Les 30 jours de Ma­cron

Les si­gnaux forts pour en­clen­cher la confiance, gage d’une ma­jo­ri­té pré­si­den­tielle

Le Nouvel Economiste - - La Une - JEAN-MICHEL LAMY

Hui­tième chef de l’État de la li­gnée de la Ve Ré­pu­blique, Em­ma­nuel Ma­cron a pro­gram­mé un choc de confiance im­mé­diat en di­rec­tion de l’en­tre­prise et de l’Eu­rope. Un tel ban­co à double dé­tente va à l’en­contre de toutes les consignes de pru­dence lé­guées de­puis trente ans par les états-ma­jors des par­tis po­li­tiques. Vou­loir don­ner la prio­ri­té à la né­go­cia­tion dans l’en­tre­prise ? C’est mettre du monde dans la rue. Vou­loir res­pec­ter une tra­jec­toire bud­gé­taire rai­son­nable ? C’est sou­mettre la France à l’aus­té­ri­té dic­tée par Bruxelles.

La double exi­gence

Qui ima­gi­ne­rait convaincre en pre­nant de tels risques 30 jours avant des élec­tions lé­gis­la­tives qu’il im­porte de ga­gner sous ses cou­leurs ? Eh bien Em­ma­nuel Ma­cron l’a ima­gi­né, et il en­tend pas­ser du rêve à la réa­li­té en dis­po­sant d’une ma­jo­ri­té de gou­ver­ne­ment à l’As­sem­blée na­tio­nale. Grâce, es­time-t-il, à son ta­lent de bri­seur de cli­vages an­ces­traux et de chas­seur de pen­sées cul-de-sac. Ce­la s’ex­plique par un iti­né­raire hors normes. L’homme de théâtre dans l’âme s’est mué en homme po­li­tique sa­chant te­nir une salle. Au Car­rou­sel du Louvre, pour son sacre ély­séen, on a d’abord cru aper­ce­voir l’ho­lo­gramme de Gé­rard Phi­lippe, l’ac­teur my­thique des an­nées soixante, puis l’on a com­men­cé à voir se des­si­ner le vi­sage d’un nou­veau pré­sident de la Ré­pu­blique. Al­ter­nant le fa­mi­lier “mes amis” et le so­len­nel “mes

conci­toyens”, Em­ma­nuel Ma­cron a pro­cla­mé à l’in­ten­tion de tous “cette

confiance, elle m’oblige”. De l’art de faire pré­sident dans un es­pace scé­nique. D’autres si­gnaux, concrets ceux-là, ap­pa­raî­tront vite dans le vi­seur. Les pre­miers pas to­ta­le­ment ra­tés de Fran­çois Hol­lande pré­sident sont un tel re­pous­soir que les équipes d’En Marche ont tout pré­pa­ré dans les moindres dé­tails. Tous le savent, les 30 pro­chains jours dé­ci­de­ront du sort de tout le quin­quen­nat. Il y a une double exi­gence. Dé­cli­ner au concret cet étrange pa­ra­digme “et de droite et de gauche”. Ne pas lais­ser croire que les ré­formes se­ront dif­fé­rées. D’où cette fa­çon di­recte de jouer carte sur table sur les le­viers em­blé­ma­tiques tels que le Code du tra­vail ou la ligne rouge des 3 % de dé­fi­cits. Du dia­logue so­cial avec les syn­di­cats à la mo­ra­li­sa­tion de la vie pu­blique, en pas­sant par la dé­si­gna­tion pro­chaine d’un Pre­mier mi­nistre chef d’or­chestre de la cam­pagne lé­gis­la­tive, l’af­fi­chage d’une vo­lon­té se veut sans dé­tour. Le “Ma­cro­nisme” ira jus­qu’au bout de sa lo­gique.

L’hymne eu­ro­péen donne le la

Le choix d’ac­com­pa­gner l’ap­pa­ri­tion en ma­jes­té du Pré­sident au Car­rou­sel du Louvre par l’hymne eu­ro­péen don­nait dé­jà le la. Le sé­rieux bud­gé­taire ins­crit au fron­ton du trai­té de Maas­tricht com­mande. À la clef, une rup­ture sans pré­cé­dent par rap­port aux ha­bi­tudes ély­séennes de tout nou­vel ar­ri­vant. Il n’y au­ra pas de ‘col­lec­tif’ en juillet ! Ce­la si­gni­fie que le gou­ver­ne­ment ne pré­sen­te­ra pas de loi de fi­nances rec­ti­fi­ca­tive pour or­ga­ni­ser la dis­tri­bu­tion de ca­deaux aux clien­tèles élec­to­rales. Pas ques­tion de gre­ver un ppeu pplus les comp­tesp de l’État. La stra­té­gie bud­gé­taire du­poug voir s’ins­cri­ra dans le ca­len­drier nor­mal des dis­cus­sions par­le­men­taires – à l’au­tomne. Mine de rien, c’est un geste spec­ta­cu­laire. A prio­ri, le ti­cket est ga­gnant puisque l’hé­ri­tage Hol­lande laisse pour 2017 un dé­fi­cit pu­blic de 2,8 % du PIB pour une crois­sance de 1,5 %. Mieux, cer­tains ins­ti­tuts pré­voient un taux d’ex­pan­sion de 1,7 %. Rien à voir ni avec le zé­ro pour cent qu’a trou­vé Hol­lande dans sa cor­beille, ni avec une zone eu­ro en pleine crise de nerfs.

La fra­gi­li­té des fi­nances pu­bliques

Pour au­tant, ce sas d’at­tente place les fi­nances pu­bliques sous le bois­seau de mul­tiples fra­gi­li­tés po­ten­tielles. Pour­quoi ce dan­ger de construire sur du sable? Parce que se­lon l’ana­lyse d’Al­bé­ric de Mon­gol­fier, sé­na­teur LR, le dé­fi­cit pu­blic 2017 se­ra su­pé­rieur de quelque 10 mil­liards d’eu­ros par rap­port aux an­ti­ci­pa­tions gou­ver­ne­men­tales. Suit l’ac­cu­sa­tion la plus grave : “mé­con­nais­sant le prin­cipe d’an­nua­li­té bud­gé­taire, le gou­ver­ne­ment a ajou­té 25 mil­liards d’eu­ros de charges jus­qu’en 2021, dont la ré­no­va­tion ur­baine et la construc­tion d’éta­blis­se­ments pé­ni­ten­tiaires”. Par ailleurs, le ca­drage des “ex­perts Ma­cron” a certes évi­té les ex­tra­va­gances de nombre de ses concur­rents, mais il y a soup­çon de laxisme. L’exo­né­ra­tion de la taxe d’ha­bi­ta­tion, même éta­lée sur le quin­quen­nat, est coû­teuse. Comme le se­rait l’ex­ten­sion des in­dem­ni­tés de chô­mage aux sa­la­riés dé­mis­sion­naires – éva­luée à 1,44 mil­liard d’eu­ros par le can­di­dat alors que se­lon l’Ins­ti­tut Mon­taigne, la fac­ture est du double. Ne par­lons pas du ser­vice mi­li­taire obli­ga­toire d’un mois pour les 18-21 ans qui se chif­fre­rait à plu­sieurs mil­liards. Mieux vaut ou­blier la me­sure ! En com­pen­sa­tion d’une re­lance de l’in­ves­tis­se­ment pu­blic es­ti­mée à 50 mil­liards sur cinq ans et de la trans­for­ma­tion du CICE en baisse de charges, les éco­no­mies sur la dé­pense pu­blique pro­mises à 60 mil­liards res­tent peu do­cu­men­tées. Seule trace in­du­bi­table: la hausse de la CSG de­vrait équi­li­brer des al­lé­ge­ments de co­ti­sa­tions sur la feuille de paie. Tous ces flux en­trants et sor­tants ne

ga­ran­tissent nul­le­ment un ca­li­brage glo­bal dans la li­mite des 3 % de dé­fi­cit pu­blic. Or “En Marche” en fait la “condi­tion de notre cré­di­bi­li­té eu­ro­péenne” et du re­dé­mar­rage de l’es­prit pu­blic eu­ro­péen. C’est la qua­dra­ture du cercle: sans cette cré­di­bi­li­té re­trou­vée, il se­ra im­pos­sible à la France de dé­ver­rouiller de l’in­té­rieur la zone eu­ro, voire l’Union eu­ro­péenne. Le “si­gnal” d’une in­ter­pré­ta­tion consen­suelle du cadre bud­gé­taire eu­ro­péen pour­rait se re­tour­ner contre son émet­teur! Trêve d’une comp­ta­bi­li­té de bou­ti­quier, peut-être faut-il pa­rier sur l’ef­fet d’en­traî­ne­ment de la vi­sion op­ti­miste et pro-eu­ro­péenne du pré­sident élu. De plus, Ber­lin a sen­ti le vent du bou­let po­pu­liste. C’est un bon mo­tif pour res­sor­tir du pla­card le rap­port En­der­lein-Pi­sa­ni-Fer­ry pré­sen­té en no­vembre 2014,, à Ber­cy,y, au mi­nistre de l’Éco­no­mie Em­ma­nuel Ma­cron et à son ho­mo­logue al­le­mand Sig­mar Ga­briel. Tout y est, no­tam­ment “des packs de ré­formes” ci­blant les do­maines prio­ri­taires à mus­cler par l’in­ves­tis­se­ment. Sig­mar Ga­briel a re­pris à la vo­lée le pro­jet, ce 8 mai 2017, en prô­nant un Fonds d’in­ves­tis­se­ment com­mun aux deux pays. Jus­qu’à quel point faut-il ai­der la France se­ra outre-Rhin un des thèmes de la cam­pagne élec­to­rale… Un tel si­gnal fran­co-al­le­mand se­rait as­su­ré­ment por­teur d’ave­nir.

Le coeur de la “Ma­cro­no­mics”

Sur­tout si un tel mou­ve­ment s’ac­com­pagne au plan do­mes­tique de l’oxy­gé­na­tion du tis­su en­tre­pre­neu­rial par un droit du tra­vail sim­pli­fié. Pierre Gat­taz, le pa­tron du Me­def, vient de le ré­cla­mer une fois en­core. “Le com­bat de la ré­in­dus­tria­li­sa­tion peut être ga­gné mais les en­tre­pre­neurs ne peuvent pas y ar­ri­ver seuls”, plaide-t-il. Las, la cam­pagne pré­si­den­tielle n’au­ra en rien le­vé les pré­ven­tions contre ces po­li­tiques aus­si­tôt qua­li­fiées d’ul­tra­li­bé­rales pour les… dis­qua­li­fier. Dans ‘In­tro­duc­tion in­quiète à la Ma­cronE­co­no­mie’ (édi­teur, Les Pe­tits ma­tins) deux éco­no­mistes rap­pellent “qu’il n’y a au­cun consen­sus scien­ti­fique sur le lien entre flexi­bi­li­té et créa­tion d’em­plois”.

Au moins est-il per­mis de consi­dé­rer qu’une sim­pli­fi­ca­tion ra­di­cale du droit du tra­vail fa­ci­li­te­rait la hausse de la pro­duc­ti­vi­té, et donc de la com­pé­ti­ti­vi­té. C’est le coeur du ré­ac­teur de la “Ma­cro­no­mics”, ce se­ra la mère de toutes les ba­tailles. En ligne de mire, le re­grou­pe­ment en une seule ins­tance de la re­pré­sen­ta­tion des sa­la­riés, la né­go­cia­tion par en­tre­prise de condi­tions de tra­vail dès lors qu’il y a ac­cord ma­jo­ri­taire, le re­cours au ré­fé­ren­dum ren­du ppos­sible à une mi­no­ri­té syn­di­cale. À tous ceux qui re­doutent le dum­ping so­cial entre en­tre­prises, il est ré­pon­du que l’ac­cord de branche conti­nue­ra à s’ap­pli­quer pour toutes les TPE et PME dé­pour­vues de re­pré­sen­ta­tion syn­di­cale. Re­cours ou pas aux or­don­nances, le nou­veau pou­voir de­vra d’abord se plier au ri­tuel de la concer­ta­tion préa­lable avec les or­ga­ni­sa­tions de sa­la­riés et d’em­ployeurs. L’oc­ca­sion d’ex­pé­ri­men­ter la mé­thode Ma­cron pour convaincre par la maïeu­tique et la bien­veillance! Le pro­ces­sus se pour­sui­vant par un pro­jet de loi (ou une loi d’ha­bi­li­ta­tion si c’est par or­don­nances), la case “ma­jo­ri­té de dé­pu­tés à l’As­sem­blée na­tio­nale” est in­con­tour­nable pour un vote conforme.

La re­cherche d’un nou­veau centre de gra­vi­té

Le chan­tier dé­marre of­fi­ciel­le­ment le 11 mai avec la pu­bli­ca­tion de la liste des 577 can­di­dats à la dé­pu­ta­tion sous la ban­nière “La Ré­pu­blique en Marche”. La moi­tié d’entre eux se­ront is­sus de la so­cié­té ci­vile, sans l’ex­pé­rience d’au­cun man­dat élec­tif. Ce nou­veau par­ti a pour vo­ca­tion d’être pré­sent à tous les fu­turs ren­dez-vous élec­to­raux de la Ré­pu­blique. Il lui reste à ca­ler son centre de gra­vi­té dans un pay­sage po­li­tique ul­tra-mor­ce­lé. Lun­di 15 mai, il au­ra son lea­der en la per­sonne d’un Pre­mier mi­nistre is­su par dé­fi­ni­tion de la droite, de la gauche, ou du centre. Son éti­quette d’ori­gine don­ne­ra à “La Ré­pu­blique en Marche” son pen­chant élec­to­ral. Qu’il est dif­fi­cile d’échap­per aux pe­san­teurs par­ti­sanes ! Di­sons-le, il est en­core sur­pre­nant par exemple de croi­ser au quar­tier gé­né­ral d’Em­ma­nuel Ma­cron le sé­na­teur LR JeanBap­tiste Le­moyne, que l’on connais­sait aux cô­tés de Bru­no Re­tailleau, le pa­tron des LR au Pa­lais du Luxem­bourg. Les vieux ré­flexes sont tou­jours là. Chas­sez le na­tu­rel du clas­se­ment entre gauche et droite à la pré­si­den­tielle, le voi­là qui re­vient au ga­lop par la porte des lé­gis­la­tives. Pa­ra­doxa­le­ment, c’est la nette vic­toire du se­cond tour d’Em­ma­nuel Ma­cron face à Ma­rine Le Pen qui a ren­du plus in­cer­tain le re­clas­se­ment des par­tis de l’an­cien monde au­tour des pôles pro­gres­sistes et na­tio­na­listes. Les urnes de juin pour­raient faire de la droite clas­sique le pre­mier groupe d’op­po­si­tion à l’As­sem­blée na­tio­nale, loin de­vant l’Al­liance FN ou les In­sou­mis de Mé­len­chon. D’une cer­taine ma­nière, le pro­fil du quin­quen­nat va se jouer sur le… pro­fil po­li­tique du fu­tur Pre­mier mi­nistre. Toute faute à l’al­lu­mage dans ce choix se­rait fa­tale au chef de l’État. C’est dé­rou­tant à plus d’un titre puisque ce per­son­nage, à l’in­verse du pré­sident de la Ré­pu­blique, ne dé­tient pas la lé­gi­ti­mi­té du vote de 20,7 mil­lions d’élec­teurs. Mais, c’est ain­si, la di­men­sion par­le­men­taire de la Ve Ré­pu­blique re­sur­git en pleine lu­mière. L’aven­ture de la re­com­po­si­tion est une page blanche.

Il y a une double exi­gence. Dé­cli­ner au concret cet étrange pa­ra­digme “et de droite et de gauche”. Ne pas lais­ser croire

que les ré­formes se­ront dif­fé­rées. D’où cette fa­çon di­recte de jouer carte sur table sur les le­viers em­blé­ma­tiques tels que le Code du Tra­vail ou la ligne rouge des

3 % de dé­fi­cits.

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