A bord de « l’Aqua­rius », en mis­sion de sau­ve­tage

MI­GRANTS Re­je­té par l’Ita­lie, l’« Aqua­rius » na­vigue tou­jours en Mé­di­ter­ra­née. En mai, notre jour­nal avait pas­sé trois se­maines à son bord. Re­por­tage.

Le Parisien (Essonne) - - Politique - DE NOTRE EN­VOYÉ SPÉ­CIAL FA­BIEN PER­RIER, À BORD DE L’ « AQUA­RIUS »

L’ « AQUA­RIUS », le na­vire hu­ma­ni­taire qui a se­cou­ru 629 mi­grants di­manche et s’est vu re­fu­ser par le gou­ver­ne­ment ita­lien l’ac­cès à ses ports, na­vigue au large de la Sar­daigne. L’Es­pagne a ac­cep­té de l’ac­cueillir à Va­lence, mais le mau­vais temps l’a obli­gé à se dé­rou­ter. Le quo­ti­dien de l’« Aqua­rius » est fait de sau­ve­tage, comme nous avons pu le vivre, du­rant trois se­maines, jus­qu’à dé­but juin.

« Met­tez les ca­nots à l’eau ! » lance Loïc Gla­va­ny à Max Avis, son se­cond à bord de l’« Aqua­rius », na­vire-hô­pi­tal allemand conçu pour as­sis­ter les pê­cheurs en haute mer, af­fré­té par l’ONG eu­ro­péenne SOS Mé­di­ter­ra­née, qui opère en par­te­na­riat avec Mé­de­cins sans fron­tières (MSF). Quelques mi­nutes plus tôt, Edouard, de SOS Mé­di­ter­ra­née, a re­pé­ré une em­bar­ca­tion alors qu’il ve­nait de prendre son tour de garde. Aus­si­tôt, un compte à re­bours a com­men­cé.

Pre­mière étape : aver­tir le MRCC, le centre de coordination de sau­ve­tage ma­ri­time ba­sé à Rome (Ita­lie), qu’une em­bar­ca­tion a été re­pé­rée. Con­for­mé­ment au droit in­ter­na­tio­nal, ce centre gère les sau­ve­tages dans sa zone de contrôle, la Mé­di­ter­ra­née cen­trale. Il a d’abord aler­té les gardes-côtes li­byens, qui n’ont pas ré­pon­du, puis dé­pê­ché sur zone l’« Aqua­rius ».

Deuxième étape : or­ga­ni­ser le sau­ve­tage. Pré­ve­nues par tal­kies-wal­kies, les équipes des deux ONG foncent se pré­pa­rer. En un temps re­cord, tous ré­ap­pa­raissent sur le pont mu­nis de casques, com­bi­nai­sons et gi­lets de sau­ve­tage. Pen­dant que les équi­piers de SOS Mé­di­ter­ra­née mettent les ca­nots à l’eau, ceux de MSF ins­tallent le ma­té­riel mé­di­cal d’ur­gence : ci­vière, per­fu­sion, dé­fi­bril­la­teur…

L’EU­ROPE COMME SEUL ES­POIR

Dix mi­nutes plus tard, « Ea­sy 1 » et « Ea­sy 2 », les deux Zo­diac de l’« Aqua­rius », fendent les flots vers le ra­fiot en per­di­tion. A la proue du « Ea­sy 1 », Max Avis com­mande les opé­ra­tions. Ar­ri­vé près de la cha­loupe, il tente de ras­su­rer les di­zaines de ré­fu­giés à son bord. « Le pire est qu’ils se mettent à pa­ni­quer », ex­plique-t-il. Après avoir dis­tri­bué des gi­lets de sau­ve­tage, les femmes et les en­fants, ain­si que les per­sonnes ma­lades sont trans­bor­dés dans « Ea­sy 1 ». « Ea­sy 2 » prend le re­lais pen­dant que le pre­mier Zo­diac fonce vers l’« Aqua­rius ».

Pen­dant le tra­jet, l’in­fir­mière s’oc­cupe d’une femme si faible qu’il fau­dra l’ins­tal­ler dans une ci­vière pour la his­ser à bord du na­vire de 77 m de long. D’autres femmes manquent de s’éva­nouir. Des en­fants pleurent. De­puis qu’ils ont quit­té les côtes li­byennes, ils sont épui­sés et déshy­dra­tés. Au to­tal, ce 31 mai, 158 mi­grants sont sau­vés.

Une fois sur « l’Aqua­rius », ils sont exa­mi­nés, dou­chés, et re­çoivent cha­cun un sac conte­nant une cou­ver­ture, un jog­ging, une bou­teille d’eau et des barres éner­gé­tiques. Le sou­la­ge­ment d’être res­ca­pé li­bère leur pa­role.

« Je croyais que je ne sur­vi­vrais pas ! » s’ex­clame Franck*. Ce Ni­gé­rian de 26 ans a pris l’eau pour la pre­mière fois ce jour-là, il ne sait pas na­ger. « Je n’avais pas de gi­let de sau­ve­tage, c’était trop cher. » Es­suyant une larme, ce chré­tien ex­plique : « Bo­ko Ha­ram a tué mes pa­rents. Je n’ai pas pu ter­mi­ner mon cur­sus, nous ne pou­vions plus payer les frais de sco­la­ri­té. J’ai dû par­tir. » Aî­né de la fa­mille, c’était, pour lui, la seule chance d’of­frir un ave­nir à ses deux frères et deux soeurs. Au Ni­ge­ria, quel­qu’un af­firme pou­voir le faire em­bau­cher en Li­bye. Mais une fois ar­ri­vé, il com­prend qu’il a payé un pas­seur pour être ven­du à une fa­mille. « J’ai fait le mé­nage dans une mai­son pen­dant deux ans. J’étais en­fer­mé. Ils ne me payaient pas. Un jour, ils m’ont ven­du à une autre fa­mille. » Il n’est tou­jours pas payé. Il était roué de coups sans rai­son. « En Li­bye, nous sommes trai­tés comme des es­claves », confie-t-il. Il par­vient à s’en­fuir, est em­bau­ché comme can­ton­nier et trouve un pas­seur. « C’était la seule voie de sor­tie. »

A bord du ba­teau, où les mi­grants dorment al­lon­gés à même le pont, tous les té­moi­gnages se res­semblent : ils mêlent vio­lence, tor­ture, ra­cisme, es­cla­va­gisme. Aïs­sa­ta* était trop pauvre dans son Ma­li na­tal pour al­ler à l’école. Une femme lui a ven­du du rêve : de­ve­nir coif­feuse en Li­bye. Elle paye pour par­tir. Ar­ri­vée à Tri­po­li, elle est for­cée à se pros­ti­tuer. En tra­ver­sant la Mé­di­ter­ra­née, elle es­père « être dé­li­vrée ». « L’Eu­rope est mon seul es­poir. Si­non, nous les Noirs, nous n’avons que la mort comme ho­ri­zon », dit-elle en re­gar­dant les côtes d’Ita­lie.

* Les pré­noms ont été chan­gés.

A bord de l’« Aqua­rius », le 24 mai. Des mi­grants en per­di­tion sont se­cou­rus et ac­cueillis à bord du na­vire par les membres des ONG SOS Mé­di­ter­ra­née et Mé­de­cins sans fron­tières (ci-des­sus). Sur le ba­teau, les ré­fu­giés sont exa­mi­nés, soi­gnés (en haut à droite) et re­çoivent des cou­ver­tures pour se re­po­ser.

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