Do­nald Trump: sans com­pas, sans par­ti, sans État

Mo­rale, ins­ti­tu­tions, res­pon­sa­bi­li­té : comment la pré­si­dence po­pu­liste s’est per­due

Le Nouvel Economiste - - La Une - VINCENT MICHELOT

De­puis sa prise de fonc­tions en jan­vier 2017, Do­nald Trump n’a tou­jours pas trou­vé (cher­ché) la so­lu­tion à un pro­blème au­quel tous les pré­si­dents amé­ri­cains ont été confron­tés : comment pi­vo­ter d’un mode de cam­pagne à un mode de gou­ver­nance...

De­puis sa prise de fonc­tions en jan­vier 2017, Do­nald Trump n’a tou­jours pas trou­vé (cher­ché) la so­lu­tion à un pro­blème au­quel tous les pré­si­dents amé­ri­cains ont été confron­tés : comment pi­vo­ter d’un mode de cam­pagne à un mode de gou­ver­nance. Ses pré­dé­ces­seurs, du moins ceux dont la pré­si­dence fut trans­for­ma­trice, ont tous su comp­ter sur le même trip­tyque : la maî­trise et l’énon­cia­tion claire d’un sys­tème de va­leurs pui­sé dans une des deux grandes idéo­lo­gies amé­ri­caines, le pro­gres­sisme li­bé­ral ou le conser­va­tisme, quelles qu’en soient les nuances ou les teintes ; l’ap­pui d’un par­ti po­li­tique fort avec une im­plan­ta­tion élec­to­rale équi­li­brée entre les États, les com­tés et les­mu­ni­ci­paq li­tés d’un cô­té, le na­tio­nal de l’autre ; la ca­pa­ci­tép à mo­bi­li­ser les ser­vices de l’État au ser­vice d’ob­jec­tifs de po­li­tique pu­blique pré­ci­sé­ment dé­fi­nis, ce par une co­or­di­na­tion bien ré­glée entre la Mai­son-Blanche, les mi­nis­tères et agences fé­dé­rales et le Congrès. Deux mo­dèles clas­siques dans la science po­li­tique amé­ri­caine se des­sinent ici : la pré­si­dence rhé­to­rique ou tri­bu­ni­tienne, dont le pou­voir ré­side dans l’art de per­sua­der, et la pré­si­dence ad­mi­nis­tra­tive, qui dé­ploie (sou­vent uni­la­té­ra­le­ment) tous les ou­tils de la panoplie exé­cu­tive et désarme les contre-pou­voirs. Autre ca­rac­té­ris­tique de l’exé­cu­tif amé­ri­cain, son hy­per-puis­sance s’ac­com­pagne d’un co­rol­laire es­sen­tiel : elle ne peut plei­ne­ment s’exer­cer que si le pré­sident ac­cepte et en­dosse la pleine res­pon­sa­bi­li­té de ses actes. Si le bi­lan lé­gis­la­tif de Do­nald Trump est aus­si fa­mé­lique en cette ren­trée po­li­tique amé­ri­caine, c’est sim­ple­ment qu’il a dé­li­bé­ré­ment igno­ré tout ce qui fait l’his­toire de l’ins­ti­tu­tion.

Trump pri­son­nier de sa cam­pagne

L’ad­mi­nis­tra­tion Trump vit dans une forme de syn­drome de Stock­holm de la cam­pagne de 2016 : pri­son­nier de ses dé­cla­ra­tions et pro­messes de l’au­tomne et de ceux qui les ont prises au pied de la lettre et l’ont por­té au pou­voir, le pré­sident tente sans cesse d’ex­pli­quer l’in­ex­pli­cable, l’écart entre le dis­cours et la réa­li­té. Il lui faut donc im­po­ser L’Ad­mi­nis­tra­tion Trump vit dans une forme de syn­drome de Stock­holm de la cam­pagne de 2016 : pri­son­nier de ses dé­cla­ra­tions et pro­messes de l’au­tomne et de ceux qui les ont prises au pied de la lettre et l’ont por­té au pou­voir, le pré­sident tente sans cesse d’ex­pli­quer l’in­ex­pli­cable, l’écart entre le dis­cours et la réa­li­té un ré­cit al­ter­na­tif pour gar­der le con­tact avec sa base, in­ven­ter aus­si chaque jour un nou­vel en­ne­mi qui fe­rait en­trave à sa ré­vo­lu­tion po­pu­liste pour mieux le pour­fendre. Gou­ver­ner c’est vi­tu­pé­rer pour @ realDo­naldTump. Plu­sieurs dan­gers ap­pa­raissent : af­fir­mer hier de ma­nière pé­remp­toire que la pré­sence amé­ri­caine en Af­gha­nis­tan est un échec to­tal et une sai­gnée in­sup­por­table pré­pare mal à une aug­men­ta­tion au­jourd’hui des troupes pour faire face aux ta­li­bans. Trump or­ga­nise en consé­quence une com­mu­ni­ca­tion à deux vi­sages : mal­gré son ex­trême ré­ti­cence, il a été convain­cu par ses gé­né­raux, ha­bile ma­noeuvre pour se dé­doua­ner de toute res­pon­sa­bi­li­té en cas d’échec d’une stra­té­gie dont il laisse aus­si tout le dé­tail à “ses” gé­né­raux, créant ain­si un ob­jet po­li­tique tel­le­ment mal­léable et in­forme qu’il ne don­ne­ra ja­mais prise à la confron­ta­tion avec la réa­li­té du ter­rain dans quelques mois. Stig­ma­ti­ser Mitch McCon­nell, le lea­der de la ma­jo­ri­té ré­pu­bli­caine au Sé­nat, et dé­si­gner à la vin­dicte conser­va­trice plu­sieurs grandes fi­gures du par­ti de l’éléphant dans les deux chambres après l’échec de l’abro­ga­tion de l’Oba­ma­care, laisse mal au­gu­rer de la construc­tion du bud­get et de la né­go­cia­tion in­dis­pen­sable sur le re­lè­ve­ment du pla­fond de la dette, sur­tout si l’on est pris dans le car­can de pro­messes de baisses d’im­pôts “his­to­riques” et de maî­trise du dé­fi­cit. Ins­tal­ler Steve Ban­non à la Mai­sonB­lanche pour faire rendre gorge à “l’État pro­fond”, or­ga­ni­ser sciem­ment la concur­rence entre plu­sieurs clans (fa­mille, Gold­man Sachs, mi­li­taires, ac­ti­vistes de l’alt-right) de la West Wing pour res­ter en per­ma­nence au centre d’un sys­tème de cour­ti­sans pro­met le chaos exé­cu­tif. Et puis les torches ont dé­fi­lé dans la nuit de­vant la ro­tonde de Tho­mas Jef­fer­son aux cris de “Nous ne se­rons

pas rem­pla­cés !”, une jeune femme et deux po­li­ciers sont dé­cé­dés. Le pré­sident a par­lé, beau­coup, di­rec­te­ment, avec co­lère : les torts se­raient par­ta­gés. In fine, la gauche amé­ri­caine, ses ten­ta­tives d’im­po­ser le po­li­ti­que­ment cor­rect, sa vo­lon­té de ré­écrire (et donc de dé­truire) l’his­toire amé­ri­caine en ef­fa­çant de l’es­pace pu­blic les sym­boles de la sé­gré­ga­tion ra­ciale et de l’ex­trême vio­lence qui la fai­sait res­pec­ter, se­raient res­pon­sables. Il n’y a pas de mo­rale sans connais­sance de l’his­toire, d’exer­cice lé­gi­time du pou­voir sans res­pect des ins­ti­tu­tions, de dé­ci­sion sans res­pon­sa­bi­li­té.

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