Laurent Fa­bius : « Après 2020, il se­ra trop tard »

En pleine COP23, Laurent Fa­bius, l’ar­chi­tecte de l’ac­cord de Pa­ris, sort de sa ré­serve. Il s’in­quiète du re­tard pris dans la réa­li­sa­tion des pro­messes pour li­mi­ter le ré­chauf­fe­ment.

Le Parisien (Hauts de Seine) - - LA UNE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR ÉMI­LIE TORGEMEN

du Conseil consti­tu­tion­nel, dont il est de­ve­nu pré­sident, Laurent Fa­bius a gar­dé en bonne place le fa­meux mar­teau en bois vert qu’il avait abat­tu pour clore la COP21 en 2015. « C’est un pe­tit mar­teau, mais il peut faire de grandes choses », di­sait-il. L’am­biance était alors à la liesse et l’ac­cord de Pa­ris fixait comme ob­jec­tif de li­mi­ter le ré­chauf­fe­ment glo­bal sous 2 °C, si pos­sible sous 1,5 °C d’ici à la fin du siècle.

Deux ans plus tard, les pays si­gna­taires réunis à Bonn (Al­le­magne) pour la COP23 semblent avoir la gueule de bois. Et Laurent Fa­bius sort au­jourd’hui ex­cep­tion­nel­le­ment de la ré­serve que lui im­pose son poste pour ti­rer la son­nette d’alarme. Pour­quoi al­lez-vous à Bonn au­jourd’hui ?

LAURENT FA­BIUS. Je vais por­ter un mes­sage très clair : sur la ques­tion du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, il y a au­jourd’hui alerte rouge. Il faut mo­bi­li­ser da­van­tage et plus ra­pi­de­ment. Compte te­nu de mon rôle lors de la COP21 et de mon im­pli­ca­tion dans le pro­jet de pacte mon­dial pour l’en­vi­ron­ne­ment, l’ONU En­vi­ron­ne­ment a sou­hai­té me dé­cer­ner le titre ho­no­ri­fique et bé­né­vole de haut ré­fé­rent pour la gou­ver­nance en­vi­ron­ne­men­tale. Concer­nant la COP, je n’ai plus de rôle opé­ra­tion­nel, mais je reste un ré­fé­rent. L’ONU En­vi­ron­ne­ment dé­nonce dans un rap­port une si­tua­tion ca­tas­tro­phique… Ef­fec­ti­ve­ment, ce rap­port pointe le fos­sé entre d’un cô­té les en­ga­ge­ments pris par les Etats et de l’autre ce qu’il fau­drait réel­le­ment faire pour res­ter sous les 2 °C voire 1,5 °C. Rap­pe­lez-vous que l’ac­cord his­to­rique de Pa­ris avait pré­vu que les si­gna­taires re­voient ré­gu­liè­re­ment à la hausse leurs en­ga­ge­ments. Sans la COP21, on at­tein­drait 4 ou 5 °C d’aug­men­ta­tion, mais la tra­jec­toire ac­tuelle nous amè­ne­rait tout de même à une hausse de 3 °C. C’est beau­coup trop. Après le re­trait des Etats-Unis, deuxième pays émet­teur de gaz à ef­fet de serre, peut-on en­core y ar­ri­ver ? Ce n’est pas fi­chu mais la fe­nêtre de tir est dé­sor­mais très ré­duite. Les trois pro­chaines an­nées sont dé­ci­sives. Après 2020, il se­ra trop tard. No­tam­ment parce que, une fois émis dans l’at­mo­sphère, les gaz à ef­fet de serre ne dis­pa­raissent pas par ma­gie. Dans ce contexte, la dé­ci­sion du pré­sident amé­ri­cain est un contre­sens scien­ti­fique et his­to­rique, qui a dé­jà cau­sé des dé­gâts, en par­ti- cu­lier fi­nan­ciers, puisque la pre­mière puis­sance éco­no­mique mon­diale a an­nu­lé des fi­nan­ce­ments qu’elle avait pro­mis, no­tam­ment aux pays en dé­ve­lop­pe­ment. Par ailleurs, il faut évi­ter que cer­tains si­gna­taires s’abritent der­rière ce mau­vais exemple pour en faire beau­coup moins. La COP23 peut-elle ai­der les 23,5 mil­lions de per­sonnes dé­pla­cées en 2016 à cause du chan­ge­ment cli­ma­tique ? Le su­jet est très im­por­tant et mal­heu­reu­se­ment en­core in­suf­fi­sam­ment trai­té. Je me sou­viens, il y a quelques an­nées, au Ban­gla­desh, j’avais ren­con­tré une vieille femme qui m’avait dit avoir dû dé­mé­na­ger neuf fois à cause de la mon­tée des eaux ! Que fait-on pour elle et pour tous les autres ? Beau­coup trop peu. Vous por­tez le pro­jet de pacte mon­dial pour l’en­vi­ron­ne­ment. Quel in­té­rêt par rap­port aux COP ? C’est une ini­tia­tive com­plé­men­taire, plus large que la ques­tion du ré­chauf­fe­ment. Il s’agit d’un trai­té in­ter­na­tio­nal sur les droits et de­voirs que les Etats si­gna­taires de­vraient res­pec­ter en ma­tière en­vi­ron­ne­men­tale. De ce pacte dé­cou­le­raient par exemple la re­con­nais­sance du prin­cipe pol­lueur-payeur ou en­core le droit des ci­toyens à de­man­der des comptes aux Etats concer­nant le res­pect de l’en­vi­ron­ne­ment. Plu­sieurs di­zaines de pays y tra­vaillent. Le pré­sident Ma­cron a fixé comme ob­jec­tif une adop­tion en 2020. Ce se­rait un pro­grès ma­jeur.

LES TROIS PRO­CHAINES AN­NÉES SONT DÉ­CI­SIVES. APRÈS 2020,

TARD.” IL SE­RA TROP LAURENT FA­BIUS

Pa­ris, le 9 no­vembre. Laurent Fa­bius, dans son bu­reau au Conseil consti­tu­tion­nel.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.