« Pré­ser­vons nos ins­ti­tu­tions ! »

Edouard Bal­la­dur, an­cien Pre­mier mi­nistre

Le Parisien (Oise) - - POLITIQUE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR MU­RIEL PLEYNET ET HEN­RI VERNET

L’AN­CIEN PRE­MIER MI­NISTRE Edouard Bal­la­dur, 88 ans, dont la pa­role est de­ve­nue très rare, pu­blie avec le jour­na­liste Alain Du­ha­mel un plai­doyer pour la Ve Ré­pu­blique*. La si­tua­tion po­li­tique ac­tuelle ? Il re­fuse de la com­men­ter. Tout juste confie-t-il qu’il ne connaît pas Em­ma­nuel Ma­cron, dont il a tout de même le sen­ti­ment qu’il « aime se contem­pler », et que Laurent Wau­quiez lui rend visite par­fois, comme d’autres. Pour­quoi avoir écrit ce livre ?

ÉDOUARD BAL­LA­DUR. Je vou­drais que ce livre soit utile et que l’on com­batte les idées re­çues. Si la France est en crise, ce n’est pas la faute de nos ins­ti­tu­tions mais celle de nos gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs. Il faut une au­to­ri­té à la tête de l’Etat. C’est l’es­sence même de la Ve Ré­pu­blique. C’est grâce à cette au­to­ri­té po­li­tique que la France a pu sur­mon­ter des crises telles que la crise al­gé­rienne ou celle de mai 1968, et qu’elle a pu as­su­rer sa pros­pé­ri­té avant de sem­bler pa­ti­ner, nos gou­ver­ne­ments ne par­ve­nant plus à at­teindre les ob­jec­tifs qu’ils s’étaient fixés. Ce n’était pas la faute des ins­ti­tu­tions, mais la leur. Le mes­sage est donc simple : pré­ser­vons nos ins­ti­tu­tions !

Vous si­tuez le dé­but du dé­clin de la Ve à 1981, date de l’élec­tion de Fran­çois Mit­ter­rand… Di­sons au­tour des an­nées 1980. La France n’a pas su s’adap­ter à la mon­dia­li­sa­tion, elle n’a pas su non plus as­su­rer la pros­pé­ri­té et l’em­ploi après les crises pé­tro­lières et mo­né­taires, nées dans les an­nées 1970, ni pré­ser­ver la co­hé­sion de la na­tion. Les Fran­çais l’ont bien com­pris. Après vingt-trois an­nées de sta­bi­li­té (NDLR : de­puis 1958 et la nais­sance de la Ve Ré­pu­blique), le pou­voir a chan­gé de mains à chaque élec­tion (NDLR : pré­si­den­tielle ou lé­gis­la­tives), que la ma­jo­ri­té sor­tante soit de gauche ou de droite. Cette in­sta­bi­li­té est la consé­quence des dé­cep­tions éprou­vées. Quelles sont les so­lu­tions pour sor­tir de cette in­sta­bi­li­té ? Après un siècle et de­mi de chan­ge­ments conti­nuels de ré­gimes, comme si la France n’ar­ri­vait pas à trou­ver la bonne so­lu­tion, de Gaulle l’a trou­vée en 1958. Il faut la pré­ser­ver. Que pro­po­sez-vous pour faire évo­luer la Ve Ré­pu­blique ? Je mets en garde. Nous avons dé­jà opé­ré plu­sieurs di­zaines de mo­di­fi­ca­tions de nos ins­ti­tu­tions, confor­mé­ment à nos ha­bi­tudes qui consistent, dès qu’un pro­blème se pose, à mo­di­fier la lé­gis­la­tion. Il ne faut plus dé­sor­mais tou­cher aux ins­ti­tu­tions qu’avec beau­coup de pré­cau­tion. Que faut-il cla­ri­fier alors dans leur fonc­tion­ne­ment ? Il faut tout d’abord mettre fin à la confu­sion dont la der­nière élec­tion pré­si­den­tielle a don­né l’image. C’est-à-dire ? On a or­ga­ni­sé des pri­maires afin qu’il y ait moins de can­di­dats à l’élec­tion pré­si­den­tielle. Ce­la n’a pas mar­ché. On a eu des cam­pagnes élec­to­rales qui ont du­ré plus d’un an et ont of­fert un spec­tacle de confu­sion. Il faut donc sup­pri­mer les pri­maires ? Je le crois. On pour­rait ima­gi­ner d’exi­ger que pour être can­di­dat, il faille être par­rai­né par une di­zaine de par­le­men­taires, et si tel n’était pas le cas, de per­mettre à un par­ti qui au­rait ob­te­nu un cer­tain pour­cen­tage de voix aux élec­tions pré­cé­dentes de pré­sen­ter un can­di­dat. Mais avec un tel sys­tème, Em­ma­nuel Ma­cron n’au­rait peut-être pas pu se pré­sen­ter… Ce­la au­rait été à coup sûr un in­con­vé­nient. Il ne faut pas que les condi­tions de par­rai­nage em­pêchent le re­nou­vel­le­ment et sclé­rosent la vie po­li­tique. Soyons clair : un sys­tème qui au­rait em­pê­ché M. Ma­cron, M. Mé­len­chon ou Mme Le Pen de se pré­sen­ter n’au­rait pas été dé­mo­cra­tique. C’est com­pli­qué… Je le re­con­nais. Mais pen­sez-vous que l’élec­tion pré­si­den­tielle n’est pas at­teinte par le spec­tacle au­quel nous avons as­sis­té pen­dant des mois ? Comment at­ti­rer au­jourd’hui les gens à la po­li­tique ? Tout le monde dit que les ta­lents sont au­jourd’hui moins nom­breux. Je ne veux pas tom­ber dans le tra­vers de ceux qui disent que c’était mieux avant. Mais il est vrai que la po­li­tique semble moins sé­duire les jeunes am­bi­tions. Faire ap­pel à des mi­nistres ve­nus de la so­cié­té ci­vile, c’est une bonne chose se­lon vous ? Pour­quoi pas. Mais il ne faut pas en faire un pro­cé­dé. C’est-à-dire ? Il ne suf­fit pas d’être chef d’en­tre­prise pour être un bon mi­nistre, mais ce n’est pas non plus in­com­pa­tible. Ça veut dire que la po­li­tique est un mé­tier ? En tout cas, c’est un ta­lent ! Mais être chef d’en­tre­prise, avo­cat ou pro­fes­seur, c’est un ta­lent aus­si. Les par­tis au­jourd’hui sont to­ta­le­ment af­fai­blis. On re­vient quelque part aux ori­gines de la Ve ? Les par­tis sont des êtres vi­vants, et comme tels, ils ont une nais­sance, une vie, une mort. Le Par­ti so­cia­liste et les Ré­pu­bli­cains tra­versent au­jourd’hui des dif­fi­cul­tés. Il leur reste à faire la preuve qu’ils pour­ront les sur­mon­ter. La si­tua­tion n’a rien d’ir­ré­mé­diable. Mais le par­ti ma­cro­niste a émer­gé… C’est vrai, et ce mal­gré le scru­tin ma­jo­ri­taire qui jus­qu’ici avait em­pê­ché le centre de par­ve­nir à dé­te­nir le pou­voir. La Ré­pu­blique en marche s’ins­tal­le­ra peut-être du­ra­ble­ment dans le pay­sage, mais il n’est pas cer­tain qu’elle res­te­ra à son ni­veau ac­tuel de re­pré­sen­ta­tion. Je pense qu’il y a quand même fon­da­men­ta­le­ment une droite et une gauche. Au­jourd’hui, la cam­pagne chez les Ré­pu­bli­cains se joue plu­tôt très à droite, sur des ques­tions d’iden­ti­té ! On a le droit de sou­hai­ter que la France conserve ses tra­di­tions et sa cul­ture sans être pour au­tant voué aux gé­mo­nies. Etre « iden­ti­taire » est de­ve­nu au­jourd’hui une in­jure. C’est ab­surde. Après tout, de Gaulle au­rait pu lui aus­si être qua­li­fié d’« iden­ti­taire », et Mit­ter­rand éga­le­ment. Est-ce que vous pren­drez po­si­tion pen­dant la cam­pagne in­terne des Ré­pu­bli­cains ? J’at­tends les pro­po­si­tions des uns et des autres. Mais vous vous in­té­res­sez à la vie de votre fa­mille po­li­tique ? Oui. Les can­di­dats ont tous leurs qua­li­tés. Je sou­haite qu’ils parlent de leurs in­ten­tions de la fa­çon la plus pré­cise pos­sible, qu’ils s’in­ter­disent les po­lé­miques et évitent entre eux les ja­lou­sies trop voyantes ! La phase ac­tuelle est-elle por­teuse d’un re­dres­se­ment pos­sible ? Por­teuse ? Je ne sais pas. Mais elle doit y conduire. Je le ré­pète, la pre­mière étape, c’est de gar­der de bonnes ins­ti­tu­tions, qui per­mettent de dé­ci­der à temps et avec suf­fi­sam­ment de cou­rage. Les Fran­çais re­prochent sou­vent aux hommes po­li­tiques d’en avoir man­qué. Em­ma­nuel Ma­cron a com­men­cé par se taire avant de par­ler, un peu. Quelle est la bonne re­cette ? Ce­la dé­pend des cir­cons­tances. Avec les moyens mo­dernes de com­mu­ni­ca­tion, on est in­ci­té à par­ler tout le temps, ce qui com­porte des risques. Les hommes po­li­tiques doivent jouer avec par­ci­mo­nie de ces formes nou­velles d’ex­pres­sion. En li­sant votre livre, on a l’im­pres­sion que vous n’avez pas de re­grets, qu’il n’y a pas d’af­fect… Je n’ai pas fait ce livre pour me mettre en scène, mais pour dé­fendre la sur­vie de la Ve Ré­pu­blique dont le re­dres­se­ment de la France dé­pend. Voi­là mon ob­jec­tif fon­da­men­tal.

IL NE SUF­FIT PAS D’ÊTRE CHEF D’EN­TRE­PRISE POUR ÊTRE UN BON MI­NISTRE

LES PAR­TIS SONT DES ÊTRES VI­VANTS, ET COMME TELS, ILS ONT UNE NAIS­SANCE, UNE VIE, UNE MORT.

ÊTRE IDEN­TI­TAIRE EST DE­VE­NU AU­JOURD’HUI UNE IN­JURE. C’EST AB­SURDE.

Edouard Bal­la­dur dé­fend avec ar­deur la Ve Ré­pu­blique : « Si la France est en crise, ce n’est pas la faute de nos ins­ti­tu­tions mais celle de nos gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs ».

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