UN PAS­SÉ QUI NE PASSE PAS

Le grand dé­bou­lon­nage des sta­tues, en at­ten­dant ce­lui des idées re­çues

Le Nouvel Economiste - - La Une - TRUMP PO­WER, ANNE TOU­LOUSE

La fin de l’été a ré­veillé briè­ve­ment les vieux dé­mons des États-Unis lors­qu’un groupe de re­je­tons du Klu Klux Klan, de na­zillons et de “white su­pre­ma­cist” de tous bords ont or­ga­ni­sé une ma­ni­fes­ta­tion pour pro­tes­ter contre le dé­bou­lon­nage de la sta­tue du chef des ar­mées confé­dé­rées, Ro­bert E. Lee à Char­lot­tes­ville, en Vir­gine. Ils ont été ac­cueillis par des contre-ma­ni­fes­tants qui voyaient dans la sta­tue une ré­mi­nis­cence de l’es­cla­vage. L’af­fron­te­ment a tour­né au drame le 12 août, lors­qu’un ma­ni­fes­tant d’ex­trême droite a lan­cé sa voi­ture dans la foule, tuant une jeune femme. Dans les jours qui ont sui­vi, et jus­qu’à ce que l’ou­ra­gan Harvey dé­tourne l’at­ten­tion vers d’autres tem­pêtes, un dé­bat a fait rage au­tour des re­liques d’un conflit vieux de plus d’un siècle et de­mi.

Plus d’un siècle et de­mi de conflit

Alors que les Eu­ro­péens ont réus­si à se ré­con­ci­lier sur les dé­combres du na­zisme, les Amé­ri­cains ne sont pas en­core par­ve­nus à in­té­grer tout un pan de leur His­toire. Il est vrai que l’his­toire n’est pas leur fort, elle est en­sei­gnée comme une ma­tière mi­neure, et un son­dage montre qu’à la fin des études se­con­daires, seule­ment 12 % des élèves ont un ni­veau sa­tis­fai­sant dans cette dis­ci­pline. Le pas­sé du pays est sou­vent ana­ly­sé à tra­vers les griefs des uns et des autres, ce qui ne per­met pas d’y in­tro­duire des nuances. Le 13e amen­de­ment de la Consti­tu­tion, qui a abo­li l’es­cla­vage, a été ra­ti­fié en 1865, mais il est cou­rant d’en­tendre les loin­tains des­cen­dants de ceux qui ont été li­bé­rés se ré­fé­rer à ce pas­sé pour ex­pri­mer leurs ran­coeurs à l’égard de la so­cié­té amé­ri­caine. Ces des­cen­dants d’es­claves re­pré­sentent 85 % de la com­mu­nau­té noire amé­ri­caine et re­ven­diquent l’ex­clu­si­vi­té de la ca­té­go­rie “afro-amé­ri­cain”. Cu­rieu­se­ment, ceux qui, comme Ba­rack Oba­ma, sont nés de pa­rents ve­nus ré­cem­ment d’Afrique se voient contes­ter cette ap­pel­la­tion. Aux États-Unis il, est dif­fi­cile d’ou­blier à quelle ca­té­go­rie on ap­par­tient, puisque chaque for­mu­laire ad­mi­nis­tra­tif vous de­mande de vous iden­ti­fier dans un groupe ra­cial. Il y a dans la com­mu­nau­té noire un fort mou­ve­ment qui ac­cré­dite la théo­rie du “white pri­vi­lege”, se­lon la­quelle le seul fait de naître blanc don­ne­rait un avan­tage dans l’exis­tence. Ce constat n’est pas bien re­çu par les 13 % de Blancs qui vivent en des­sous du seuil de pau­vre­té et qui ne bé­né­fi­cient pas de “l’af­fir­ma­tive ac­tion”, la po­li­tique de pré­fé­rence ra­ciale, mise en place en 1974 pour com­pen­ser les pré­ju­dices dont avaient souf­fert les mi­no­ri­tés. L’es­cla­vage a été le pé­ché ori­gi­nel des États-Unis, les deux tiers des pères fon­da­teurs étaient pro­prié­taires d’es­claves, même si la plu­part d’entre eux le pra­ti­quaient tout en se dé­cla­rant contre le prin­cipe et se dé­faus­saient de leur res­pon­sa­bi­li­té mo­rale sur le co­lo­ni­sa­teur bri­tan­nique, qui avait été l’ins­ti­ga­teur du tra­fic. Tout ce­la a abou­ti à la ter­rible guerre, dite de Sé­ces­sion, qui a fait au moins 600 000 morts dans un pays qui ne comp­tait à l’époque que 30 mil­lions d’ha­bi­tants, et ra­va­gé des ré­gions en­tières. Mais la tra­gé­die ne s’est pas ar­rê­tée là, les exÉ­tats confé­dé­rés ont su­bi les re­pré­sailles du Nord dans une pé­riode que l’on a ap­pe­lé iro­ni­que­ment “la re­cons­truc­tion”, et ils s’en sont à leur tour ven­gés en vo­tant des lois qui ra­me­naient les Noirs dans un sta­tut de ci­toyen de se­conde zone, une si­tua­tion qui a per­du­ré jus­qu’à l’adop­tion des lois sur les droits ci­viques dans les an­nées 1960.

La re­vanche du Sud

Cu­rieu­se­ment, c’est sur la pé­riode la plus an­cienne de l’His­toire que se cris­tal­lisent les pas­sions. Il existe ac­tuel­le­ment aux États-Unis plus de 700 mo­nu­ments dé­diés aux gé­né­raux de l’ar­mée confé­dé­rée. Une par­tie de la po­pu­la­tion les consi­dère comme une pro­vo­ca­tion et une autre comme un hom­mage à un pan de l’his­toire. À cô­té de ce­la, plus de la moi­tié des Amé­ri­cains pensent qu’il faut sim­ple­ment les lais­ser là où ils sont et ne plus s’en oc­cu­per. Les ten­ta­tives de pur­ger de ce pas­sé ont don­né lieu à quelques épi­sodes cu­rieux comme quand, par exemple, la grande chaîne de sport ESPN a re­ti­ré du pro­gramme d’un match uni­ver­si­taire un pré­sen­ta­teur por­tant le nom de Ro­bert Lee, de peur d’of­fen­ser la dé­li­cate sen­si­bi­li­té des étu­diants. Il se trouve qu’il s’agis­sait d’un asia­tique dont les pa­rents avaient an­gli­ci­sé le nom de fa­mille en Lee, en lui ajou­tant, peut-être par as­so­cia­tion d’idée, le pré­nom Ro­bert. L’agi­ta­tion au­tour du vieux Sud est d’au­tant plus sur­pre­nante qu’elle s’adresse à un phé­no­mène mar­gi­nal. Certes, il y a quelques en­claves où l’on agite des dra­peaux confé­dé­rés en re­gret­tant le bon vieux temps de Scar­lett O’Ha­ra, mais toute cette ré­gion a su­bi une nou­velle in­va­sion, celle d’une éco­no­mie ga­lo­pante. De­puis que la cli­ma­ti­sa­tion a ren­du les étés vi­vables, il y a eu un énorme dé­pla­ce­ment de po­pu­la­tion vers le sud. Char­lotte, la ca­pi­tale de la Ca­ro­line du Nord, est de­ve­nue la se­conde place fi­nan­cière du pays; dans les an­ciens champs de co­ton ou de ta­bac, on trouve des in­dus­tries de pointe ou des usines au­to­mo­biles; At­lan­ta est la ville qui at­tire le plus de so­cié­tés étran­gères. C’est ce que l’on ap­pelle “la re­vanche du Sud” et dans ce nou­veau pay­sage, les sta­tues sont ce qu’elles sont : des mo­nu­ments fi­gés du pas­sé.

Aux États-Unis, il est dif­fi­cile d’ou­blier à quelle ca­té­go­rie on ap­par­tient, puisque chaque for­mu­laire ad­mi­nis­tra­tif vous de­mande de vous iden­ti­fier dans un groupe ra­cial

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