De­struc­tu­ra­tion créa­trice

Trans­for­ma­tion di­gi­tale, pau­pé­ri­sa­tion, concur­rence an­glo-saxonne, lo­gique de marque et in­ter­pro­fes­sion­na­li­té bou­le­versent fon­da­men­ta­le­ment la pro­fes­sion d’avo­cats d’af­faires

Le Nouvel Economiste - - La Une - PA­TRICK ARNOUX

“Les nou­velles tech­no­lo­gies et l’uti­li­sa­tion des pla­te­formes ont fait naître dans la pro­fes­sion un sen­ti­ment équi­valent à ce­lui de la grande peur de l’An mil et elle y a vu à tort l’an­nonce des pré­misses

de sa dis­pa­ri­tion” es­time Maître Ka­mi Hae­ri, as­so­cié du ca­bi­net Au­gust De­bou­zy, au­teur d’un ré­cent rap­port sur la pro­fes­sion d’avo­cat. En ef­fet, ja­mais les avo­cats n’ont été confron­tés à des chan­ge­ments si nom­breux, si pro­fonds, si si­mul­ta­nés. La pro­fes­sion fait face à tous les dé­fis : ré­vo­lu­tion nu­mé­rique, pau­pé­ri­sa­tion (“un tiers du bar­reau de Pa­ris est en des­sous

du smic”), concur­rence mon­dia­li­sée, le­gal­techs, sous-trai­tance de plus en plus so­phis­ti­quée, trans­for­ma­tion de cer­tains de ses sa­voir-faire en com­mo­di­tés, in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. Elle est concur­ren­cée à ses fron­tières par d’autres pro­fes­sions, mais éga­le­ment par de nou­velles pro­po­si­tions et de nou­velles offres, for­mu­lées par des en­tre­prises sou­vent plus au­da­cieuses. Donc nou­veaux mo­dèles d’ac­ti­vi­té, nou­velles mé­thodes d’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail in­di­vi­duel ou en équipe.

La France est sous-équi­pée par rap­port à tous les pays eu­ro­péens. Avec 84 avo­cats pour 100 000 ha­bi­tants, alors que la moyenne en Eu­rope est de 174 avo­cats pour 100 000 ha­bi­tants

Avo­cat ? Une pro­fes­sion aux images tel­le­ment contras­tées. Avec son hy­per­con­cen­tra­tion sur la ca­pi­tale où tra­vaillent plus de la moi­tié des pro­fes­sion­nels, lais­sant en friche un dé­sert ju­ri­dique, un avo­cat sur trois ga­gnant pour­tant moins du Smic à Pa­ris quand cer­tains de leurs confrères fac­turent leur temps pas­sé plus de 600 eu­ros de l’heure. Bref, les gé­né­ra­li­tés ne sont pas de mise pour ana­ly­ser cette pro­fes­sion quelque peu en crise. Une bonne rai­son pour concen­trer l’ana­lyse sur l’une des fa­cettes les plus ac­tives du mé­tier, celle des avo­cats d’af­faires, dont les évo­lu­tions sont aus­si ra­pides que to­niques, sol­li­ci­tées par la mul­ti­pli­ca­tion de la lé­gis­la­tion de la “hard” law tan­dis que la ver­sion soft – normes, règles et autres dis­po­si­tions pré­vues par les ONG – trans­forme le ter­rain de jeu des en­tre­prises. “Il faut des avo­cats par­tout car le droit est dé­sor­mais par­tout” plaide Ma­rie-Ai­mée Pey­ron, pro­chain bâ­ton­nier du bar­reau de Pa­ris. “La France est sous-équi­pée par rap­port à tous les pays eu­ro­péens. Avec 84 avo­cats pour 100 000 ha­bi­tants, alors que la moyenne en Eu­rope est de 174 avo­cats pour 100 000 ha­bi­tants. Il nous faut ab­so­lu­ment dé­ve­lop­per

les mar­chés du droit.” Ils se dé­ve­loppent d’ailleurs au gré de la ju­di­cia­ri­sa­tion de la vie des af­faires et des pro­cé­dures dé­ci­dées, par exemple, du cô­té de Bruxelles. Consé­quence lo­gique : le nombre de pro­fes­sion­nels du droit ac­com­pa­gnant ces nou­veaux be­soins enfle. Ain­si, en 20 ans, le nombre d’avo­cats a dou­blé, tan­dis que leur chiffre d’af­faires a tri­plé. Cette pro­fes­sion connaît donc de la crois­sance. Le nombre d’avo­cats aug­mente chaque an­née de 4 %, c’est une pro­fes­sion jeune – 45 % ont moins de 40 ans, 75 % moins de 50 ans. Et l’an der­nier, le nombre d’avo­cats des 100 ca­bi­nets les plus im­por­tants ( Dé­ci­deurs 100) a pro­gres­sé de 3 %. Il reste mal­gré tout – se­lon un avis par­ta­gé par les pro­fes­sion­nels – un point noir pour af­fron­ter ces dé­fis : une for­ma­tion à la hau­teur de ces en­jeux, moins sco­laire et aca­dé­mique, da­van­tage en phase avec les exi­gences drues de l’époque. “Notre pro­jet d’en­sei­gne­ment n’est pas adap­té au monde vers le­quel on en­voie nos fu­turs confrères. La for­ma­tion du­plique en­core trop l’en­sei­gne­ment uni­ver­si­taire. Elle de­vrait in­té­grer plus d’hu­ma­ni­tés, da­van­tage d’éco­no­mie, de la so­cio­lo­gie, de la stra­té­gie et de l’his­toire, pour que nos fu­turs confrères com­prennent le monde, et ne se per­çoivent pas uni­que­ment comme des sa­vants en droit mais des ac­teurs de ce monde. On ne peut en­sei­gner le droit pé­nal in­ter­na­tio­nal si on ne com­prend pas la géo­po­li­tique mon­diale. Ni en­sei­gner le droit de la fa­mille si on ne com­prend pas la so­cio­lo­gie dé­mo­gra­phique” ob­serve Maître Ka­mi Hae­ri, as­so­cié de Au­gust De­bou­zy, au­teur d’un ré­cent rap­port sur la pro­fes­sion d’avo­cat.

La concur­rence des ju­ristes d’en­tre­prise

Les grandes en­tre­prises se sont lar­ge­ment équi­pées ces der­nières an­nées en ju­ristes d’en­tre­prise ayant mu­té en avo­cats. Cette concur­rence des ta­lents et com­pé­tences “in­ter­na­li­sées” hausse le ni­veau d’exi­gence et la te­neur en va­leur ajou­tée des ca­bi­nets d’avo­cats. Ce n’est que l’un des 5 grands dé­fis lan­cés à ces pres­ta­taires à do­mi­nante an­glo-saxonne. En ef­fet, se­lon Ka­mi Hae­ri, “ja­mais notre pro­fes­sion n’au­ra été confron­tée à une sé­rie de chan­ge­ments aus­si nom­breux, aus­si pro­fonds et aus­si si­mul­ta­nés”. Point de vue confron­té à cinq autres membres du bar­reau, Ma­rie-Ai­mée Pey­ron, pro­chain bâ­ton­nier à Pa­ris, Paul Li­gnières, as­so­cié du ca­bi­net Link­la­ters, Ra­phaëlle d’Or­na­no, fon­da­trice du ca­bi­net épo­nyme et Be­noît Mar­cil­ha­cy et Joël Al­que­zar, as­so­ciés du ca­bi­net amé­ri­cain King & Spal­ding. Tous ont été confron­tés aux mêmes in­ter­ro­ga­tions, ces cinq vastes dé­fis sol­li­ci­tant les avo­cats. De la forte crois­sance de la pro­fes­sion, alors que la pau­pé­ri­sa­tion concerne un nombre crois­sant de confrères, de sa trans­for­ma­tion as­sez puis­sante par le le­vier nu­mé­rique, tan­dis que ce­lui des ré­seaux et des marques s’im­pose im­pé­ra­ti­ve­ment à tous ceux qui veulent exis­ter sur le mar­ché en ac­com­pa­gnant les grands groupes dans leurs conquêtes mon­dia­li­sées. Et l’avis de ces clients sur leurs pres­ta­tions bé­né­fi­cie dé­sor­mais de la plus vaste vi­si­bi­li­té. Par les classements et autres ran­kings mais aus­si par les opi­nions, fa­vo­rables ou non, lais­sées sur les ré­seaux so­ciaux ! Il fal­lait des an­nées pour se bâ­tir une flat­teuse ré­pu­ta­tion in­car­née par “the” marque. En quelques clics as­sas­sins, elle peut dé­sor­mais être ter­nie. Cette cé­lé­ri­té peut éga­le­ment être po­si­tive pour ces jeunes avo­cats qui peuvent, par blog in­ter­po­sé, faire ra­pi­de­ment connaître leur ex­per­tise, s’im­po­ser dans une com­mu­nau­té là où hier, il fal­lait des an­nées, de l’en­tre­gent, des re­la­tions et une lente mon­tée en puis­sance dans le cercle fer­mé des aî­nés. Les avo­cats, ver­sion bu­si­ness, se re­crutent da­van­tage du cô­té des grands ca­bi­nets an­glo-saxons que dans ceux “made in France”. Peu nom­breux, moins im­por­tants, ce qui de­vient un han­di­cap lorsque les conseils d’ad­mi­nis­tra­tion, les ma­na­gers veulent s’as­su­rer d’une si­gna­ture, gage de pé­ren­ni­té comme d’ex­cel­lence. Une ex­ces­sive per­son­na­li­sa­tion, conju­guée au jeu fu­neste des ego, a sans nul doute bri­dé l’es­sor d’ac­teur de pre­mier plan à Pa­ris, tan­dis qu’à Londres, ceux du “Ma­gic Circle” et leurs puis­sants ré­seaux, leurs mé­thodes et leur culture ont réus­si à s’im­po­ser dans le monde en­tier. Ce­la fait des an­nées que le der­nier dé­fi oc­cupe da­van­tage les conver­sa­tions que les réa­li­sa­tions. La réunion dans une struc­ture com­mune et par­ta­gée des pro­fes­sions du droit et du chiffre – no­taires, avo­cats, ex­pert­comp­table, au­dit – cor­res­pond à une cer­taine lo­gique de com­plé­men­ta­ri­té. Mais pour la concré­ti­ser, il faut le­ver cer­tains obs­tacles, comme les ten­ta­tions hé­gé­mo­niques de cer­tains, sti­mu­lées par leurs fa­ci­li­tés

fi­nan­cières. Bref, si en théo­rie, ce sché­ma pa­raît plus que pro­met­teur, dans la pra­tique, les avo­cats sont glo­ba­le­ment plu­tôt sur le re­cu­loir. Sur cha­cun de ces thèmes, chaque avo­cat livre son opi­nion.

Le­gal­techs, le tsu­na­mi nu­mé­rique Le tsu­na­mi nu­mé­rique sus­cite de nou­veaux concur­rents, ces fa­meux “le­gal­techs” et leur pla­te­forme “ubé­ri­sant” les ppres­ta­tions les plus simples. À l’image de Cap­tainCon­trat pro­po­sant des ta­rifs dé­fiant les fac­tu­ra­tions clas­siques pour des pres­ta­tions qua­si in­dus­tria­li­sées. Trans­for­mant en “com­mo­di­ties” les plus ba­nales ce qui fai­sait hier vivre un cer­tain nombre d’avo­cats. Le di­gi­tal a donc fait mu­ter le mar­ché en ab­sor­bant les pres­ta­tions les plus simples. His­sant là aus­si le ni­veau d’exi­gence en le concen­trant sur les de­mandes les plus so­phis­ti­quées. Les al­go­rithmes et l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle vont éga­le­ment trans­for­mer la jus­tice en la ren­dant pré­dic­tive. Ana­ly­sant des cen­taines de mil­liers de do­cu­ments, de ju­ge­ments ren­dus par tel tri­bu­nal pour tel type d’af­faire, il se­ra pos­sible de pré­voir très pré­ci­sé­ment l’is­sue d’un pro­cès à ve­nir. Avec le risque de voir ra­pi­de­ment se mul­ti­plier les pra­tiques du “le­gal shop­ping”, en choi­sis­sant la ju­ri­dic­tion la plus fa­vo­rable au ré­sul­tat sou­hai­té. “Cette ubé­ri­sa­tion va concer­ner les ca­té­go­ries d’avo­cats qui s’oc­cupent des par­ti­cu­liers et des PME. Tout ce tis­su d’avo­cats réa­li­sant des actes as­sez ré­pé­ti­tifs, no­tam­ment des créa­tions de so­cié­té, des dé­cla­ra­tions de li­qui­da­tion, etc. Ceux-là vont su­bir une baisse de chiffre d’af­faires, sauf à ce qu’ils créent eux-mêmes des pla­te­formes pour ga­gner leur vie” pré­voit Be­noît Mar­cil­ha­cy, ma­na­ging part­ner de King & Spal­ding. Cette mu­ta­tion di­gi­tale s’an­nonce comme le dé­fi le plus struc­tu­rant pour ce mé­tier. Les ro­bots do­ciles des “le­gal­techs” s’ap­pro­priant les pres­ta­tions ré­pé­ti­tives à faible va­leur ajou­tée, tan­dis que le mar­ché du droit va se seg­men­ter en­core da­van­tage entre les offres de quelques grands ca­bi­nets et celles de ca­bi­nets de niche, dont l’ex­per­tise poin­tue leur per­met­tra de pro­po­ser des pres­ta­tions poin­tues sur me­sure. Et mal­heur aux ac­teurs de mi­lieu de gamme au po­si­tion­ne­ment trop flou pour s’im­po­ser par­mi ces atouts re­dis­tri­bués.

La do­mi­na­tion an­glo-saxonne Ces nou­veaux ou­tils ré­clament des in­ves­tis­se­ments consé­quents, da­van­tage à la por­tée des grands ca­bi­nets an­glo-saxons qu’à ce­lui des ca­bi­nets pa­ri­siens. Un han­di­cap ? C’est l’avis de Paul Li­gnières, as­so­cié de Link­la­ters : “le nombre de ca­bi­nets fran­çais ma­jeurs est ex­trê­me­ment li­mi­té à Pa­ris, où le mar­ché des grandes af­faires est très lar­ge­ment do­mi­né par les ca­bi­nets an­glo-saxons. Les avo­cats fran­çais n’ont pas réus­si à s’en­tendre et à créer des marques fran­çaises”. La mé­thode pa­tri­mo­niale, consis­tant à mê­ler l’ou­til de tra­vail et le pa­tri­moine, a éga­le­ment sus­ci­té pas mal d’échecs.

La marque, gage de confiance La marque est en ef­fet l’un des dé­fis ma­jeurs pour sus­ci­ter la confiance des clients. En lui as­su­rant une pé­ren­ni­té. Donc en évi­tant le nom propre du fon­da­teur ! Même pour les ca­bi­nets de niche qui s’af­fichent comme des al­ter­na­tives de plus en plus cré­dibles, par leur ex­per­tise ul­tra-spé­cia­li­sée, aux grands ca­bi­nets. C’est entre ces deux types de struc­tures que se trouve le fos­sé où sombrent les ca­bi­nets de taille moyenne, aux pres­ta­tions moyennes, à l’ex­per­tise moyenne.

La no­ta­tion des ser­vices Ain­si le veut l’époque, les avo­cats, leurs ca­bi­nets, leurs pres­ta­tions sont dé­sor­mais pas­sés au crible des éva­lua­tions des clients. Et pas seule­ment grâce à quelques ques­tion­naires d’éva­lua­tion. Le client éva­lue les pres­ta­tions et rend pu­blique cette éva­lua­tion en par­ta­geant son avis à l’aide de classements, ran­king et autres Top 100. Ce phé­no­mène de no­ta­tion des ser­vices est en passe d’être sim­pli­fié, gé­né­ra­li­sé et cré­di­bi­li­sé. Ces boos­ters de no­to­rié­té, ali­men­tés par de bonnes (ou mau­vaises) notes, prennent une im­por­tance crois­sante pour les ca­bi­nets. “Ce­la aide à la fois à s’au­to-éva­luer en in­terne, à être plus ou moins exi­geant sur sa ré­mu­né­ra­tion, et puis à al­ler cher­cher les gens” es­time Joël Al­que­zar, as­so­cié du ca­bi­net King & Spal­ding.

La carte de l’in­ter­pro­fes­sion Des no­taires tra­vaillant sous le même toit que des avo­cats, des

ex­perts-comp­tables et autres pro­fes­sions du chiffre. Voi­là des an­nées que cette lo­gique de com­plé­men­ta­ri­té fait tra­vailler les ima­gi­naires des uns et des autres. Sans réel pas­sage à l’acte. Dé­mar­rage bien dif­fi­cile donc pour ces struc­tures mul­ti­fa­cettes. Manque d’en­thou­siasme et de convic­tion bien ex­pri­mé par

Paul Li­gnières : “Je de­mande à être convain­cu. Même si j’en vois l’in­té­rêt pour des PME qui peuvent avoir un pro­blème sans sa­voir exac­te­ment s’il est fis­cal, ju­ri­dique, comp­table ou fi­nan­cier. Elles ont donc be­soin de quel­qu’un qui les oriente glo­ba­le­ment, entre les chiffres et le droit. Mais pour des grands clients, ce­la n’a a prio­ri pas

de sens”. Pour­tant, la loi Ma­cron sti­mule ce type d’al­liance struc­tu­relle. Ain­si a-t-elle pré­vu d’unir les ser­vices et les ca­pi­taux des pro­fes­sions du droit et du chiffre. Der­nier exemple de ce type de dé­marche en­core in­édit : Che­mou­li Da­lin Sto­loff & As­so­ciés s’est af­fi­lié au ré­seau d’ex­perts-comp­tables In Ex­ten­so. Et la Com­pa­gnie du droit a été créée par la fu­sion des ex­perts-comp­tables de la Com­pa­gnie fi­du­ciaire avec l’avo­cat d’af­faires Tris­tan de La Ri­vière. Le scep­ti­cisme am­biant trouve la plu­part de son ins­pi­ra­tion dans les ten­ta­tions hé­gé­mo­niques de telle ou telle pro­fes­sion sur l’autre.

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