Homme de coeur(s)

A 77 ans, le fon­da­teur de la Chaîne de l’es­poir, qui vient en aide aux en­fants dé­mu­nis, n’a pas dit son der­nier mot. Le nou­veau pro­jet de ce chi­rur­gien car­diaque aux 30 000 opé­ra­tions : un hô­pi­tal au Ma­li.

Le Parisien (Oise) - - VOTRE DIMANCHE - PAR FLO­RENCE MÉRÉO

« QUI NE CONNAÎT PAS ALAIN DELOCHE ? CE MÉ­DE­CIN EST FOR­MI­DABLE, IL IN­CARNE LA VIE » UNE FAN REN­CON­TRÉE À L’HÔ­PI­TAL LES HÔ­PI­TAUX QUE L’ON CONSTRUIT, CE SONT DES MCDO­NALD’S DU COEUR…” Alain Deloche

DON­NER REN­DEZ-VOUS à un chi­rur­gien, c’est s’at­tendre à le voir ar­ri­ver en blouse blanche. Alain Deloche dé­barque, lui, en par­ka de chan­tier jaune fluo. « C’est les gars des pou­belles qui me l’ont don­née », ex­plique-t-il fiè­re­ment. Les bandes ré­flé­chis­santes l’aident à faire la cir­cu­la­tion quand il se pro­mène avec ses pe­tits-en­fants et sur­tout à être plus en sé­cu­ri­té sur sa Ves­pa, le my­thique scoo­ter ita­lien dont il ne quitte pas le gui­don.

Car le pion­nier de la chi­rur­gie car­diaque, co­fon­da­teur de Mé­de­cins sans fron­tières, a beau avoir 77 ans, les che­veux blancs et être of­fi­ciel­le­ment à la re­traite, c’est un homme pres­sé. De vivre, de tra­vailler, de me­ner à bien ses nou­veaux pro­jets hu­ma­ni­taires. Chaque jour, il les peau­fine au siège pa­ri­sien de la Chaîne de l’es­poir, l’as­so­cia­tion d’ac­cès aux soins pour les en­fants dé­mu­nis qu’il a créée en 1988. Mi-oc­tobre, il s’en­vo­le­ra au Ma­li où l’un de ses pro­jets, l’Ins­ti­tut du coeur, est presque prêt à — en­fin — ou­vrir ses portes. Il au­ra fal­lu quinze ans de per­sé­vé­rance pour trou­ver les fonds né­ces­saires. Certes, en 2013, il avait failli tou­cher au but lorsque Va­lé­rie Trier­wei­ler l’avait re­çu pleine d’en­thou­siasme à l’Ely­sée. Mais, voi­là, l’alors pre­mière dame « fut ré­pu­diée du jour au len­de­main », note le french doc­tor dont le « sa­lut » vien­dra le 20 jan­vier 2015. « Je vous donne 2M€ », an­nonce au té­lé­phone une do­na­trice. « Une sainte ! » ré­sume Alain Deloche en joi­gnant ses mains comme pour une prière. Epaisses, pig­men­tées de pe­tites taches brunes, elles laissent fi­ler les longs doigts qui ont opé­ré, nuit et jour, près de 30 000 coeurs à tra­vers le monde.

« Par­don », in­ter­rompt une dame à la ca­fét de l’Hô­pi­tal eu­ro­péen Geor­ges­Pom­pi­dou (HEGP) où nous le ren­con­trons. Elle veut prendre une pho­to de son livre*, po­sé sur la table. Quand on lui de­mande comment elle connaît le pro­fes­seur, haus­se­ment d’épaules : « Qui ne connaît pas Alain Deloche ? Ce mé­de­cin est for­mi­dable. Il in­carne la vie. » L’in­té­res­sé a beau être humble et mo­deste, son oeil bleu semble sa­cré­ment flat­té.

Dans son ou­vrage, pa­ru mer­cre­di, Deloche in­vite au voyage. Au rythme des pages, nous sommes avec les en­fants car­diaques de Ka­boul, de Ba­ma­ko, du Cam­bodge. C’est de ce pays que lui vient son sur­nom d’Elé­phant blanc, ani­mal vé­né­ré de l’Asie boud­dhiste où il fut très sé­rieu­se­ment éle­vé au grade de « com­man­deur de l’ordre » en 2001. « Les hô­pi­taux que l’on construit, ce sont des McDo­nald’s du coeur… On fait des struc­tures stan­dar­di­sées pour être vite opé­ra­tion­nels. En­suite, l’hu­main prime », dé­crypte-t-il. Mais au­jourd’hui, être hu­ma­ni­taire, c’est aus­si être une cible. « Sau­ver sans pé­rir est un dé­fi », écrit-il.

Quel contraste de l’en­tendre ra­con­ter ses opé­ra­tions de for­tune de­vant l’HEGP, sym­bole ab­so­lu de la mo­der­ni­té, où il fut chef du pôle car­dio­vas­cu­laire. Iro­nie de l’his­toire, c’est là aus­si qu’il a su­bi en 2011 son triple pon­tage co­ro­na­rien. « Etre opé­ré dans son propre bloc, c’est quelque chose », dit-il pu­di­que­ment. Au­jourd’hui, mal­gré quelques ki­los en plus, il va « plu­tôt bien ». « Il est in­fa­ti­gable, cor­rige son ami le jour­na­liste Paul Na­hon qui l’a re­joint à la Chaîne de l’es­poir. C’est un pé­da­gogue, un trans­met­teur. Je l’ai vu opé­rer des gosses sub­cla­quants qui cou­raient comme des ca­bris quelques heures plus tard. » A peine lui re­con­naît-il une « mau­vaise foi… per­ma­nente » !

B­TIR ET TRANS­METTRE

Après ce­la, dif­fi­cile de s’ima­gi­ner que ce fils d’une fa­mille bour­geoise en­ga­gée (son grand-oncle est le Prix No­bel de la paix Al­bert Sch­weit­zer, un mé­de­cin pré­cur­seur de l’hu­ma­ni­taire) a ra­té quatre fois son bac. « J’étais cancre pro­fes­sion­nel », re­ven­dique-t-il. Si sa pre­mière vo­ca­tion était de de­ve­nir « pas­teur-ou­vrier », il est fi­na­le­ment « en­tré en mé­de­cine, comme on entre en re­li­gion ». « Il est pro­tes­tant, rap­pelle Paul Na­hon. Très pu­dique. Il blague non-stop mais on sait peu de chose de lui. » C’est vrai. Dans son ou­vrage, le doc­teur qui a consa­cré sa vie à l’hô­pi­tal se livre à tout-va, mais l’homme ap­pa­raît peu. Tout juste ap­pre­nons-nous qu’il a six en­fants et cinq pe­tit­sen­fants dont un qui fait mé­de­cine… en Rou­ma­nie, « vic­time de la sé­lec­tion en uni­ver­si­té ». « Vivre entre l’hô­pi­tal et tous ces pays, c’est un peu chao­tique pour une fa­mille… » dit-il en sus­pen­dant sa phrase.

« T’es beau dans ta veste jaune ! » l’in­ter­pelle un mé­de­cin, qui met fin aux confi­dences. La Ves­pa at­tend. Alain Deloche file au bu­reau. « Dites bien, s’in­quiète-til, que le plus im­por­tant, c’est bâ­tir et trans­mettre. Tou­jours. » « Un élé­phant blanc, ça ne change pas de cou­leur », d’Alain Deloche, chez Mi­chel La­fon, 17,95 €.

Hô­pi­tal eu­ro­péen Geor­ges­Pom­pi­dou (Pa­ris XVe), jeu­di. Alain Deloche, pion­nier de la chi­rur­gie car­diaque et fon­da­teur de Mé­de­cins sans fron­tières.

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