LEO­NAR­DO PADURA, ÉCRI­VAIN CUBAIN

Au­tour d’un la­pin à La Havane, le cé­lèbre écri­vain cubain parle des Cas­tro, de la cen­sure et des réa­li­tés douces amères de son pays

Le Nouvel Economiste - - La Une - JAMES FER­GU­SON. FT

J’ai ac­cep­té de ren­con­trer Leo­nar­do Padura dans son lo­ge­ment à Man­tilla, un quar­tier de mai­sons mo­destes or­nées de pe­tits porches, en ban­lieue de La Havane, puis d’al­ler en­semble au res­tau­rant. L’écri­vain le plus connu de Cu­ba a tou­jours vé­cu là-bas – ain­si que sa mère, à l’étage in­fé­rieur – dans une mai­son à deux étages qu’il a en par­tie construite de ses propres mains, à proxi­mi­té d’une rue bruyante, à deux mai­sons de la “bou­lan­ge­rie de la vic­toire” aux murs or­nés de slo­gans de Fi­del Cas­tro. Nous sommes un di­manche soir et la cha­leur es­ti­vale tor­ride com­mence à bais­ser. Padura connaît Man­tilla comme per­sonne, et pour­tant il conduit sa vielle Su­ba­ru bleue pru­dem­ment, en évi­tant les nid­sde-poule de la chaus­sée, sous le ciel qui s’as­som­brit. Après tout, faire at­ten­tion et évi­ter les écueils sont des ré­flexes de sur­vie clas­siques dans le Cu­ba d’au­jourd’hui, et pas seule­ment pour le cri­tique so­cial le plus fin du pays. Padura a 61 ans, une barbe ar­gen­tée, des che­veux cou­pés court et un re­gard vi­gi­lant. Il est une fi­gure rare dans le Cu­ba com­mu­niste : ni dis­si­dent sub­ver­sif, ni écri­vain de ro­mans de gare. Dans les an­nées 1990, il a com­men­cé à se faire un nom avec une qua­dri­lo­gie de ro­mans po­li­ciers à la Chand­ler, dont l’an­ti-hé­ros, un cer­tain Ma­rio Conde, per­met à Padura de dé­crire une réa­li­té cu­baine douce-amère de fa­çon po­li­ti­que­ment ac­cep­table. Ma­rio Conde est un homme à femmes qui aime boire, né­gli­gé, et sou­vent sans le sou. Il est un Cubain type, fré­quem­ment su­jet à des ques­tion­ne­ments phi­lo­so­phiques et au doute, qui donne au lec­teur à voir la vie de La Havane der­rière la mu­sique, les plages et l’ar­chi­tec­ture co­lo­niale dé­cré­pie que l’on voit sur les bro­chures tou­ris­tiques. Ce­pen­dant, c’est son chef-d’oeuvre, ‘L’homme qui ai­mait les chiens’, pa­ru en 2009, qui a per­mis à Leo­nar­do Padura d’ac­cé­der à la re­con­nais­sance in­ter­na­tio­nale. Avec un souffle tol­stoïen, ce ro­man his­to­rique ra­conte l’exil de Leon Trots­ky, et celle de Ra­mon Mer­ca­der, l’homme qui l’a as­sas­si­né au Mexique en 1940. Le fait que cette cri­tique cin­glante du com­mu­nisme ait rem­por­té le Prix na­tio­nal de la cri­tique à Cu­ba est non seule­ment la preuve du ta­lent lit­té­raire de Padura, mais aus­si de son agi­li­té po­li­tique face à l’éven­tua­li­té d’une cen­sure de la part du Par­ti com­mu­niste cubain.

“La fron­tière est très mince” dit Padura lorsque nous ar­ri­vons au res­tau­rant. Ha­billé d’un t-shirt et d’un pan­ta­lon blanc, il pose sa lourde car­casse dans un coin tran­quille du res­tau­rant. “Il n’y a pas be­soin d’exa­gé­rer la dif­fi­cul­té des choses ici, la réa­li­té est as­sez dif­fi­cile comme ça. En même temps, si vous ne faites pas men­tion de ces dif­fi­cul­tés, vous ne ren­dez pas ser­vice à la réa­li­té.”

Cu­ba et la phi­lo­so­phie du dro­ma­daire Nous nous trou­vons dans un en­droit luxueux, loin de La Havane sor­dide de son hé­ros, Conde, avec ses mai­sons dé­cré­pies, ses as­cen­seurs en panne et ses rues sales. Le res­tau­rant s’ap­pelle Di­vi­no. C’est l’un des res­tau­rants pri­vés, de qua­li­té in­égale, qui sont ap­pa­rus ré­cem­ment à Cu­ba, sur­tout de­puis la dé­tente di­plo­ma­tique avec les États-Unis, dé­sor­mais à moi­tié re­per­due, et les ré­formes qua­si avor­tées du pré­sident Raul Cas­tro. Ce res­tau­rant a des nappes rouges, des ser­veurs en uni­forme et une ter­rasse avec vue sur un pay­sage ver­doyant. Il y a même une cave à vin. Je de­vine que ce n’était pas le pre­mier choix de Padura, même si le res­tau­rant est qua­si­ment vide ce soir et par consé­quent dis­cret. Il n’au­rait pas été le pre­mier choix de Ma­rio Conde non plus. Le dé­tec­tive de ses ro­mans cri­tique sou­vent le luxe et le ta­page de l’ar­gent fa­cile que l’on voit par­fois dans le Cu­ba d’au­jourd’hui. Est-ce que cet étran­ger bien ha­billé est un en­tre­pre­neur qui a réus­si ou un simple ap­pa­rat­chik avec les bons contacts ? Peu de choses sont ce qu’elles semblent être à pre­mière vue. Le pro­chain livre de Padura, ‘La trans­pa­rence du temps’, qui se­ra pu­blié en jan­vier 2018, ex­plore le thème de la frac­ture so­ciale gran­dis­sante à Cu­ba. Ma­rio Conde y chasse une sta­tuette de la Vierge noire da­tant du XIIIe siècle. Ce périple le trans­porte des quar­tiers les plus pauvres de La Havane aux plus riches – “bien plus

luxueux qu’ici”, dit-il en mon­trant la salle d’un geste. Le livre “ex­plore la re­la­tion entre l’Homme et l’His­toire… comment un homme est for­mé et dé­for­mé par l’his­toire” dit-il en gri­ma­çant. Un ser­veur en noeud pa­pillon ar­rive et ouvre la pre­mière des deux bou­teilles de vin rouge que j’ai ra­me­nées avec moi de Mia­mi. On la trouve dé­li­cieuse. Padura sort des ci­ga­rettes de sa cein­ture-ba­nane. J’en fais au­tant. “Mon Dieu” dit-il. Nous fu­mons tout en exa­mi­nant le me­nu avec at­ten­tion. Man­ger tient une place im­por­tante dans les livres de Padura. Pas tel­le­ment à cause de la faim en elle-même – “Cu­ba est pro­ba­ble­ment le seul pays d’Amé­rique la­tine où per­sonne ne meurt de faim” – mais plu­tôt à

cause de l’éter­nelle in­cer­ti­tude à pro­pos de

quand le Cubain man­ge­ra la pro­chaine fois ou sur ce qu’il man­ge­ra. Cette né­vrose est née de dé­cen­nies de ra­tion­ne­ment, d’éta­gères de su­per­mar­ché vides, et de la trop fré­quente et la­men­table ré­ponse qu’on ob­tient lors­qu’on de­mande les den­rées les

plus ba­siques : “No hay”. Il n’y en a pas. “Conde et ses amis ap­pellent ce­la ‘la phi­lo­so­phie du dro­ma­daire’ ” dit Padura. “Si tu in­vites des Cu­bains à man­ger dans un res­tau­rant comme ce­lui-ci, et tu leur de­mandes ce qu’ils pensent de la nour­ri­ture, gé­né­ra­le­ment, ils ne te ré­pondent pas ‘c’est bon’ ou ‘c’est mau­vais’, mais te donnent la quan­ti­té qu’ils ont man­gée. Le ju­ge­ment qua­li­ta­tif est rem­pla­cé par le quan­ti­ta­tif.” C’est un com­men­taire ty­pique de Padura : pré­cis et com­plet, cri­tique et pour­tant res­pec­tueux. Nous choi­sis­sons nous aus­si l’abon­dance. Nous pas­sons com­mande de “tos­tones”, des ga­lettes de lé­gumes frits – une spé­cia­li­té des Ca­raïbes –, une sa­lade com­po­sée et des as­siettes de riz blanc et de ha­ri­cots noirs. Pour le plat prin­ci­pal, Leo­nar­do a pris le pou­let grillé. J’ai choi­si le la­pin rô­ti.

Padura, Hé­phaïs­tos tro­pi­cal

Le che­min par­cou­ru par Padura, de sa pe­tite ban­lieue de La Havane à la re­con­nais­sance in­ter­na­tio­nale, est re­mar­quable. Lui et sa femme, Lu­cia, 58 ans, à qui il dé­die tous ses livres et qui col­la­bore avec lui sur les scé­na­rios des films, font tous deux par­tie de ce qu’il ap­pelle “la gé­né­ra­tion cré­dule”. Ils ont gran­di avec la ré­vo­lu­tion et ont cru à la vi­sion de Fi­del, celle d’un fu­tur so­cia­liste que le dogme leur pro­met­tait sans faille. Son père, pro­prié­taire d’un pe­tit ma­ga­sin, était un franc-ma­çon, et sa mère, une ca­tho­lique. Les deux ont in­cul­qué à Padura des prin­cipes éthiques im­por­tants, mais “j’ai

gran­di loin du monde des livres”, dit-il. Il vou­lait étu­dier le jour­na­lisme. Au lieu de ça, il a étu­dié la phi­lo­so­phie à l’uni­ver­si­té de La Havane. Il a briè­ve­ment tra­vaillé comme jour­na­liste à la ‘Ju­ven­tud Re­belde’, le jour­nal de la jeu­nesse com­mu­niste, et fut re­por­ter de guerre en An­go­la. Sa chance – même si c’est dif­fi­cile de l’ap­pe­ler ain­si – est ar­ri­vée après la chute du mur de Ber­lin, quand Cu­ba était plon­gée dans “la pé­riode spé­ciale” des an­nées 1990. Une pé­riode de crise éco­no­mique et de ra­tion­ne­ment ex­trême. Padura était de­ve­nu di­rec­teur de la ré­dac­tion d’un ma­ga­zine qui al­lait bien­tôt ces­ser de pa­raître du­rant la crise. Une si­tua­tion qui l’a lais­sé avec un sa­laire mo­deste et sans réel tra­vail. Alors, il s’est mis à écrire. Son pre­mier livre avec pour hé­ros Ma­rio Conde fut pu­blié en 1991, à l’étran­ger, après avoir été re­fu­sé dans son pays. Le deuxième, pu­blié en 1994, a rem­por­té un prix in­ter­na­tio­nal. Les mots ont jailli de lui : des ro­mans, des scripts, des ar­ticles de jour­na­lisme et une bio­gra­phie se­mi-in­ven­tée de Jo­sé Ma­ria He­re­dia, le poète ro­man­tique cubain. Il a rem­por­té des prix lit­té­raires, par­mi les­quels le Prix Ca­fé Gi­jon à Ma­drid en 1995, ce­lui qui lui a été le plus utile. Un prix do­té de 16 000 dol­lars, une for­tune à Cu­ba, où le sa­laire men­suel dans le sec­teur pu­blic est de 20 dol­lars. Padura s’est ache­té une voi­ture. “Je ne suis peut-être pas le meilleur écri­vain cubain de ma gé­né­ra­tion, mais je suis ce­lui qui tra­vaille le plus” dit Padura. “Lorsque nous sommes ren­trés d’un fes­ti­val lit­té­raire en Es­pagne cette se­maine, nous sommes ar­ri­vés à 23 heures. À 5 heures du ma­tin, j’étais au tra­vail. Je suis ob­ses­sion­nel” Ce­la donne une image d’un Padura in­fa­ti­gable, d’un Hé­phaïs­tos [dieu des for­ge­rons

et ar­ti­sans, ndt] tro­pi­cal qui forge des fi­li­granes lit­té­raires dans son bu­reau au-des­sus du ga­rage.

Oba­ma, un rêve qui passe

La nour­ri­ture ar­rive et avec elle, la pro­prié­taire du res­tau­rant, Yoan­dra, une im­pres­sion­nante femme d’une qua­ran­taine d’an­nées. “Dis­tin­gui­do !” s’ex­clame-t-elle, en agi­tant ses mains aux ongles ver­nis. “Où est

mon livre ? !” Padura rit alors que Yoan­dra s’as­soit à notre table. Je lui de­mande pour­quoi elle a choi­si un en­droit aus­si loin des quar­tiers chics de La Havane pour y éta­blir un res­tau­rant aus­si luxueux. “Oh, nous avons beau­coup de vi­si­teurs ; des bus tou­ris­tiques ar­rivent ici”

dit-elle. “Mon ma­ri et moi, nous avons fait ce­la uni­que­ment pour fi­nan­cer notre com­mu­nau­té… nous nour­ris­sons 50 per­sonnes chaque jour”,

af­firme-t-elle. “Je pense beau­coup au voi­si­nage, comme lui !” Elle pointe son ongle peint en rouge vers Padura. “Bon ap­pé­tit” dit-elle en s’ap­prê­tant à par­tir. Nous dé­gus­tons le re­pas. Le suc­cès in­ter­na­tio­nal de Padura – y com­pris l’adap­ta­tion en quatre films par Net­flix des en­quêtes de Ma­rio Conde sous le titre ‘Quatre sai­sons à La Havane’ – lui a as­su­ré une pro­tec­tion et la cé­lé­bri­té, mais éga­le­ment le far­deau d’être une per­son­na­li­té cu­baine connue. Il a écrit un es­sai ma­li­cieux in­ti­tu­lé ‘J’ai­me­rais plu­tôt être Paul Aus­ter’. Sa ré­pu­ta­tion lui vaut d’être vu comme ex­pert en po­li­tique (évi­dem­ment), mais aus­si éco­no­mie, agro­no­mie et re­li­gion. En fait, “un gou­rou qui doit être ca­pable de pré­dire l’ave­nir”. Je pré­fère lui par­ler du pré­sent. En juin, Do­nald Trump a re­mis en cause cer­taines me­sures de le­vée de l’em­bar­go prises par Ba­rack Oba­ma dès 2014. Les tou­ristes amé­ri­cains avaient com­men­cé à se rendre sur l’île, les vols com­mer­ciaux de­puis les ÉtatsU­nis avaient re­pris pour la pre­mière fois de­puis un de­mi-siècle, et le pe­tit com­merce cubain com­men­çait à fleu­rir. La ré­ponse de Padura est plus per­son­nelle que po­li­tique :

“L’em­bar­go a été un cau­che­mar. Oba­ma n’était qu’un rêve pas­sa­ger. Main­te­nant nous sommes de re­tour dans le cau­che­mar.” Je me de­mande s’il a dé­jà pen­sé à vivre ailleurs. Au cours des 60 der­nières an­nées, la plu­part des meilleurs écri­vains cu­bains ont fi­ni par émi­grer. L’hé­mor­ra­gie de ta­lents conti­nue, que ce soit celle des mé­de­cins, des joueurs de ba­se­ball ou des mu­si­ciens. Et pour­tant, Man­tilla est au coeur du pro­ces­sus créa­tif de Pa­du­ro. ‘L’homme qui ai­mait les chiens’ se ter­mine par ces mots : “tou­jours

à Man­tilla”, et le quar­tier est une source d’ins­pi­ra­tion, comme l’eau que Padura trans­porte par­fois de­puis le puits que son grand­père avait creu­sé. La ques­tion semble avoir tou­ché une corde sen­sible. “C’est com­pli­qué. En théo­rie, un écri­vain peut tra­vailler d’où il veut. Mais si vous per­dez le cor­don om­bi­li­cal, ce­la peut avoir un grand im­pact. Ce n’est pas une loi gé­né­rale, mais je l’ai vu ar­ri­ver.” ré­pond-il. “Je pour­rais pro­ba­ble­ment avoir une meilleure vie ma­té­rielle, je ne sais pas. Mais si je perds la mé­moire et le con­tact quo­ti­dien avec la réa­li­té qui change…” Il laisse ses pen­sées se perdre puis se re­prend : “Je cherche tou­jours à faire ce qui me semble le plus im­por­tant, à sa­voir mon droit de vivre à Cu­ba, d’écrire à Cu­ba et d’écrire sur Cu­ba. Parce que je suis avant tout un écri­vain cubain”.

Homme de gauche, mais pas très or­tho­doxe

Nous ou­vrons une deuxième bou­teille. Nous as­siettes sont re­ti­rées. Nous nous sen­tons tous deux ras­sa­siés et un peu étour­dis. Je parle à Padura de la cen­sure. “C’est très

ar­bi­traire” ré­pond-il. “La qua­trième édi­tion cu­baine de ‘L’homme qui ai­mait les chiens’ a été cen­su­rée. Elle n’a pas été dis­tri­buée. Mais pas la pre­mière, ni la deuxième ni la troi­sième.” Et qu’en est-il de l’au­to­cen­sure, la forme la plus

per­ni­cieuse d’entre toutes ? “On peut s’au­to­cen­su­rer pour plein de rai­sons qui ne sont pas po­li­tiques : des questions de genre, de culture, de goût” ré­pond-il adroi­te­ment. “Dans tous mes livres, j’ai tou­jours dit tout ce que j’avais be­soin ou en­vie de dire.” Je lui parle de ‘ L’Homme qui ai­mait les chiens’. Qu’est-ce qu’il avait en­vie ou be­soin de dire dans ce livre ? Beau­coup d’émi­grés cu­bains m’ont dit leur éton­ne­ment qu’une des­crip­tion aus­si ac­ca­blante de Cu­ba ait pu être écrite par quel­qu’un vi­vant en­core sur l’île. “Très simple”, Padura ré­pond im­mé­dia­te­ment. “Sous le sta­li­nisme, un grand rêve du XXe siècle s’est éteint… Une grande op­por­tu­ni­té his­to­rique a été tra­hie. Si vous me de­man­dez quelle société je pré­fère, sans ré­flé­chir je vous ré­ponds : une avec un maxi­mum de dé­mo­cra­tie et un maxi­mum de li­ber­té. C’est une uto­pie. Mais l’uto­pie, par dé­fi­ni­tion, n’existe pas. Donc nous n’y ar­ri­ve­rons ja­mais. Pour­tant, cette société a com­men­cé à être éri­gée sous le so­cia­lisme, mais elle s’est per­due en route. Son as­sas­sin a été Sta­line, parce qu’il a éri­gé le mo­dèle so­cia­liste qui existe de­puis.” Je lui dis qu’il res­semble à un mar­xiste qui ne croit pas au mar­xisme. Padura ri­gole. “Je suis un hu­ma­niste et un homme de gauche, mais pas très or­tho­doxe. Mais les gens rêvent d’une Ar­ca­die de­puis tou­jours et il faut conti­nuer de la rê­ver. Sous quel mo­dèle so­cial ou éco­no­mique peut-on la construire ? Je ne sais pas. Je ne suis pas un éco­no­miste. Mais je suis un ci­toyen, et c’est dans ce monde que je veux vivre”. Je me cale dans ma chaise. Sa ré­ponse est du genre sa­vam­ment pe­sée qu’on en­tend sou­vent de la part de Cu­bains connus, mar­qués par un pas­sé de sur­veillance qua­si “sta­siste” dans le­quel toute in­frac­tion idéo­lo­gique pou­vait conduire à une sanc­tion. Il y a vingt ans, un dé­jeu­ner avec le Fi­nan­cial Times au­rait cer­tai­ne­ment été im­pos­sible.

Bru­meuse boule de cris­tal

En des­sert, nous par­ta­geons un “tres leche”, un gâ­teau au lait lé­ger et su­cré, puis nous com­man­dons deux es­pres­so su­crés et chauds. Je lui parle du fu­tur. Le Ve­ne­zue­la, l’al­lié le plus proche de Cu­ba, est dans le chaos. Fi­del est mort en no­vembre 2016. Les lois cu­baines sur le patrimoine et la pro­prié­té se sont de nou­veau en­dur­cies avant que Raul Cas­tro ne se re­tire de la pré­si­dence en fé­vrier pro­chain. Tout a l’air lu­gubre. La boule de cris­tal de Padura est aus­si bru­meuse que celle des autres. Yoan­dra, qui vient de nous re­joindre, nous four­nit peut-être la meilleure image. “C’est un peu comme être à la plage lors­qu’on voit une im­mense vague ar­ri­ver. Tout ce que tu peux faire c’est te re­cro­que­viller, te faire tout pe­tit en at­ten­dant que ça passe.” Padura ne souffre pas de la va­ni­té qui ac­com­pagne sou­vent la cé­lé­bri­té lit­té­raire en Amé­rique la­tine. Au contraire, du­rant cette pé­riode d’ex­cen­tri­ci­té et de mé­ga­lo­ma­nie gé­né­ra­li­sées, son at­ti­tude très terre à terre est la bien­ve­nue. Quand je lui de­mande quels sont ses es­poirs pour Cu­ba dans dix ans, Padura ré­pond sim­ple­ment : “Mon rêve est ce­lui d’un pays dans le­quel chaque Cubain peut vivre de son tra­vail. Ce­la ré­sou­drait pas mal de pro­blèmes… même Raul a dit ça”.

Il s’ar­rête. “Tout ce que j’ai – un cer­tain suc­cès lit­té­raire, un cer­tain confort ma­té­riel, quelques voyages, un peu de pres­tige – vient du tra­vail

que je four­nis. Je suis fier de ce­la.” À ce point de la soi­rée, et parce que son len­de­main de tra­vail, qui com­mence à l’aube, s’ap­proche à grand pas, nous nous le­vons.

““L’em­bar­go a été un cau­che­mar. Oba­ma n’était qu’un rêve pas­sa­ger. Main­te­nant nous sommes de re­tour dans le cau­che­mar.”

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