Les mé­dias so­ciaux, une me­nace pour la dé­mo­cra­tie

Fa­ce­book, Google et Twit­ter étaient sup­po­sés re­nou­ve­ler la po­li­tique, l’in­for­ma­tion fiable de­vait dis­si­per pré­ju­gés et men­songes. Qu’est ce qui a mal tour­né ?

Le Nouvel Economiste - - La Une -

En 1962, un cher­cheur bri­tan­nique en sciences po­li­tiques, Ber­nard Crick, a pu­blié ‘In De­fence of Po­li­tics’. Il ex­pli­quait que l’art du com­pro­mis po­li­tique, loin d’être mes­quin, per­met­tait aux in­di­vi­dus d’opi­nions dif­fé­rentes de vivre en­semble dans une so­cié­té pa­ci­fique et pros­père. Dans une dé­mo­cra­tie li­bé­rale, per­sonne n’ob­tient exac­te­ment ce qu’il veut, mais cha­cun a la li­ber­té de me­ner sa vie à sa guise. Ce­pen­dant, sans in­for­ma­tions cor­rectes, sans sens ci­vique et sans conci­lia­tion, les so­cié­tés fi­nissent par ré­soudre leurs pro­blèmes par la contrainte. M. Crick au­rait été scan­da­li­sé par la mau­vaise foi et l’es­prit de par­ti qui ré­gnait la se­maine der­nière du­rant les au­di­tions du co­mi­té d’en­quête du Sé­nat amé­ri­cain, à Wa­shing­ton. Il n’y a pas si long­temps, les mé­dias so­ciaux as­su­raient qu’un meilleur éclai­rage de la po­li­tique, une in­for­ma­tion plus trans­pa­rente et une com­mu­ni­ca­tion plus fa­cile al­laient per­mettre aux bonnes vo­lon­tés de se dé­bar­ras­ser de la cor­rup­tion, du sec­ta­risme et des men­songes...

En 1962, un cher­cheur bri­tan­nique en sciences po­li­tiques, Ber­nard Crick, a pu­blié ‘ In De­fence of Po­li­tics’. Il ex­pli­quait que l’art du com­pro­mis po­li­tique, loin d’être mes­quin, per­met­tait aux in­di­vi­dus d’opi­nions dif­fé­rentes de vivre en­semble dans une so­cié­té pa­ci­fique et pros­père. Dans une dé­mo­cra­tie li­bé­rale, per­sonne n’ob­tient exac­te­ment ce qu’il veut, mais cha­cun a la li­ber­té de me­ner sa vie à sa guise. Ce­pen­dant, sans in­for­ma­tions cor­rectes, sans sens ci­vique et sans conci­lia­tion, les so­cié­tés fi­nissent par ré­soudre leurs pro­blèmes par la contrainte. M. Crick au­rait été scan­da­li­sé par la mau­vaise foi et l’es­prit de par­ti qui ré­gnait la se­maine der­nière du­rant les au­di­tions du co­mi­té d’en­quête du Sé­nat amé­ri­cain, à Wa­shing­ton. Il n’y a pas si long­temps, les mé­dias so­ciaux as­su­raient qu’un meilleur éclai­rage de la po­li­tique, une in­for­ma­tion plus trans­pa­rente et une com­mu­ni­ca­tion plus fa­cile al­laient per­mettre aux bonnes vo­lon­tés de se dé­bar­ras­ser de la cor­rup­tion, du sec­ta­risme et des men­songes. Fa­ce­book a pour­tant re­con­nu que 146 mil­lions d’uti­li­sa­teurs amé­ri­cains pour­raient avoir été ex­po­sés sur sa pla­te­forme à de la dés­in­for­ma­tion, avant et après l’élec­tion pré­si­den­tielle amé­ri­caine de l’an der­nier, entre jan­vier 2015 et août de cette an­née. YouTube, qui ap­par­tient à Google, a ad­mis l’exis­tence de 1 108 vi­déos re­liées à la Rus­sie, et Twit­ter, celle de 36 746 comptes russes. Loin de ti­rer la vie po­li­tique vers le haut, les mé­dias so­ciaux ‘l’em­poi­sonnent’. Les troubles fo­men­tés par la Rus­sie ne sont qu’un dé­but. De l’Afrique du Sud à l’Es­pagne, la po­li­tique de­vient tou­jours plus la­men­table. La pro­pa­ga­tion de men­songes et l’ou­trance per­ver­tissent le ju­ge­ment des élec­teurs et en­ve­niment les conflits. Les mé­dias so­ciaux érodent les condi­tions né­ces­saires à la né­go­cia­tion qui, se­lon M. Crick, favorise la li­ber­té.

Une at­ten­tion tou­jours plus li­mi… oh, re­garde ça

L’uti­li­sa­tion des ré­seaux so­ciaux ne crée pas les conflits, elle les am­pli­fie. La crise fi­nan­cière de 2007-2008 a em­bra­sé la co­lère po­pu­laire contre une élite riche qui les a lais­sés pour compte. Les élec­teurs s’af­frontent en que­relles idéo­lo­giques ba­sées sur les iden­ti­tés re­ven­di­quées, plus que sur les classes so­ciales. Les mé­dias so­ciaux ne sont d’ailleurs pas les seuls à avoir le pou­voir de di­vi­ser : il suf­fit de re­gar­der cer­taines chaînes câ­blées amé­ri­caines ou d’écou­ter cer­taines ra­dios. Mais si Fox News nous est fa­mi­lier, les ré­seaux so­ciaux sont nou­veaux et en­core mal com­pris. Et leur sys­tème leur a per­mis d’ac­qué­rir une in­fluence ex­tra­or­di­naire. Ils gagnent de l’ar­gent en pu­bliant les pho­tos, les posts per­son­nels, les in­for­ma­tions, les pu­bli­ci­tés qui s’af­fichent de­vant vos yeux. Parce qu’ils savent me­su­rer la fa­çon dont vous ré­agis­sez, ils savent comment vous de­ve­nir in­dis­pen­sables. Ils col­lectent des don­nées sur vous pour que leurs al­go­rithmes re­tiennent ce qui va at­ti­rer votre at­ten­tion, dans une “éco­no­mie de l’at­ten­tion” qui pousse les uti­li­sa­teurs à faire glis­ser conti­nuel­le­ment de nou­veaux conte­nus sur leur écran, à cli­quer, à par­ta­ger, en­core, et en­core, et en­core. Tous ceux qui cherchent à pe­ser sur l’opi­nion peuvent pro­duire et ache­ter des di­zaines de pu­bli­ci­tés, les ana­ly­ser, et dé­ter­mi­ner à la­quelle il est le plus dif­fi­cile de ré­sis­ter. Le ré­sul­tat est ef­fa­rant : se­lon une étude, les uti­li­sa­teurs dans les pays riches consultent leur té­lé­phone mo­bile 2600 fois par jour. Si un tel sys­tème per­met­tait à la sa­gesse et à la vé­ri­té d’émer­ger, ce se­rait mer­veilleux. Mais quoi qu’en dise le poète Keats, “Beau­té est vé­ri­té et vé­ri­té, beau­té”, la vé­ri­té n’est pas la beau­té, elle né­ces­site avant tout beau­coup d’ef­forts, sur­tout si vous n’êtes pas d’ac­cord avec elle. Tous ceux qui ont fait dé­fi­ler leur flux Fa­ce­book sur leur mo­bile savent que loin de dif­fu­ser de la sa­gesse, le sys­tème entretient l’ ad­dic­tion et ren­force les idées pré­con­çues des uti­li­sa­teurs. Le phé­no­mène ag­grave cette at­ti­tude de mé­prisp qqui s’est ins­tal­lée, , aux États-Unis tout du moins, de­puis les an­nées 1990. Les dif­fé­rents camps voient des choses dif­fé­rentes, ils ne se ren­contrent sur au­cun ter­rain em­pi­rique qui leur per­met­trait d’at­teindre un com­pro­mis. Parce que chaque camp s’en­tend dire, en­core et en­core, que l’autre camp n’est bon à rien, sauf à men­tir, à ré­pandre mau­vaise foi et dif­fa­ma­tion, le sys­tème offre en­core moins d’es­pace pour l’em­pa­thie. As­pi­rés par un mael­ström de tri­via­li­tés, de scan­dales et d’ou­trance, les gens perdent de vue ce qui est im­por­tant pour la so­cié­té dans la­quelle ils vivent. Le phé­no­mène tend à dis­cré­di­ter les com­pro­mis et les sub­ti­li­tés d’une dé­mo­cra­tie li­bé­rale, et à mettre en avant des per­son­na­li­tés po­li­tiques nour­ries de théo­ries du com­plot et d’hos­ti­li­té en­vers les mi­grants. Voyez les en­quêtes sur l’in­gé­rence de la Rus­sie dans les élec­tions amé­ri­caines conduites par le pro­cu­reur spé­cial Ro­bert Muel­ler, qui vient de pu­blier ses pre­mières conclu­sions. At­ta­qués par la Rus­sie, les Amé­ri­cains fi­nissent par s’en­treat­ta­quer. Alors que l’es­prit de la Cons­ti­tu­tion amé­ri­caine vou­lait pré­mu­nir l’Amé­rique de l’émer­gence de ty­rans et de la rai­son du plus fort, les mé­dias so­ciaux ac­cen­tuent les an­ta­go­nismes à Wa­shing­ton. Et en Hon­grie et en Po­logne, qui n’ont pas ces contraintes, ils per­mettent d’en­tre­te­nir une dé­mo­cra­tie de type faus­se­ment li­bé­rale, où le ga­gnant ra­masse la mise. En Bir­ma­nie, Fa­ce­book est la prin­ci­pale source d’in­for­ma­tions de la ma­jo­ri­té des ha­bi­tants : il a exa­cer­bé la haine en­vers les Ro­hin­ga, vic­times de net­toyage eth­nique.

Ré­seaux so­ciaux et res­pon­sa­bi­li­té so­ciale

Que peut-on faire ? Les gens s’adap­te­ront, comme tou­jours. Un son­dage an­nonce cette se­maine que seu­le­ment 37 % des Amé­ri­cains se fient à ce qu’ils lisent ou vi­sionnent sur les ré­seaux so­ciaux, moi­tié moins de ceux qui font confiance à la presse écrite. Mais du­rant le temps qu’il fau­dra pour s’adap­ter, de mau­vais gou­ver­ne­ments et de mau­vaises po­li­tiques peuvent pro­vo­quer beau­coup de dé­gâts. La so­cié­té a créé des ou­tils tels que les lois contre la dif­fa­ma­tion et les lois sur la pro­prié­té, qui contraignent les mé­dias tra­di­tion­nels à res­ter “dans les clous”. Cer­tains vou­draient que les mé­dias so­ciaux soient sou­mis aux mêmes règles et res­pon­sa­bi­li­tés pour les conte­nus cir­cu­lant sur leurs pla­te­formes. Ils de­vraient être plus trans­pa­rents. Toutes ces idées sont in­té­res­santes, mais elles ont leurs dé­fauts. Fa­ce­book confie ses conte­nus à des mo­dé­ra­teurs sous-trai­tants pour les “net­toyer” et les vé­ri­fier : les preuves que ce­la a chan­gé les com­por­te­ments des in­ter­nautes sont minces. De plus, le dis­cours po­li­tique ne res­semble pas aux autres conte­nus. Il est dan­ge­reux de de­man­der à une poi­gnée de grands groupes de dé­ter­mi­ner ce qui est sain ou non pour la so­cié­té. Le Congrès amé­ri­cain veut de la trans­pa­rence sur les com­man­di­taires qui payent les pu­bli­ci­tés po­li­tiques sur In­ter­net. Mais ceux qui par­tagent avec dé­sin­vol­ture des conte­nus à peine cré­dibles exercent aus­si une grande in­fluence dé­lé­tère. Dé­man­te­ler les géants des mé­dias so­ciaux peut avoir du sens en termes d’abus de po­si­tion do­mi­nante sur un mar­ché, mais ne ré­sou­dra pas le pro­blème du dis­cours po­li­tique. En ef­fet, si dé­man­tè­le­ment il y a, la dé­mul­ti­pli­ca­tion des ré­seaux so­ciaux ren­drait le sec­teur d’au­tant moins contrô­lable. Il existe d’autres so­lu­tions. Les so­cié­tés pro­prié­taires des ré­seaux so­ciaux de­vraient mo­di­fier leurs sites de fa­çon à si­gna­ler de fa­çon plus claire si un conte­nu pro­vient d’un ami ou d’une source fiable. Le par­tage pour­rait être pré­cé­dé d’une alerte sur les dan­gers de la dés­in­for­ma­tion. Les ro­bots sont sou­vent uti­li­sés pour am­pli­fier un mes­sage po­li­tique en ligne. Twit­ter pour­rait désac­ti­ver les pires – ou les éti­que­ter pu­bli­que­ment comme tel. Il se­rait en­core plus ef­fi­cace qu’ils adaptent leurs al­go­rithmes pour que les conte­nus “pièges à clics” soient ré­tro­gra­dés dans l’ordre de pré­sen­ta­tion au lec­teur. Ces chan­ge­ments vont di­rec­te­ment à l’en­contre de leur bu­si­ness mo­del, ba­sé sur la connais­sance. Mais ils pour­raient être im­po­sés par la loi, ou par les ré­gu­la­teurs. Les mé­dias so­ciaux sont ma­ni­pu­lés. Mais avec de la vo­lon­té, les so­cié­tés dé­mo­cra­tiques peuvent les maî­tri­ser et faire re­vivre le rêve pré­coce de mé­dias de vé­ri­té. Les en­jeux pour les dé­mo­cra­ties li­bé­rales ne peuvent pas être plus éle­vés. Si un tel sys­tème per­met­tait à la sa­gesse et à la vé­ri­té d’émer­ger, ce se­rait mer­veilleux. Mais quoi qu’en dise le poète Keats, “Beau­té est vé­ri­té et vé­ri­té, beau­té”, la vé­ri­té n’est pas la beau­té, elle né­ces­site avant tout beau­coup d’ef­forts, sur­tout si vous n’êtes pas d’ac­cord avec elle

Loin de ti­rer la vie po­li­tique vers le haut, les mé­dias so­ciaux ‘l’em­poi­sonnent’. Les troubles fo­men­tés par la Rus­sie ne sont qu’un dé­but. De l’Afrique du Sud à l’Es­pagne, la po­li­tique de­vient tou­jours plus la­men­table. La pro­pa­ga­tion de men­songes et l’ou­trance per­ver­tissent le ju­ge­ment des élec­teurs et en­ve­niment les conflits. Les mé­dias so­ciaux érodent les condi­tions né­ces­saires à la né­go­cia­tion qui favorise la li­ber­té.

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