Ven­due, vio­lée par Daech, Ma­hee­da ré­ap­prend à vivre

Vingt-quatre en­fants ira­kiens, ch­ré­tiens d’Orient et yé­zi­dis, vic­times de l’Etat is­la­mique, par­ti­cipent à un sé­jour thé­ra­peu­tique à l’île de loi­sirs de Ja­blines-An­net, du­rant une se­maine. Par­mi eux, Ma­hee­da, une ado­les­cente yé­zi­die.

Le Parisien (Hauts de Seine) - - TÉMOIGNAGE - PAR GUÉNAÈLE CA­LANT

est lu­mi­neux, son re­gard franc, sa com­pa­gnie at­ta­chante. « Je comp­tais les jours avant de prendre l’avion. Je sais que je vais faire du sport, des ac­ti­vi­tés, voir des che­vaux et ren­con­trer les en­fants d’une école », confie Ma­hee­da, frêle Ira­kienne de 14 ans, via un in­ter­prète en langue kurde. De­puis di­manche, elle par­ti­cipe à un sé­jour thé­ra­peu­tique pris en charge par le conseil régional d’Ilede-France à l’île de loi­sirs de Ja­blines-An­net, en Seine-etMarne, aux cô­tés de 23 en­fants, pas tout à fait comme les autres. Ces filles et gar­çons, âgés d’une di­zaine d’an­nées, sont des yé­zi­dis et des ch­ré­tiens d’Orient vic­times de l’Etat is­la­mique. Pen­dant plu­sieurs an­nées, ils ont été tor­tu­rés ou vio­lés.

En ar­ri­vant sur la base de loi­sirs, Ma­hee­da a été im­pres­sion­née « par la na­ture et les arbres. Ce n’est pas comme chez moi ». Alors qu’elle s’ap­prête à faire du po­ney, elle confie être « dé­jà mon­tée sur un che­val… quand [elle était] pri­son­nière de l’Etat is­la­mique ». Der­rière cette en­vie de vivre comme les en­fants de son âge se dis­si­mulent des sou­ve­nirs épou­van­tables. Elise Boghossian, la fon­da­trice et pré­si­dente de l’as­so­cia­tion EliseCare, qui a or­ga­ni­sé ce voyage avec l’aide du conseil régional, connaît bien Ma­hee­da. « Je l’ai ren­con­trée en fé­vrier, dans un camp de dé­pla­cés si­tué au nord de l’Irak, où elle vit avec un oncle. » MAR­CHÉ AUX ES­CLAVES Ma­hee­da n’a plus ni ses pa­rents ni ses soeurs. C’est en août 2014 que son des­tin a bas­cu­lé, lorsque les troupes de l’Etat is­la­mique ont fon­du sur Sin­jar, une ville si­tuée dans le nord-ouest de l’Irak, haut lieu de la re­li­gion yé­zi­die. Une com­mu­nau­té cible d’une des­truc­tion sys­té­ma­tique de la part des com­bat­tants de Daech. Les hommes étaient mas­sa­crés, les femmes et les en­fants triés puis ven­dus.

« Ma­hee­da et sa mère se sont re­trou­vées dans un gym­nase, à Tal Afar. C’était un mar­ché aux es­claves. Elles étaient nues, dans une cage », ra­conte Elise Boghossian, en dé­tour­nant les yeux, la voix basse. Ma­hee­da est âgée de 10 ans quand elle est sé­pa­rée de sa mère, qu’elle ne re­ver­ra ja­mais. La fillette se­ra ven­due plu­sieurs fois. Elle pas­se­ra entre les mains d’un Saou­dien, d’un Ira­kien, d’un Sy­rien. Elle se­ra vio­lée, bat­tue, mu­ti­lée. « Elle a dû se conver­tir à l’is­lam. Elle de­vait ré­ci­ter des sou­rates du Co­ran, si­non elle était bat­tue à coups de câbles élec­triques. »

La dé­li­vrance n’ar­ri­ve­ra que l’an der­nier, lorsque la ville de Mos­soul est li­bé­rée par la coa­li­tion in­ter­na­tio­nale. Ma­hee­da est alors ré­cu­pé­rée par les pesh­mer­gas kurdes. « Elle a dû tran­si­ter par des camps de triage, pour vé­ri­fier qu’elle était bien une vic­time », pré­cise la pré­si­dente d’EliseCare. LES GAR­ÇONS DES­TI­NÉS À ÊTRE SOL­DATS Car si les femmes et les filles ser­vaient d’es­claves sexuelles, les pe­tits gar­çons — comme ceux qui sont ac­cueillis à Ja­blines du­rant une se­maine — étaient des­ti­nés à de­ve­nir des en­fants sol­dats. Tous ont su­bi un la­vage de cer­veau.

« Quand nous récupérons ces en­fants, ce sont des fan­tômes suicidaires, in­ca­pables de dire un mot. Ils souffrent d’hal­lu­ci­na­tions, de ter­reurs noc­turnes, de troubles du com­por­te­ment, ils font pi­pi sur eux quand ils voient un homme », dé­taille l’acu­punc­trice, qui se par­tage entre son ca­bi­net pa­ri­sien et le Kur­dis­tan ira­kien, où elle soigne des ré­fu­giés, ani­mée par sa vo­lon­té de chan­ger leur des­tin.

Le sé­jour en ré­gion pa­ri­sienne des en­fants s’ins­crit dans un pro­jet thé­ra­peu­tique à long terme, l’ob­jec­tif pre­mier étant de ré­ta­blir la confiance avec les adultes. Pour qu’ils ne prennent pas les armes à leur tour. Du­rant une se­maine, le groupe par­ti­ci­pe­ra à des ac­ti­vi­tés lu­diques, mais éga­le­ment à des séances d’équi­thé­ra­pie (thérapie qui uti­lise le che­val comme par­te­naire). Les en­fants sont ar­ri­vés ce di­manche en France avec trois psy­cho­logues ira­kiens, qui les suivent. « Je n’ai pas peur de la fin du sé­jour, j’ai confiance. Ils se­ront aus­si contents de ren­trer dans leur pays », as­sure l’une d’elles.

QUAND NOUS RÉCUPÉRONS CES EN­FANTS, CE SONT DES FAN­TÔMES SUICIDAIRES ELISE BOGHOSSIAN, PRÉ­SI­DENTE DE L’AS­SO­CIA­TION ELISECARE

Ja­blines (Seine-et-Marne), di­manche. Ma­hee­da est tom­bée entre les mains de l’Etat is­la­mique à l’âge de 10 ans. Elle n’a été dé­li­vrée que l’an der­nier.

Ja­blines (Seine-et-Marne), di­manche. Pen­dant une se­maine, vingt-quatre en­fants vic­times des dji­ha­distes par­ti­cipent à des ac­ti­vi­tés lu­diques et des séances d’équi­thé­ra­pie, qui s’ins­crivent dans un pro­gramme à long terme.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.