LE NU­MÉ­RIQUE ET LE PO­LI­TIQUE

Pré­sident du Cercle des éco­no­mistes

Le Nouvel Economiste - - La Une - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR EDOUARD LAUGIER

Nos li­ber­tés sont-elles me­na­cées par les nou­veaux géants de l’éco­no­mie nu­mé­rique? Pour l’éco­no­miste Jean-Her­vé Lo­ren­zi, la ré­ponse est sans am­bi­guï­té oui. Avec son co-au­teur Mi­ckaël Ber­re­bi, le pré­sident du Cercle des éco­no­mistes en fait la dé­mons­tra­tion dans son der­nier ou­vrage ‘L’ave­nir de notre li­ber­té’*. Dans les lo­caux de l’as­so­cia­tion or­ga­ni­sa­trice des Ren­contres éco­no­mi­queq d’Aix-en-Provence, à deux pas du Pa­lais de l’Ély­sée, le fon­da­teur du Da­vos pro­ven­çal re­vient sur l’in­croyable naï­ve­té, voire l’in­com­pé­tence des po­li­tiques sur les su­jets d’in­no­va­tion. En ef­fet, au­tant com­men­cer par la fin : si nos li­ber­tés sont en grand dan­ger face à la puis­sance des nou­veaux mo­no­poles tech­no­lo­giques, la res­pon­sa­bi­li­té en in­combe gran­de­ment aux dé­ci­deurs pu­blics. La na­ture ayant tou­jours hor­reur du vide, “la tech­no­lo­gie struc­ture le dé­bat pu­blic et ses pro­phètes nous gou­vernent”. At­ten­tion grand dan­ger ! D’au­tant qu’après le do­maine de la com­mu­ni­ca­tion, – les NTIC –, les tech-com­pa­gnies partent à la conquête du vi­vant, avec les NBIC (Na­no­tech­no­lo­gies, bio­tech­no­lo­gies, in­for­ma­tique et sciences cog­ni­tives). Ma­ni­pu­la­tion gé­né­tique, trans­hu­ma­nisme ou en­core homme aug­men­té, JeanHer­vé Lo­ren­zi et Mi­ckaël Ber­re­bi ont le cou­rage de pro­po­ser des so­lu­tions, no­tam­ment la ré­gu­la­tion des mo­no­poles, la mise en place d’une vraie “pri­va­cy” pour les uti­li­sa­teurs d’In­ter­net, ou en­core la dé­fi­ni­tion d’une éthique mon­diale pro­hi­bant par exemple l’hy­bri­da­tion hom­me­ma­chine – une nou­velle forme de do­page tech­no­lo­gique dé­jà à por­tée de main, pa­raît-il.

Le dé­ve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique n’est ja­mais neutre par rap­port au fonc­tion­ne­ment des so­cié­tés. Nous vi­vons une époque de grande ten­sion au­tour de l’in­no­va­tion di­gi­tale, et dé­sor­mais scien­ti­fique. Il ne faut ja­mais ou­blier que la tech­no­lo­gie est au ser­vice de l’homme et non l’in­verse. Or pour nom­breux pro­phètes ve­nus de l’éco­no­mie du nu­mé­rique, l’in­no­va­tion et le pro­grès des­si­ne­ront le monde de de­main. Ce­la de­vrait au­gu­rer une lutte entre ce nou­veau monde du di­gi­tal et le po­li­tique, dans le sens le plus noble du terme, le­quel est ga­rant de l’in­té­rêt col­lec­tif. Or il n’en est rien. La fai­blesse de nos ins­ti­tu­tions et de ceux qui les re­pré­sentent sur les su­jets de l’in­no­va­tion est ex­trê­me­ment pré­oc­cu­pante. Concrè­te­ment, cette ab­sence d’ac­tion au plus haut ni­veau des États et des gou­ver­ne­ments ouvre grand la place aux en­tre­pre­neurs, pour la plu­part ve­nus du nu­mé­rique.

La po­si­tion de force des Ga­fa

Les su­per­puis­sances du nu­mé­rique ap­portent des ser­vices for­mi­dables de com­mu­ni­ca­tion entre les hommes. Le pro­blème est qu’après s’être em­pa­ré des tech­no­lo­gies de com­mu­ni­ca­tion, les voi­là qu’ils in­ves­tissent des dis­ci­plines beau­coup plus im­pres­sion­nantes scien­ti­fi­que­ment, comme la gé­né­tique ou les bio­tech­no­lo­gies. Pour­quoi les Ga­fa sont en po­si­tion de force sur ces su­jets ? La clé ré­side dans les ca­pa­ci­tés de cal­cul ex­cep­tion­nelles dont ils dis­posent. Ces en­tre­prises sont les seules à pou­voir ma­ni­pu­ler au­tant de don­nées. Or la don­née est au coeur de la pro­chaine ré­vo­lu­tion in­dus­trielle. Une fois de plus, nous ne pou­vons que re­gret­ter l’ab­sence de géant du di­gi­tal de na­tio­na­li­té eu­ro­péenne. Pour­quoi n’y a-t-il pas l’équi­valent de Google en Eu­rope ? Pour­tant, nos po­pu­la­tions sont aus­si bien for­mées, nos États riches et nos in­dus­triels puis­sants… Je pense que la rai­son est cultu­relle : nous n’avons pas en­core to­ta­le­ment ac­cep­té l’idée de la libre uti­li­sa­tion des don­nées des uti­li­sa­teurs. Ce point étant sur­tout consi­dé­ré comme de l’in­tru­sion dans la vie des gens. La bonne nou­velle est que sur la par­tie créa­tion d’en­tre­prise, la tech­no­lo­gie per­met beau­coup de choses sans la contrainte d’être “ca­pi­tal in­ten­sive”. Par exemple, les États afri­cains ont ra­pi­de­ment dé­ve­lop­pé des ré­seaux té­lé­coms mo­derne sans les in­ves­tis­se­ments très lourds dans les tra­vaux pu­blics. Ils ont rat­tra­pé leur re­tard. Es­pé­rons que l’Eu­rope pour­ra en faire au­tant en créant le plus vite pos­sible les lea­ders de de­main.

La pro­blé­ma­tique des mo­no­poles

La lutte contre les mo­no­poles n’est pas un phé­no­mène nou­veau dans l’his­toire des en­tre­prises, en té­moigne le dé­man­tè­le­ment de la Stan­dard Oil Com­pa­ny en 1914. La pro­blé­ma­tique des mo­no­poles est leur ex­ten­sion qua­si­ment ho­ri­zon­tale sur le monde des af­faires. Ils prennent trop de pou­voir sur la so­cié­té qui sou­haite lo­gi­que­ment re­prendre ce pou­voir. La ques­tion n’est pas d’en vou­loir aux en­tre­prises qui se dé­ve­loppent et ren­contrent un grand suc­cès. Mais dans des com­bats qui dé­passent très lar­ge­ment les su­jets de consom­ma­tion ou de fis­ca­li­té, l’idée est plu­tôt de pro­po­ser une pers­pec­tive. Ces en­tre­prises pour­raient très bien avoir une struc­ture de tête mais en­suite une sé­pa­ra­tion ab­so­lue entre les dif­fé­rentes ac­ti­vi­tés. Cette règle abou­ti­rait à l’in­ter­dic­tion d’uti­li­ser les don­nées d’une ac­ti­vi­té pour en faire pro­fi­ter le reste du groupe. Une so­lu­tion pos­sible consis­te­rait à créer une mu­raille de Chine entre les dif­fé­rentes ac­ti­vi­tés des géants du nu­mé­rique. L’hy­po­thèse du dé­man­tè­le­ment ne sup­pose pas leur sup­pres­sion, ni même qu’on les fasse évo­luer en tant que so­cié­té fi­nan­cière, mais la sé­pa­ra­tion doit être ex­trê­me­ment stricte et to­tale. Par exemple, Ama­zon qui vit très bien de ses ser­vices de cloud, n’au­rait pas le droit d’uti­li­ser les don­nées s’y trou­vant pour amé­lio­rer d’autres in­no­va­tions. Deuxième su­jet, les géants du nu­mé­rique doivent être re­cen­trés sur leur mé­tier de base. Ils ne sont pas obli­gés de faire de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, de la san­té, etc. Cer­taines ac­ti­vi­tés peuvent être li­mi­tées et d’autres se­ront sé­pa­rées. Ces me­sures sont à prendre au ni­veau eu­ro­péen. Il y a une réelle né­ces­si­té de contre­ba­lan­cer le pou­voir des lea­ders du di­gi­tal. Au­jourd’hui il s’agit des so­cié­tés nord-amé­ri­caines, et ca­li­for­niennes sur­tout. De­main, nous au­rons une confron­ta­tion avec les Chi­nois sur le su­jet. C’est dé­jà un peu le cas : Di­di, le Uber chi­nois, in­ves­tit en Eu­rope à tra­vers une start-up es­to­nienne, Taxi­fy. Les États ne peuvent pas se per­mettre voir des en­tre­prises de­ve­nir plus im­por­tantes qu’eux. Il y a des en­jeux de pou­voir et d’in­fluence, mais se pose aus­si la ques­tion de la réa­li­té de leur in­tru­sion dans nos vies per­son­nelles.

Les nou­velles tech­no­lo­gies de grande rup­ture

L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, la blo­ck­chain, le big da­ta et les bio­techs sont les quatre tech­no­lo­gies de rup­ture des an­nées à ve­nir. À juste titre, elles sus­citent cha­cun des ques­tion­ne­ments, voire des in­quié­tudes. Elles sont toutes l’ob­jet de grands dé­fis pour nos so­cié­tés comme pour l’hu­ma­ni­té. L’IA, pour com­men­cer, porte sur­tout le risque de déshu­ma­ni­sa­tion. Le fan­tasme le plus ré­pan­du est que les ro­bots vont do­mi­ner les hommes. Tout le monde en parle comme étant à la fois le Graal, le pa­ra­dis et l’en­fer. La blo­ck­chain en­suite : à condi­tion qu’on n’en fasse pas un ré­seau do­mi­na­teur sur les in­di­vi­dus, elle dis­tille de la confiance dans les échanges, et c’est une ex­cel­lente chose. Le big da­ta, et la ma­ni­pu­la­tion des don­nées en grand nombre, laisse pla­ner le risque de la fin du libre ar­bitre et de l’as­ser­vis­se­ment de l’homme. Les chocs ci­vi­li­sa­tion­nels aux­quels nous sommes confron­tés ne sont que des ré­pé­ti­tions. La pre­mière ré­vo­lu­tion in­dus­trielle avait dé­jà as­ser­vi l’homme à la ma­chine. Les bio­tech­no­lo­gies en­fin sont un su­jet par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible car tou­chant au vi­vant. Évi­dem­ment, trou­ver des so­lu­tions et des trai­te­ments aux ma­la­dies est for­mi­dable, mais il y a un conti­nuum qui pose la ques­tion des li­mites. Jus­qu’où al­ler ? Les ma­ni­pu­la­tions gé­né­tiques réa­li­sées no­tam­ment avec le Cris­pr-Cas9, le fa­meux ci­seau gé­né­tique, sont à la fois ma­gni­fiques pour gué­rir des ma­la­dies, mais aus­si ex­trê­me­ment dan­ge­reuses. Elles peuvent abou­tir à des choix ter­ribles comme ce­lui d’éli­mi­ner toute per­sonne ne cor­res­pon­dant pas à une ca­té­go­rie d’hu­mains vou­lue. Ain­si, je sug­gère une agence en gé­né­tique équi­va­lente à celle de l’agence de l’éner­gie, car le pro­blème est que rien n’est clai­re­ment dé­fi­ni, en té­moignent les suc­cès de la doc­trine trans­hu­ma­niste. Cette école de pen­sée consi­dère que les pro­grès en gé­né­tique per­met­tront de rendre l’être hu­main pro­gres­si­ve­ment maître de la mort. La mort de la mort en somme.Voi­là une lo­gique phi­lo­so­phi­que­ment in­quié­tante. Toutes nos so­cié­tés re­posent sur l’exis­tence d’un être su­prême puis­sant. La vi­sion trans­hu­ma­nisme donne à l’être hu­main cette puis­sance.Voi­là qui est évi­dem­ment très dan­ge­reux pour l’ave­nir de l’hu­ma­ni­té.

L’ap­pel à une nou­velle puis­sance pu­blique

La phase de tran­si­tion est dou­lou­reuse. Beau­coup de gens peuvent perdre leur mé­tier à cause de l’in­no­va­tion. Les classes moyennes sont vic­times de dé­qua­li­fi­ca­tion avec la dis­pa­ri­tion de leur em­ploi. Pour toutes ces po­pu­la­tions, le dis­cours des Ga­fa est très an­xio­gène. Der­rière ces évo­lu­tions se dresse le phé­no­mène de la mon­tée des po­pu­listes. Il y a tou­jours deux vi­sions du pro­grès, l’une positive et l’autre né­ga­tive. Ma convic­tion est que le pro­grès fi­nit par être bé­né­fique pour l’homme si le cadre est maî­tri­sé. C’est pour­quoi j’ap­pelle de mes voeux une nou­velle puis­sance pu­blique. L’idée ? Que les ins­ti­tu­tions pu­bliques re­prennent le leadership in­tel­lec­tuel sur le su­jet de l’in­no­va­tion. Je plaide pour un dé­bat en vue d’un consen­sus mon­dial, comme il y en a eu par exemple sur le nu­cléaire ou l’An­tarc­tique. Cette idée vi­se­rait à fixer des règles com­munes en ma­tière d’in­no­va­tion. L’es­sen­tiel des bou­le­ver­se­ments est de­vant. La connais­sance et la com­pré­hen­sion des pro­blé­ma­tiques et des en­jeux don­ne­ront aux po­li­tiques les moyens de se battre. La réa­li­té est que les res­pon­sables pu­blics ont trop long­temps été ab­sents. Ré­sul­tat, la tech­no­lo­gie struc­ture le dé­bat pu­blic et ses pro­phètes nous gou­vernent. Or ils ne sont pas lé­gi­times et ce n’est pas à eux de fixer les règles du jeu. Le rôle du po­li­tique, au sens le plus noble du terme, est de dé­fi­nir les élé­ments d’évo­lu­tion de la so­cié­té en ac­cord avec les ci­toyens. Le po­li­tique doit re­prendre le pou­voir, mais d’une ma­nière mo­derne sur le fond et in­no­vante sur la forme et dans les per­son­na­li­tés. C’est d’ailleurs ce que nous com­men­çons à ob­ser­ver en France et dans les ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes.

“La tech­no­lo­gie struc­ture le dé­bat pu­blic et ses pro­phètes nous gou­vernent. Or ils ne sont pas lé­gi­times et ce n’est pas à eux de fixer les règles du jeu”

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