Elle sort son al­bum… à 103 ans

Pia­niste, Co­lette Maze sort à 103 ans ré­vo­lus son qua­trième disque, qui cé­lèbre le 100e an­ni­ver­saire de la mort de Claude De­bus­sy.

Le Parisien (Hauts de Seine) - - LOISIRS - PAR ÉRIC BU­REAU

Co­lette Maze n’au­rait ja­mais osé nous écrire. Alors, c’est son fils Fa­brice qui l’a fait. Une lettre pour nous dire que sa pia­niste de mère sor­tait son 4e disque, en grande par­tie dé­dié à Claude De­bus­sy, mort il y a tout juste cent ans. Et que, pour la pe­tite his­toire, elle avait 103 ans…

For­mi­dable ha­sard, Co­lette Maze vit de­puis plus de cin­quante ans dans l’im­meuble voi­sin de ce­lui du « Pa­ri­sien », dans le XVe ! Un ap­par­te­ment où, en guise de chats ou de sou­ve­nirs, elle vit en­tou­rée de pia­nos. Dans l’en­trée, un dul­ci­tone — pe­tit pia­no qui pou­vait être trans­por­té dans un coffre de voi­ture —, un quart-de-queue Pleyel plus loin ou en­core un pia­no droit avec sour­dine, « pour tra­vailler et ne pas em­bê­ter les voi­sins ».

C’est sur le plus beau, sur­nom­mé Cra­paud, le plus pe­tit des pia­nos à queue Stein­way, qu’elle a en­re­gis­tré ce qua­trième disque, dé­dié à Claude De­bus­sy, mais aus­si à As­tor Piaz­zol­la et Al­ber­to Gi­nas­te­ra. Un in­gé­nieur du son est ve­nu l’en­re­gis­trer chez elle. Et un pas­sion­né de mu­sique clas­sique, pro­duc­teur et di­rec­teur de mai­son de disques pen­dant trente ans, Fla­vien Pier­son, a dé­ci­dé de sor­tir ses deux der­niers al­bums sur son jeune la­bel, Con­ti­nuo Clas­sics.

« Je joue De­bus­sy de­puis toute pe­tite, j’aime sa sen­si­bi­li­té, on en­tend la na­ture, la mer, la pluie qui tombe, ex­plique Co­lette Maze. J’ai com­men­cé à jouer à l’âge de 4 ans. J’avais la chance d’avoir un pia­no à la mai­son et, tout bé­bé, j’ar­ri­vais à re­pro­duire avec un doigt les mé­lo­dies que jouaient les gar­çons de l’ap­par­te­ment du des­sus. »

Co­lette Maze est née en 1914 dans une fa­mille de la haute bour­geoi­sie pa­ri­sienne. « Mon père était di­rec­teur d’une usine d’en­grais or­ga­niques à Au­ber­vil­liers, ma mère était une femme d’in­té­rieur, très sé­vère. Comme je me dé­brouillais pas mal au pia­no, elle m’a fait pas­ser le concours de l’Ecole nor­male de mu­sique, fon­dée par Al­fred Cor­tot. » « L’Ecole nor­male, c’était beau­coup mieux que le Conser­va­toire, qui for­mait des bêtes de concours dont les mains se blo­quaient avec le temps. Si je joue en­core à mon âge, c’est parce que l’en­sei­gne­ment d’Al­fred Cor­tot et de Na­dia Bou­lan­ger était tout en sou­plesse et ba­sé sur l’im­pro­vi­sa­tion. Il nous di­sait que notre main était un dia­mant au bout d’un bas de soie. »

Co­lette Maze au­rait cer­tai­ne­ment ai­mé de­ve­nir concer­tiste. Elle dit juste que ses pa­rents ne l’ont pas beau­coup ai­dée dans cette voie. « Mais j’ai ob­te­nu une li­cence d’en­sei­gne­ment, qui m’a per­mis de vivre du pia­no toute ma vie. J’ai don­né des mil­liers d’heures de cours dans les écoles de Pa­ris et de ban­lieue, des cours in­di­vi­duels aus­si, ac­com­pa­gné long­temps une dan­seuse. J’ai joué quatre heures de pia­no chaque jour de ma vie. »

« On a com­men­cé à en­re­gis­trer ma mère en 1990, car je trou­vais dom­mage que sa sen­si­bi­li­té ne soit pas gra­vée sur disque, avoue, ad­mi­ra­tif, Fa­brice Maze. Il y a des chances que ma mère soit la doyenne des pia­nistes fran­çais. » Co­lette Maze sou­rit : « Tu ne veux pas dire que je suis vieille, quand même ? » Quand elle se met au pia­no et qu’on voit ses doigts ta­che­tés cou­rir ain­si sur les notes de De­bus­sy, on la trouve même très jeune.

Avant de par­tir, on de­mande à Fa­brice Maze ce qui l’a pous­sé à nous écrire. « Ma mère est la preuve que l’on peut en­core jouer à 104 ans. C’est un exemple pour tous les mu­si­ciens. » Une bonne nou­velle, aus­si.

Pa­ris (XVe), le 6 avril. Co­lette Maze a com­men­cé à en­re­gis­trer des disques en 1990.

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