« Au­cun de nous n’est à l’abri »

Do­mi­nique Pra­ti, 32 ans

Le Parisien (Essonne) - - Faits Divers -

BRIGADIER ET OF­FI­CIER de police ju­di­ciaire (OPJ) en ser­vice d’in­ves­ti­ga­tion au com­mis­sa­riat de Vi­try-sur-Seine (Valde-Marne), Do­mi­nique Pra­ti, 32 ans, dé­lé­gué du syn­di­cat Al­liance, évoque le ma­laise qui existe dans la police. Ver­ba­tim.

« Si on fait ce mé­tier, c’est qu’on l’aime. Mais c’est dur, contrai­gnant. On est confron­tés à la mi­sère so­ciale, à la vio­lence, à la mort. On est sans cesse sur la brèche. C’est for­cé­ment aux dé­pens de la fa­mille, de l’épouse, des en­fants. Vous ren­trez tard le soir, vous bos­sez les week-ends, et quand vous pous­sez la porte de chez vous, il faut sa­voir lais­ser de cô­té ce que vous avez vu ou vé­cu : la dé­cou­verte d’un ca­davre ou d’en­fants en dé­tresse dans des ap­par­te­ments in­sa­lubres, la vio­lence ver­bale ou phy­sique. »

« CRS, j’ai été pris dans trois guets-apens. Ça marque. Une fois, à la Grande-Borne à Gri­gny, j’ai bien failli lais­ser ma peau. Nous sommes en­trés dans la ci­té à cinq, sans casque ni bou­clier, sur ordre de la hié­rar­chie. On est res­sor­tis aus­si vite, pour­sui­vis par des di­zaines d’in­di­vi­dus ca­gou­lés. Ils nous lan­çaient des pierres, des cock­tails Mo­lo­tov. J’ai failli prendre feu. Si on ne s’était pas en­fuis, on au­rait sans doute été lyn­chés. »

USURE, PRES­SION, MAL-ÊTRE

« Le ma­laise dans la police, je le vois, je l’en­tends, je le vis. De­puis onze ans que j’y suis, trois col­lègues se sont sui­ci­dés. Deux avec leur arme de ser­vice chez eux, le der­nier par pen­dai­son. C’était il y a quinze jours, un an­cien CRS. J’ai tra­vaillé du­rant trois ans avec lui, en ap­pa­rence il était gai, tou­jours prêt à faire une blague. Ce­la touche. »

« Très sou­vent, l’ad­mi­nis­tra­tion ouvre le pa­ra­pluie : « C’est un pro­blème per­son­nel », en­tend-on. Mais ce sont sou­vent les pro­blèmes pro­fes­sion­nels qui font ex­plo­ser notre vie pri­vée. Entre vie pro­fes­sion­nelle et vie pri­vée, c’est une balance, il faut un équi­libre. Si les pro­blèmes penchent d’un cô­té ou l’autre, rien ne va plus. »

« Au bout d’un cer­tain temps, il y a une usure phy­sique, mo­rale. C’est la contrainte des ho­raires, l’im­pres­sion de tra­vailler pour rien, le manque de consi­dé­ra­tion, la pres­sion de la hié­rar­chie qui veut du ré­sul­tat, le manque de moyens. Ce n’est pas tou­jours fa­cile de dé­tec­ter le mal-être d’un autre. En tant que dé­lé­gué, je m’ef­force de prendre le temps de dis­cu­ter avec les col­lègues. Mais on a tous la tête dans le gui­don. Au­jourd’hui, on peut ren­con­trer des psy­cho­logues, des as­sis­tantes so­ciales. Quand je suis en­tré en 2006, ce­la n’exis­tait pra­ti­que­ment pas. »

« Au­cun de nous n’est à l’abri. Moi-même, j’ai fait un bur­nout. J’ai tou­jours été très bien no­té, par­tout où je suis pas­sé : PAF (police aux fron­tières), CRS, PJ. Mais du jour au len­de­main, je me suis re­trou­vé dans le col­li­ma­teur de la hié­rar­chie, vic­time de har­cè­le­ment mo­ral. Parce que je n’al­lais pas dans le sens sou­hai­té. J’ai été mis au pla­card. On ne me don­nait plus de bou­lot en avan­çant que je ne vou­lais plus bos­ser. Ce qui était faux. Heu­reu­se­ment j’ai une vie de fa­mille épa­nouie, des en­fants. Ça m’a ai­dé. Fi­na­le­ment, le syn­di­cat Al­liance a réus­si à me faire mu­ter. Au­jourd’hui, je n’ai plus de pro­blème, il y a une meilleure prise en compte de l’hu­main par mon nou­veau pa­tron. C’est sou­vent une af­faire de ma­na­ge­ment. »

LE MA­LAISE DANS LA POLICE, JE LE VOIS, JE L’EN­TENDS, JE LE VIS

Pour Do­mi­nique Pra­ti, of­fi­cier de police ju­di­ciaire, « ce sont sou­vent les pro­blèmes pro­fes­sion­nels qui font ex­plo­ser [la] vie pri­vée ».

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