Un psy­cho­drame amé­ri­cain

Le pays s’est épar­gné une “bonne” crise bud­gé­taire en ne fer­mant pas le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral, mais la chasse au gas­pillage reste ou­verte

Le Nouvel Economiste - - La Une - ANNE TOULOUSE

Le ven­dre­di 5 mai, le pré­sident est par­ti jouer au golf dans sa pro­prié­té du New Jer­sey, et les re­pré­sen­tants de la Chambre sont re­tour­nés pour deux se­maines dans leur cir­cons­crip­tion, en lais­sant der­rière eux la ca­pi­tale en état de marche. Un ac­cord de der­nière mi­nute entre les uns et les autres avait épar­gné au pays un ri­tuel qui fait par­tie des tra­di­tions lo­cales: un “shut­down”, c’est-à-dire la fer­me­ture du gou­ver­ne­ment fé­dé­ral. Ce­la ar­rive lorsque le Con­grès, à qui la Cons­ti­tu­tion donne le contrôle des dé­penses de l’exé­cu­tif, re­fuse de dé­blo­quer les tranches du bud­get qui lui per­met­traient de res­ter à flot. Wa­shing­ton a connu deux grands shut­downs, l’un de 3 se­maines en 1995 et un autre de 2 se­maines en 2013. Ce­la n’est pas aus­si dra­ma­tique que l’on pour­rait le pen­ser, car les ser­vices de base comme les trans­ports, la sé­cu­ri­té du pays, la dis­tri­bu­tion du cour­rier, le paie­ment des re­traites sont as­su­rés. L’opé­ra­tion est sur­tout vi­sible à Wa­shing­ton, qui concentre un quart de mil­lion de fonc­tion­naires fé­dé­raux, dont une par­tie va être ju­gée “es­sen­tiels”, c’es­tà-dire qu’ils res­te­ront à leur bu­reau sans être payés et une autre ren­voyée à la mai­son. Les fonc­tion­naires sont gé­né­ra­le­ment rem­bour­sés ré­tro­ac­ti­ve­ment quelques se­maines plus tard, et leur sort n’émeut pas outre me­sure la po­pu­la­tion, dans la me­sure où ils sont consi­dé­rés comme une caste pri­vi­lé­giée dont les sa­laires sont en moyenne de 50 % plus éle­vés que ceux du sec­teur pri­vé. Il n’y a pas non plus de sou­ci à se faire pour les par­le­men­taires, qui sont payés quoi­qu’il ar­rive, ni pour le pré­sident dont le sa­laire an­nuel de 400 000 dol­lars est l’abri de ces tra­cas­se­ries. En­core que pour Do­nald Trump ce­la soit sans im­por­tance – il a pro­mis de faire don de ses sa­laires de pré­sident à des as­so­cia­tions cha­ri­tables, les pre­miers sont al­lés à la fon­da­tion des parcs na­tu­rels.

Un “bon” shut­down

Ceux qui souffrent le plus de la pa­ra­ly­sie gou­ver­ne­men­tale sont tous les sous-trai­tant de l’ac­ti­vi­té du gou­ver­ne­ment, des lob­byistes aux chauf­feurs de taxi, et les nom­breux tou­ristes qui se cassent le nez sur des mu­sées fer­més. L’un des fa­meux tweets de Do­nald Trump af­firme que le pays a be­soin d’un bon shut­down en sep­tembre pour lui re­mettre les idées en place au mo­ment de la clô­ture du bud­get, mais il est pro­bable que ce­la ne les re­met­trait pas dans le sens qu’il sou­haite. Les crises entre la pré­si­dence et le Con­grès ont un ef­fet dé­sas­treux, car elles confirment l’idée, lar­ge­ment ré­pan­due, que Wa­shing­ton est une en­clave d’in­com­pé­tents, cou­pés du reste du pays. Que le gou­ver­ne­ment mette ou non la clé sous la porte, l’opi­nion pu­blique ne le cré­dite pas d’une ac­ti­vi­té pro­duc­tive. Dans un son­dage réa­li­sé en sep­tembre der­nier, moins de la moi­tié des Amé­ri­cains (47 %) fai­sait confiance au gou­ver­ne­ment pour ré­gler les pro­blèmes du pays. Ac­tuel­le­ment, la cote de po­pu­la­ri­té du pré­sident se si­tue au­tour de 40 %, celle du con­grès au­tour de 20 %. Les shut­downs sont des ac­ci­dents de par­cours du psy­cho­drame an­nuel entre les branches exé­cu­tives et lé­gis­la­tives que consti­tue le vote du bud­get. Il est pré­sen­té par le gou­ver­ne­ment en avril et vo­té si tout va bien pour la fin de l’an­née fis­cale, le 30 sep­tembre. Dans le cas contraire, le gou­ver­ne­ment vit sur des dé­blo­cages de fonds pé­rio­diques. Il est dou­teux que même les in­té­res­sés viennent à bout d’un do­cu­ment qui com­porte au bas mot 2 500 pages – soit, ont no­té les ob­ser­va­teurs, le double du ro­man-fleuve de Mar­ga­ret Mit­chell ‘Au­tant en em­porte le vent’ et avec un conte­nu qui ne vous tient pas éveillé jus­qu’à la der­nière page. Si l’on veut s’en don­ner la peine, il y a néan­moins quelques pas­sages crous­tillants, que l’on peut re­trou­ver en ré­su­mé dans un rap­port an­nuel sur le “pork bar­rel”. Le “pork bar­rel”, le ton­neau de porc, est la com­pi­la­tion de toutes les dé­penses in­utiles et par­fois far­fe­lues que les par­le­men­taires vont glis­ser dans le bud­get pour faire plai­sir à leurs ad­mi­nis­trés. Le bud­get 2016 a pré­vu le fi­nan­ce­ment d’un 1 mil­liard de dol­lars pour un des­troyer que le Pen­ta­gone n’avait pas de­man­dé, pour la bonne rai­son qu’il n’en a pas l’usage ; dans une an­née pré­cé­dente, on trouve un pro­gramme de 200 000 dol­lars al­loués à la Ca­li­for­nie, ppour fi­nan­cer l’en­lè­ve­ment des ta­touages sur les ha­bi­tants de l’État fa­ti­gués de leurs dé­co­ra­tions cor­po­relles. Le sé­na­teur John McCain, qui a fait de l’épu­ra­tion du bud­get sa croi­sade per­son­nelle, a dé­cla­ré : “Les par­le­men­taires ne peuvent pas plus s’em­pê­cher de dé­pen­ser que les al­coo­liques ne ppeuvent s’em­pê­cherp de boire un verre”. Jus­ti­fiées ou non, les dé­penses de l’État conte­nues dans le bud­get de cette an­née tournent au­tour de 4 tril­lions (4 000 mil­liards) de dol­lars, qui ajou­te­ront plus de 400 mil­liards de dol­lars à une dette na­tio­nale dont l’énon­cé s’écrit avec 14 chiffres et qui aug­mente à chaque se­conde. À NewYork, on peut voir les chiffres dé­fi­ler sur un grand pan­neau, à Times Square. Pour ceux qui ne peuvent pas faire le dé­pla­ce­ment, il existe un site In­ter­net ani­mé où tous les chiffres de l’éco­no­mie amé­ri­caine tournent à une vi­tesse ver­ti­gi­neuse. Ce n’est pas éton­nant que ce pays ait in­ven­té Las Ve­gas.

JJus­ti­fiées ou non,, les dé­penses de l’État conte­nues dans le bud­get de cette an­née tournent au­tour de 4 000 mil­liards de dol­lars, qui ajou­te­ront plus de 400 mil­liards de dol­lars à une dette na­tio­nale dont

l’énon­cé s’écrit avec 14 chiffres et qui aug­mente à

chaque se­conde

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