Des pi­lotes ra­content le raid des avions fran­çais

Le lieu­te­nant-co­lo­nel Fré­dé­ric était l’un des pi­lotes fran­çais en­ga­gés ce week-end pour frap­per deux sites chi­miques. Ré­cit d’une mis­sion hors norme.

Le Parisien (Hauts de Seine) - - LA UNE - PAR AVA DJAMSHIDI @AvaD­jam­shi­di

IL FAUT S’ÉQUI­PER. En­fi­ler une com­bi­nai­son, prendre un pis­to­let au­to­ma­tique (au cas où), faire le tour des Ra­fale sur le tar­mac, je­ter un oeil aux mis­siles Scalp une der­nière fois. Vendredi après-mi­di, le lieu­te­nant-co­lo­nel (Lcol) Fré­dé­ric (son pré­nom), 37 ans, est en train de se pré­pa­rer quand le feu vert tombe, après quelques jours de sus­pense. L’opé­ra­tion Ha­mil­ton peut com­men­cer.

SON VOL « LE PLUS LONG »

Conjoin­te­ment avec Amé­ri­cains et Bri­tan­niques, Em­ma­nuel Ma­cron vient de dé­clen­cher l’ordre de frap­per des sites de sto­ckage ou de pro­duc­tion d’armes chi­miques par le ré­gime sy­rien. Les pi­lotes sont dé­jà prêts. Ce chas­seur ex­pé­ri­men­té — 2 000 heures de vol au comp­teur — s’ap­prête à vivre ce qu’il qua­li­fie de « mis­sion la plus longue et com­pli­quée » de sa car­rière. Sur la base 113 de Saint-Di­zier (Haute-Marne), ils ont été mis en alerte dans la nuit de di­manche à lun­di. Avec cette consigne : être prêt à faire feu dans un dé­lai com­pris de quelques heures à quelques jours.

Son Ra­fale dé­colle vendredi, en fin de jour­née. « Etran­ge­ment, c’est un mo­ment de dé­com­pres­sion, ra­conte le pi­lote. Parce qu’une fois à bord, c’est par­ti. » Le stress s’est fait res­sen­tir avant, lors de la pré­pa­ra­tion de cette par­ti­tion très com­plexe que doivent dé­rou­ler en­semble les Ra­fale « ti­reurs » de l’ar­mée de l’air, les Mi­rage de dé­fense, ain­si que la ma­rine qui s’ap­prête à lan­cer ses nou­veaux mis­siles de­puis ses fré­gates. Sans ou­blier évi­dem­ment les ar­mées al­liées. Un vol in­tense, noc­turne, pour pré­ser­ver l’ef­fet de sur­prise, se pré­mu­nir d’une ri­poste mais aus­si évi­ter de se­mer la mort.

COMPOTES ET BARRES ÉNER­GÉ­TIQUES

A bord des cinq Ra­fale en­ga­gés dans l’opé­ra­tion, ils sont deux, le na­vi­ga­teur et le pi­lote. « La concen­tra­tion est in­tense. On est conscient des en­jeux, de la me­nace », té­moigne le lieu­te­nant­co­lo­nel Fré­dé­ric. Quatre Mi­rage 2000-5 les es­cortent, équi­pés de six mis­siles d’in­ter­cep­tion longue por­tée. En cas de ri­poste, il faut se dé­fendre. « Notre mis­sion est de gar­der la me­nace à dis­tance tout en étant dans une lo­gique per­ma­nente de maî­trise de l’es­ca­lade », pré­cise le com­man­dant Ni­co­las, par­ti de la base 116 de Luxeuil-les-Bains (Haute-Saône). Sous ten­sion, ces pi­lotes doivent aus­si te­nir phy­si­que­ment. Le Lcol Fré­dé­ric a em­bar­qué des pe­tites gourdes de com­pote, « pra­tiques et hy­dra­tantes ». Le com­man­dant Ni­co­las, lui, a op­té pour des barres éner­gé­tiques.

Il fait dé­jà nuit et les avions de chasse doivent être ra­vi­taillés. Une opé­ra­tion pé­rilleuse, d’une grande tech­ni­ci­té. Les pi­lotes doivent re­joindre un tan­ker et pla­cer la perche de leur ap­pa­reil dans le pa­nier de 40 cm de dia­mètre du ra­vi­tailleur, à quelque 8 000 m d’al­ti­tude et une vi­tesse de 550 km/h, pen­dant cinq à dix mi­nutes. « On est à moins de 10 m de l’autre avion, de nuit, et quand ça tur­bule, c’est dan­ge­reux », pour­suit-il. Ce soir-là, un ra­vi­taille­ment a dû être dif­fé­ré en rai­son des mau­vaises condi­tions mé­téo. Du­rant la mis­sion, le ré­ser­voir de chaque ap­pa­reil au­ra été rem­pli à cinq re­prises.

« ON EST EN­TRAέNÉS, ON EST PRÊTS »

A quelque 6 000 km de Pa­ris, les Mi­rage sont les pre­miers à ar­ri­ver dans la « zone d’in­té­rêt », sur la­quelle les pi­lotes, se­cret-dé­fense oblige, ne donnent au­cun dé­tail. « La ten­sion aug­mente pour les ti­reurs comme pour ceux qui les es­cortent », confie le com­man­dant Ni­co­las. L’heure des frappes ap­proche. Sauf contre-ordre, le lieu­te­nant-co­lo­nel Fré­dé­ric sait ce qu’il doit faire. « J’ap­puie sur la gâ­chette, ra­conte-t-il. Dans le cock­pit, on sent le dé­part du mis­sile. Il est lourd, ce­la al­lège l’aile. Ça fait comme une pe­tite tur­bu­lence. » Au­cun bruit, la ca­bine est pres­su­ri­sée.

A quoi pense-t-il ? « A exé­cu­ter la mis­sion. On est en­traî­nés, prêts. On sait quelle cible on frappe, pour­quoi on est ve­nus, dit-il. Il y a un peu de stress, évi­dem­ment. Ce n’est pas un geste ano­din, mais on n’est pas dans l’af­fect. » Il est en­vi­ron 3 heures Le tir est dé­clen­ché de loin, pour ne pas se mettre en dan­ger : « On ne voit pas l’im­pact. » Les autres chas­seurs larguent leurs bombes (neuf par des avions, trois de­puis la mer) exé­cu­tant leur mis­sion. Il leur a fal­lu moins de trente mi­nutes pour tou­cher deux sites chi­miques près de Homs. Les ti­reurs font en­suite de­mi-tour tan­dis que les Mi­rage partent les der­niers.

LES ÉTOILES, LA MER… ET L’EU­PHO­RIE

Le re­tour est un mo­ment cri­tique : « Il ne faut pas se re­lâ­cher. » Dans le Ra­fale, entre deux ra­vi­taille­ments, pi­lote et na­vi­ga­teur évoquent l’an­ni­ver­saire de la fille d’un des pi­lotes, « pour faire re­tom­ber la pres­sion ». Dans son mo­no­place, le com­man­dant Ni­co­las contemple la vue. « Les étoiles, la mer, la lu­mière des villes », évoque-t-il.

Après près de 14 000 km et dix heures de vol, les pi­lotes posent en­fin leur ap­pa­reil. « Un mo­ment d’eu­pho­rie », confie le com­man­dant Ni­co­las, au terme d’un des vols les plus longs ja­mais réa­li­sé par l’ar­mée de l’air tri­co­lore. « L’opé­ra­tion a été par­fai­te­ment conduite, comme très peu d’ar­mées au monde peuvent le faire », a ren­du hom­mage Em­ma­nuel Ma­cron di­manche soir.

“NOTRE MIS­SION EST DE GAR­DER LA ME­NACE À DIS­TANCE, TOUT EN ÉTANT DANS UNE LO­GIQUE PER­MA­NENTE DE MAέTRISE DE L’ES­CA­LADE LE COM­MAN­DANT NI­CO­LAS

Base 116 de Luxeuilles-Bains (Hau­teSaône), vendredi. Un mi­rage dé­colle. Sa mis­sion : es­cor­ter les Ra­fale.

Base 113 de SaintDi­zier (Haute-Marne), vendredi. Dé­part des Ra­fale. A bord, un na­vi­ga­teur et un pi­lote.

Base 113 de SaintDi­zier (Hau­teMarne), vendredi. Cinq Ra­fale et­quatre Mi­rage ont par­ti­ci­pé à l’opé­ra­tion Ha­mil­ton, avec pour ob­jec­tif, un site près de Homs, en Sy­rie.

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