Dé­pu­té, un mé­tier à ré­in­ven­ter

L’élu de la Na­tion, tant dé­crié pour son in­exis­tence po­li­tique, doit et peut re­trou­ver une ca­pa­ci­té d’in­fluence

Le Nouvel Economiste - - A La Une -

Ima­gi­ner qu’une éti­quette de bonne vo­lon­té en marche suf­fit pour “faire dé­pu­té” est une naï­ve­té qui pré­pare les dés­illu­sions. C’est pour­quoi il im­porte de prendre la me­sure de toutes les pe­san­teurs qui en­serrent le tra­vail

du par­le­men­taire et d’écou­ter les pro­po­si­tions

des in­té­res­sés pour dé­ver­rouiller le sys­tème

JEAN-MI­CHEL LAMY Iné­dit dans les an­nales. Le pré­sident de la Ré­pu­blique a été élu sans l’ap­pui et le con­cours d’un par­ti po­li­tique struc­tu­ré au­tour d’une ar­ma­da de dé­pu­tés rom­pus aux joutes par­le­men­taires. Aus­si Em­ma­nuel Ma­cron a-t-il lan­cé, un peu comme une bouée à la mer, une vaste opé­ra­tion de re­cru­te­ment de can­di­dats à la dé­pu­ta­tion sous ses propres cou­leurs – “La Ré­pu­blique en marche”. Cette opé­ra­tion de marketing met comme ja­mais la lu­mière sur le rôle cen­tral de l’As­sem­blée na­tio­nale. C’est un mo­ment his­to­rique pour ré­in­ven­ter le mé­tier de dé­pu­té et lui re­don­ner une ca­pa­ci­té d’in­fluence après des dé­cen­nies de lais­ser-al­ler.

Les pe­san­teurs du ri­tuel

Comme beau­coup de leurs pré­dé­ces­seurs, les nou­veaux élus ar­ri­ve­ront en juin pro­chain au Pa­lais Bour­bon tout feu tout flamme. Beau­coup dé­chan­te­ront as­sez vite. La vie d’un dé­pu­té à l’As­sem­blée na­tio­nale est rem­plie de ri­tuels, de rè­gle­ments, de hié­rar­chies di­verses, de pro­cé­dures mul­tiples, de contraintes po­li­tiques fortes. Ah, qu’il est dif­fi­cile de né­go­cier le droit à la pa­role en hé­mi­cycle ! ‘Le nou­vel Eco­no­miste’ a choi­si de pré­sen­ter le témoignage de trois dé­pu­tés em­blé­ma­tiques. Gilles Car­rez, LR, in­carne l’exi­gence de com­pé­tence tech­nique. An­dré Chas­saigne, PCF, in­carne la né­ces­saire liai­son entre le lo­cal et le na­tio­nal. Hugues Fou­rage, PS, in­carne la pas­sion du po­li­tique. Toutes qua­li­tés in­dis­pen­sables pour exer­cer le job. Ima­gi­ner qu’une éti­quette de bonne vo­lon­té en marche suf­fit pour “faire dé­pu­té” est une naï­ve­té qui pré­pare les dés­illu­sions. C’est pour­quoi il im­porte de prendre la me­sure de toutes les pe­san­teurs qui en­serrent le tra­vail du par­le­men­taire et d’écou­ter les pro­po­si­tions des in­té­res­sés pour dé­ver­rouiller le sys­tème.

Le poids du fait ma­jo­ri­taire

Sous la Ve, le par­cours du lé­gis­la­teur est se­mé d’em­bûches. Ce­la re­monte aux ori­gines de la Consti­tu­tion de 1958 qui a ins­tau­ré un par­le­men­ta­risme ra­tio­na­li­sé. Il s’agis­sait de contrer les dé­rives d’une IVe Ré­pu­blique ca­rac­té­ri­sée par l’ex­cès de pou­voir des dé­pu­tés face à l’exé­cu­tif. Le “fait ma­jo­ri­taire” s’est alors im­po­sé. Au nom de la co­hé­rence, la ma­jo­ri­té par­le­men­taire de­vait se plier au bon vou­loir des mi­nistres et de leurs pro­jets de loi. Cin­quante ans plus tard, en 2008, Édouard Bal­la­dur ti­rait la son­nette d’alarme en ces termes : “il n’est que temps de faire en sorte que l’ins­ti­tu­tion par­le­men­taire rem­plisse mieux le rôle qui lui in­combe dans toute dé­mo­cra­tie mo­derne : vo­ter les lois et contrô­ler le gou­ver­ne­ment”. Seule ou presque des grandes dé­mo­cra­ties dans ce cas, la France a en­le­vé à l’As­sem­blée na­tio­nale la maî­trise de son ordre du jour. Mal­gré quelques as­sou­plis­se­ments de l’ère Sar­ko­zy, le dés­équi­libre au bé­né­fice du gou­ver­ne­ment per­dure. L’ar­ticle 49-3 qui per­met l’adop­tion d’un texte sans vote sauf mo­tion de cen­sure, le vote blo­quéq et la dé­cla­ra­tion d’ur­gen­ceg sont les fleu­rons du “par­le­men­ta­risme ra­tio­na­li­sé”. À chaque fois, l’ob­jec­tif est de dis­sua­der le dé­pu­té de contes­ter par amen­de­ment le pro­jet de loi du gou­ver­ne­ment. L’Ins­ti­tut Mon­taigne a de longue date dé­non­cé les im­pé­ri­ties liées à ces contraintes. Pis, elles sont ag­gra­vées par la mé­con­nais­sance des lois par la re­pré­sen­ta­tion na­tio­nale. “Les études d’im­pact des pro­jets sont sou­vent ex­trê­me­ment som­maires. De nom­breux do­cu­ments pré­pa­ra­toires in­dis­pen­sables pour la bonne com­pré­hen­sion des textes sont ab­sents des dos­siers trans­mis”, dé­plore l’Ins­ti­tut. À ce ta­bleau peu flat­teur, il im­porte d’ajou­ter un dé­fi­cit de moyens d’in­for­ma­tion propres à l’As­sem­blée na­tio­nale fran­çaise. Les dé­pu­tés au­raient be­soin d’un vé­ri­table bud­get d’études au­to­nome et in­dé­pen­dant. Les diag­nos­tics de la Cour des comptes sont certes pré­cieux, mais ils ne sont ni pros­pec­tifs ni pres­crip­tifs. Seul le Par­le­ment peut as­su­mer la di­men­sion po­li­tique du diag­nos­tic.

La mode est à la so­cié­té ci­vile

Est-ce que l’ar­ri­vée en nombre de dé­pu­tés “Ma­cron” peut chan­ger la donne? Les équipes du nou­veau pré­sident de la Ré­pu­blique ont or­ga­ni­sé une jour­née de sé­mi­naire à leur in­ten­tion. Au fi­nal, ils se­ront 577 compte te­nu des can­di­dats ju­gés “Ma­cron-com­pa­tibles” dont la moi­tié es­tam­pillée “so­cié­té ci­vile”. Le kit de cam­pagne four­ni (nu­mé­ro d’ur­gence, ges­tion de la tré­so­re­rie, etc.) ne livre au­cune clef pour vivre une vie de dé­pu­té. Seules cer­ti­tudes : le poste a va­leur de man­dat na­tio­nal et c’est un CDD de cin­qq ans re­nou­ve­lable (sauf dis­so­lu­tion…).) Être un ma­thé­ma­ti­cien de gé­nie comme Cé­dric Villa­ni, fa­mi­lier d’un uni­vers sans à-peu-près, n’est en rien une pro­pé­deu­tique à l’art du com­pro­mis si né­ces­saire en po­li­tique. En fait, la mode ac­tuelle consi­dère que tout mé­tier vaut ppas­se­portp ppour être un élu de la Na­tion. À tel point que les études se mul­ti­plient pour dé­mon­trer que l’hé­mi­cycle ne compte pas as­sez d’ou­vriers en pro­por­tion de leur pour­cen­tage dans la so­cié­té, ou qu’au contraire, il re­cense trop de fonc­tion­naires. L’ar­gu­ment est fal­la­cieux. Que l’on édicte un sta­tut de l’élu obli­geant le fonc­tion­naire à dé­mis­sion­ner de la fonc­tion pu­blique ou à l’in­verse ga­ran­tis­sant au sa­la­rié ve­nant du pri­vé une re­con­ver­sion, et le ré­équi­li­brage se fe­ra na­tu­rel­le­ment. Il n’y a ni école ni di­plôme pour de­ve­nir dé­pu­té ! Ve­nir de la so­cié­té ci­vile est bran­di par cer­tains comme un bre­vet de bonne foi et de com­pé­tence pour in­té­grer le Pa­lais Bour­bon. Là en­core, l’ar­gu­ment s’ap­plique tout aus­si bien, si­non mieux, au per­son­nel is­su du monde po­li­tique qui peut être de bonne foi et com­pé­tent. La pré­fé­rence “pro-so­cié­té ci­vile” n’est que le re­flet du re­jet d’élites po­li­tiques qui au­raient failli. La pro­fes­sion­na­li­sa­tion po­li­tique ne vaut pas pé­ché. Sous la di­rec­tion de Mi­chel Of­fer­lé, cher­cheur au Centre Mau­rice-Halb­wachs, l’ou­vrage ‘La pro­fes­sion po­li­tique’ est une bonne pi­qûre de rap­pel pour cer­taines cor­res­pon­dances : 2017 a bien un pe­tit air du big bang de 1958. Flo­ri­lège: “la cam­pagne élec­to­rale pour les élec­tions lé­gis­la­tives de 1958 peut être ré­su­mée par la re­ven­di­ca­tion de la nou­veau­té. Les éti­quettes par­ti­sanes na­tio­nales ren­seignent dif­fi­ci­le­ment sur l’iden­ti­té po­li­tique des can­di­dats. Les la­bels po­li­tiques tra­di­tion­nels sont en­fouis, tra­ves­tis, jus­qu’à ‘dis­pa­raître’ to­ta­le­ment”. Dé­jà le re­nou­vel­le­ment était en marche. Dans un tel état d’es­prit, l’éti­que­tage des ac­ti­vi­tés po­li­tiques, “vo­ca­tion, art, mé­tier, ou pro­fes­sion”, est de peu d’im­por­tance. Idem pour le la­bel “so­cié­té ci­vile” ou pas. Les dé­pu­tés de la pro­chaine lé­gis­la­ture, quelle que soit leur cas­quette d’ori­gine, de­vraient d’abord avoir à coeur de bou­ger les lignes du tra­vail par­le­men­taire. Seule fa­çon de de­ve­nir un dé­pu­té qui ar­rive réel­le­ment à faire son… mé­tier.

La double im­passe de la fonc­tion

Pour ce faire, cha­cun pour­ra se ré­fé­rer à l’ex­cellent vade-me­cum pu­blié le 11 avril der­nier par un groupe de dé­pu­tés LR. Sans ré­vo­lu­tion de pa­lais, il est tout à fait pos­sible d’amé­lio­rer l’ef­fi­ca­ci­té de l’As­sem­blée na­tio­nale par une sé­rie de me­sures re­la­ti­ve­ment simples à mettre en oeuvre. “Pour faire un grand chan­ge­ment, pas

be­soin de faire du spec­ta­cu­laire”, sou­ligne Fran­çois Cor­nut-Gen­tille, dé­pu­té LR de Haute-Marne. De telles prises de po­si­tion sont la tra­duc­tion d’un pro­fond ma­laise. Dans l’op­po­si­tion, le dé­pu­té n’ar­rive pas à se faire en­tendre. Dans le camp vic­to­rieux, il est sou­mis au “fait ma­jo­ri­taire”. Une double im­passe qui jus­ti­fie lar­ge­ment les dix axes de chan­ge­ment ré­per­to­riés par les pra­ti­ciens du Pa­lais Bour­bon.

Le ré­équi­li­brage avec l’exé­cu­tif

Re­le­vons quelques points ma­jeurs ar­dem­ment re­ven­di­qués. Le ren­for­ce­ment de l’au­to­ri­té de la loi par ré­af­fir­ma­tion de la fron­tière entre do­maine lé­gis­la­tif et ré­gle­men­taire via l’ar­ticle 41 de la Consti­tu­tion. La lutte contre les lois de cir­cons­tance et l’in­fla­tion nor­ma­tive grâce à un tour de vis sur l’ordre du jour. L’ac­crois­se­ment de la pré­ci­sion des études d’im­pact, no­tam­ment en im­pli­quant en amont les dé­pu­tés. L’amé­lio­ra­tion des pro­cé­dures de dé­bat en séance pu­blique et en com­mis­sion avec le gou­ver­ne­ment – en par­ti­cu­lier, in­ter­dic­tion se­rait faite au gou­ver­ne­ment de dé­po­ser des amen­de­ments sur ses propres pro­jets de loi dé­jà adop­tés en Conseil des mi­nistres. L’aug­men­ta­tion des moyens d’ex­per­tise pour exer­cer les mis­sions d’éva­lua­tion et de contrôle des po­li­tiques pu­bliques. C’est la par­tie du mé­tier de dé­pu­té la plus né­gli­gée et la plus utile à res­tau­rer. Une sug­ges­tion ori­gi­nale consiste à ex­pé­ri­men­ter des “Conseils de cir­cons­crip­tion” pour or­ga­ni­ser l’as­pi­ra­tion des ci­toyens à par­ti­ci­per à la vie pu­blique. L’oc­ca­sion, par exemple, de faire preuve de pé­da­go­gie de­vant les élec­teurs. Une ma­nière de com­pen­ser l’éloi­gne­ment de l’élu du ter­rain une fois le non-cu­mul des man­dats ap­pli­qué. Que re­tien­dra Em­ma­nuel Ma­cron de ce mou­ve­ment sou­hai­té de plaques tec­to­niques ? Lo­gi­que­ment, son pro­fil de­vrait le pous­ser à ac­cep­ter un contrôle ac­cru de l’ac­tion pu­blique qui per­met, se­lon les dé­pu­tés, de dire avec mé­thode des choses à l’exé­cu­tif. Mais le vo­lon­ta­risme pré­si­den­tiel le pous­se­ra plu­tôt à cam­per sur le par­le­men­ta­risme ra­tio­na­li­sé des ori­gines. Le mot d’ordre est d’al­ler vite ! En réa­li­té, c’est la fu­ture scène par­le­men­taire, bal­lo­tée vrai­sem­bla­ble­ment ppar des vents contraires,, qqui se­ra l’ar­bitre des élé­gances entre le som­met de l’État et la base par­le­men­taire.

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