Ca­sh­less

L’ar­gent li­quide, une es­pèce en voie de dis­pa­ri­tion mais heu­reu­se­ment pas d’ex­tinc­tion

Le Nouvel Economiste - - La Une - EDOUARD LAUGIER

Nos chers billets et pièces de mon­naies se­raient-ils sur le point de dis­pa­raître de nos por­te­feuilles et autres fonds de ti­roirs ? L’ar­gent li­quide pour­rait bien re­joindre la longue liste des es­pèces en voie de dis­pa­ri­tion. Ubé­ri­sées – c’est-à-dire rem­pla­cées par des équi­va­lents nu­mé­riques –, les tran­sac­tions mo­né­taires en cash ne de­vraient tou­te­fois pas quit­ter la scène. Et c’est tant mieux car à l’heure du tout-di­gi­tal, la dis­pa­ri­tion de l’ar­gent li­quide si­gni­fie­rait aus­si la dis­pa­ri­tion de ce qui per­met aux in­di­vi­dus de se sen­tir to­ta­le­ment libres. Le cash pro­tège. Ano­nymes et non tra­çables, pièces et billets s’avèrent sur­tout bien pra­tiques au quo­ti­dien. Il n’em­pêche, eu égard aux pro­grès de la tech­no­lo­gie, le li­quide est de plus en plus concur­ren­cé par de nou­velles so­lu­tions de paie­ment, les­quelles, conve­nons-en, ne manquent pas d’atouts non plus.

Le tsu­na­mi tech­no­lo­gique de la dé­ma­té­ria­li­sa­tion

Voi­là quelques an­nées que la tech­no­lo­gie n’en fi­nit plus de faire sau­ter la banque. Les prin­ci­paux chan­ge­ments concernent les pro­cé­dés de paie­ment. En té­moigne le large suc­cès des sys­tèmes de rè­gle­ment sur In­ter­net de type Pay­pal, au­jourd’hui en­trés dans les moeurs. Le web n’a pas le mo­no­pole de la dé­ma­té­ria­li­sa­tion des tran­sac­tions. En France, 60 % des dé­penses de consom­ma­tion cou­rante des mé­nages sont en ef­fet ré­glées par carte ban­caire, pour 15 % des achats ré­glés en cash. La carte ban­caire est de plus en plus uti­li­sée pour des paie­ments de pe­tits mon­tants. Chaque an­née, le mon­tant moyen des rè­gle­ments di­mi­nue. Il est pas­sé de 47 eu­ros en 2012 à 43 eu­ros en 2016, signe de

la dé­mo­cra­ti­sa­tion de ce mode de tran­sac­tion. Prin­ci­pale vic­time de ce suc­cès au­jourd’hui : le chèque, uti­li­sé pour tout juste 1 achat sur 10. De­main, la carte est ap­pe­lée à rem­pla­cer les es­pèces. Dans cer­tains pays, le coup est dé­jà par­ti : la Suède vit dé­jà avec de moins en moins d’ar­gent li­quide. “À Stock­holm, le de­nier du culte est élec­tro­nique, les SDF ac­ceptent les dons via smart­phones ou cartes ban­caires et quelques bou­tiques re­fusent même les rè­gle­ments cash ju­gés trop

peu éco­lo­giques”, énu­mère l’éco­no­miste Mi­chel San­ti. La tech­no­lo­gie n’est pas ré­ser­vée aux pays oc­ci­den­taux in­dus­tria­li­sés. Au Ke­nya, 60 % des tran­sac­tions ban­caires se font au­jourd’hui par voie élec­tro­nique. Quand en Co­rée du Sud, les pou­voirs pu­blics vont en­core plus loin : le pays a en ef­fet pour am­bi­tion d’abo­lir to­ta­le­ment l’usage des pièces de mon­naies d’ici 2020. Rien de moins.

Le paie­ment sans contact, le fos­soyeur nu­mé­ro 1 des es­pèces

Pro­po­sé par les éta­blis­se­ments ban­caires de­puis le dé­but de la dé­cen­nie, le paie­ment sans contact se dé­mo­cra­tise à grande vi­tesse. Em­bar­quée sur les cartes ban­caires ou les té­lé­phones mo­biles, cette tech­no­lo­gie dite de NFC pour “Near Field Com­mu­ni­ca­tion”, per­met de ré­gler des achats en po­sant la carte ou l’ap­pa­reil sur le ter­mi­nal de paie­ment du com­mer­çant. Par­ti­cu­liè­re­ment utile pour les tran­sac­tions de quelques

eu­ros, le NFC vise à rem­pla­cer les

rè­gle­ments en es­pèces. “Le sec­teur du trans­port est le pre­mier à avoir tes­té et dé­ployé la tech­no­lo­gie NFC avec suc­cès. Cette tech­no­lo­gie est de­puis plu­sieurs an­nées to­ta­le­ment ma­ture et sé­cu­ri­sée. Le paie­ment sans contact est une in­no­va­tion dé­sor­mais dé­ployée mas­si­ve­ment. Nous ne sommes plus dans l’in­no­va­tion de niche, constate Loÿs Mou­lin, le di­rec­teur du dé­ve­lop­pe­ment du Grou­pe­ment des Cartes Ban­caires CB. Sur le seul mois de juin 2017, plus de 100 mil­lions de tran­sac­tions sans contact ont été réa­li­sées en

France pour plus d’un mil­liard d’eu­ros de dé­penses, ce qui re­pré­sente dé­jà

12 % des achats en ma­ga­sin.” Se­lon l’AFSCM, As­so­cia­tion fran­çaise du sans-contact mo­bile, le parc de mo­biles dé­cla­rés com­pa­tibles NFC à fin juin 2017 par les opé­ra­teurs Orange, SFR et Bouygues Te­le­com s’élèvent à 14,7 mil­lions. En juin 2015, on dé­nom­brait 7,7 mil­lions d’ap­pa­reils com­pa­tibles, en juin 2016 11,5. Le NFC connaît une crois­sance très si­gni­fi­ca­tive sur un mar­ché fran­çais de 70 mil­lions de cartes SIM ac­tives. La ten­dance est glo­bale, se­lon For­res­ter, les sommes dé­pen­sées en paie­ment mo­bile en vont tri­pler en Eu­rope de l’Ouest dans les 5 pro­chaines an­nées. Le ca­bi­net d’études es­time que ces dé­penses pas­se­ront de 52 mil­liards d’eu­ros à 148 mil­liards d’eu­ros en 2021.

La ca­sh­less so­cie­ty

Nos éco­no­mies s’ac­com­mo­de­raient fort bien d’une ab­sence de cash. “Nous al­lons sans doute vers une di­mi­nu­tion du li­quide dans les échanges éco­no­miques, en pre­mier lieu pour des rai­sons pra­tiques”, ob­serve Phi­lippe Her­lin, éco­no­miste et au­teur du best-sel­ler ‘La fin des banques’*. En ef­fet, la carte ban­caire, avec ou sans contact, est très confor­table pour ef­fec­tuer de nom­breux achats sans avoir à cher­cher de la mon­naie ou à in­sé­rer sa carte dans un lec­teur et ta­per un code. Ces in­no­va­tions sont in­con­tes­ta­ble­ment un pro­grès qui s’est du­ra­ble­ment ins­crit dans les usages. De leur cô­té, les com­mer­çants consi­dèrent aus­si le ca­sh­less comme un avan­tage. Mal­gré les frais de tran­sac­tions de l’élec­tro­nique sou­vent cri­ti­qués – de l’ordre de 3 à 4 % des ventes –, les atouts du di­gi­tal sont nom­breux pour les mar­chands. D’abord, la di­mi­nu­tion de la ma­ni­pu­la­tion des es­pèces ré­duit les risques d’er­reurs de caisses. L’élec­tro­nique ré­sout en­suite les pro­blé­ma­tiques de sé­cu­ri­té du trans­port des fonds du lieu de vente vers les dé­pôts ban­caires. D’une ma­nière gé­né­rale, les nou­veaux moyens de paie­ment ac­cé­lèrent le pas­sage en caisse en bou­tique, ce qui est par­ti­cu­liè­re­ment le cas avec le sans contact. Quelque 40 % des com­mer­çants en sont équi­pés ac­tuel­le­ment, dont la plu­part des en­seignes de grande dis­tri­bu­tion. Les banques elles-mêmes font par­tie des agents éco­no­miques les plus ac­tifs dans la pro­mo­tion du ca­sh­less. La ges­tion de l’ar­gent li­quide leur coûte par­ti­cu­liè­re­ment cher. Chaque an­née, la ges­tion et l’en­tre­tien des 56 000

En France, 60 % des dé­penses de consom­ma­tion cou­rante des mé­nages sont ré­glées par carte ban­caire, pour 15 % des achats ré­glés en cash. La carte ban­caire est de plus en plus uti­li­sée pour des paie­ments de pe­tits mon­tants

dis­tri­bu­teurs au­to­ma­tiques de billets (DAB) en France leur coûtent 2,6 mil­liards d’eu­ros. Elles ont tout in­té­rêt à leur rem­pla­ce­ment par des moyens de rè­gle­ment al­ter­na­tifs. En té­moigne l’aug­men­ta­tion des pla­fonds de tran­sac­tion

du sans contact. “Nous avons dé­ci­dé de pas­ser le pla­fond à 30 eu­ros pour en­cou­ra­ger l’uti­li­sa­tion. Plus le client a l’oc­ca­sion de faire le geste, plus il va le mé­mo­ri­ser et donc le ré­pé­ter. En 2017, le sans contact fran­chi­ra sans doute la barre du mil­liard de tran­sac­tions”, éva­lue Loÿs Mou­lin, chez Grou­pe­ment des Cartes Ban­caires CB. Consom­ma­teurs, com­mer­çants et ban­quiers ne sont pas les seuls à trou­ver in­té­rêt à la ca­sh­less so­cie­ty. Pour les États et la puis­sance pu­blique, l’ar­gent nu­mé­rique est aus­si un bon moyen de re­mettre la main sur les échanges éco­no­miques sou­ter­rains. Se­lon une ré­cente étude de LexisNexis Risk So­lu­tions, les ac­ti­vi­tés de lutte contre le blan­chi­ment d’ar­gent coû­te­raient de plus en plus cher aux ac­teurs de l’in­dus­trie fi­nan­cière fran­çaise : plus de 18 mil­liards de dol­lars par an, en hausse de 21 % sur les deux der­nières an­nées. “Des pays comme l’Ita­lie ou l’Es­pagne, où l’éco­no­mie au noir est très ré­pan­due, ver­raient leur dé­fi­cit se ré­duire d’un tiers si l’ar­gent li­quide ve­nait à dis­pa­raître”, es­time Mi­chel San­ti. Mais pour l’éco­no­miste, l’ar­gu­ment prin­ci­pal en fa­veur de la dis­pa­ri­tion du cash est fon­dé sur la po­li­tique mo­né­taire. “Le tout élec­tro­nique ren­for­ce­rait consi­dé­ra­ble­ment le pou­voir des banques cen­trales dont les po­li­tiques mo­né­taires ne pour­raient plus être neu­tra­li­sées. Par exemple, quand les taux d’in­té­rêt des banques cen­trales sont nuls, voire né­ga­tifs, les in­ves­tis­seurs uti­lisent une sé­rie de pa­rades pour neu­tra­li­ser ces po­li­tiques mo­né­taires, l’une d’entre elle est de trou­ver re­fuge dans le cash. Dans une so­cié­té sans ar­gent li­quide, ce ne se­rait plus pos­sible”.

L’ar­gent li­quide, ga­rant des li­ber­tés

Tech­no­lo­gi­que­ment pos­sible, un monde sans cash est-il tou­te­fois en­vi­sa­geable à plus ou moins court

terme ? Rien n’est moins sûr. “Sa dis­pa­ri­tion ne pour­rait pas se faire au ni­veau d’un seul pays. En zone eu­ro, il ne fau­dra pas sous-es­ti­mer les spé­ci­fi­ci­tés de cha­cun. Par exemple, les Fran­çais uti­lisent beau­coup les cartes de cré­dit mais cultu­rel­le­ment, les Al­le­mands adorent les billets en rai­son de leur his­toire éco­no­mique et fi­nan­cière”, rap­pelle Mi­chel San­ti. À l’évi­dence, il existe de nom­breux freins. “D’abord, pièces et billets sont des ou­tils qui ont fait leurs preuves dans les échanges com­mer­ciaux du quo­ti­dien, rap­pelle Phi­lippe Her­lin. En un mot, le cash, c’est pra­tique !” D’ailleurs, si les re­traits d’es­pèces n’aug­mentent qua­si­ment plus, nous ne sommes pas en­core en­trés dans un mou­ve­ment de dé­crois­sance. Plus de 120 mil­liards

d’eu­ros de billets res­tent en­core re­ti­rés an­nuel­le­ment par les

Fran­çais en dis­tri­bu­teurs. “La dis­pa­ri­tion to­tale des paie­ments en es­pèces dans les ma­ga­sins n’est pas à notre por­tée avant pro­ba­ble­ment une di­zaine d’an­nées au moins. Sur la base des ten­dances ac­tuelles, nous es­ti­mons qu’en 2024, les rè­gle­ments en ar­gent li­quide de­vraient re­pré­sen­ter en­core au­tour de 9 % des dé­penses de consom­ma­tion to­tale des mé­nages en France”, pré­voit Loÿs Mou­lin. En­suite, les uti­li­sa­teurs ap­pré­cient deux autres avan­tages du cash : il reste lar­ge­ment ano­nyme et non tra­çable. Dans un monde sans ar­gent li­quide, chaque tran­sac­tion se­ra tra­cée et en­re­gis­trée donc po­ten­tiel­le­ment vi­sible et contrô­lable. Le tout-élec­tro­nique ain­si fait pla­ner le spectre de la di­mi­nu­tion des li­ber­tés et de l’uti­li­sa­tion non sol­li­ci­tée des don­nées per­son­nelles. “Les as­so­cia­tions de consom­ma­teurs sont ex­trê­me­ment vi­gi­lantes en­vers les me­sures qui pour­raient li­mi­ter l’usage des chèques, rap­pelle d’ailleurs Loÿs Mou­lin. Elles se­raient en­core plus hos­tiles vis-à-vis de toutes dis­po­si­tions ré­gle­men­taires con­cer­nant l’usage des es­pèces”, pré­vient-il. Autre frein, du cô­té des pro­fes­sion­nels cette fois, dans cer­tains sec­teurs comme ceux de la res­tau­ra­tion, du tou­risme, bref pour les mé­tiers dit “de li­mo­nade”, le cash reste un ou­til es­sen­tiel qui sert à flui­di­fier les ex­tras d’em­ployés qui re­fusent d’être dé­cla­rés pour quelques heures de tra­vail. Der­rière l’ar­gent li­quide se cache la li­ber­té de “com­mer­cer” de cha­cun. Son ex­tinc­tion n’est heu­reu­se­ment pas pour de­main car la dis­pa­ri­tion du cash si­gni­fiait aus­si la dis­pa­ri­tion de ce qui per­met aux in­di­vi­dus de se sen­tir to­ta­le­ment libre. Le charme de la vie en somme.

* Phi­lippe Her­lin, “La fin des banques”. Ed Ey­rolles 2015

Les ac­ti­vi­tés de lutte contre le blan­chi­ment d’ar­gent coû­te­raient de plus en plus cher aux ac­teurs de l’in­dus­trie fi­nan­cière fran­çaise : plus de 18 mil­liards de dol­lars par an, en hausse de 21 % sur les deux der­nières an­nées

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