est très in­suf­fi­sant et que par­fois le taux de chô­mage aug­mente avec la du­rée des études. Les di­ri­geants po­li­tiques afri­cains sont donc confron­tés à des pro­blèmes si­non in­sur­mon­tables, du moins po­li­ti­que­ment ex­plo­sifs. Car on n’est pas bé­bé toute sa vie : un en­fant coûte de plus en plus cher à la na­tion chaque fois qu’il a un an de plus. Quand il est élève du pri­maire, puis du se­con­daire, en­fin du su­pé­rieur, il lui faut plus d’ar­gent, de­man­dé à la fa­mille ou au contri­buable. On pour­rait dire à nos amis afri­cains, éle­vez moins d’en­fants mais éle­vez les mieux. C’est d’ailleurs ce que font dé­jà les plus ins­truits d’entre eux.

Si le pro­blème dé­mo­gra­phique est si im­por­tant en

Afrique, c’est en par­tie parce que les res­pon­sables re­li­gieux

– mu­sul­mans et chré­tiens – sou­haitent le plus grand nombre d’en­fants. C’est-à-dire

de croyants

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