« On a le mo­ral, on se lève du bon pied »

A 300 m du Stade de France, à Saint-Denis, les ha­bi­tants des Francs-Moi­sins sont do­pés par le Mon­dial. Ici comme ailleurs, le BIB, bon­heur in­té­rieur brut, a fait un bond en un mois.

Le Parisien (Oise) - - La Une - V.MD. PAR VINCENT MONGAILLARD MO­HA­MED, 12 ANS

Si les Bleus dé­crochent, de­main, leur deuxième étoile, c’est tout un peuple ré­ci­di­viste qui chan­te­ra d’une seule et même voix « I Will Sur­vive » ver­sion Glo­ria Gay­nor. Pour pa­tien­ter, elle semble vivre plu­tôt au rythme de la Com­pa­gnie Créole et du « C’est bon pour le mo­ral ». Car voi­là, le par­cours in­at­ten­du de l’équipe de France dope la bonne hu­meur du com­mun des mor­tels, à l’ex­cep­tion des al­ler­giques in­cu­rables au bal­lon rond. Même les grin­cheux se lèvent du bon pied. Dans les open spaces comme dans les foyers, on trinque, à l’heure de l’apé­ro, à la der­nière pa­rade mi­ra­cu­leuse d’Hu­go Llo­ris. L’Hexa­gone est à la fête et c’est tout « bé­nef » pour le com­merce. Les fa­bri­cants de hou­blon, les ser­veurs de pres­sions, les li­vreurs de piz­zas, les mar­chands d’écrans géants… voient leur chiffre d’af­faires grim­per presque aus­si vite que la cote de po­pu­la­ri­té de DD. Alors quel que soit le ver­dict do­mi­ni­cal au stade Lou­j­ni­ki, c’est toujours ça de ga­gné. C’EST UNE VIEILLE TRA­DI­TION aux Francs-Moi­sins qui fait du bruit, entre autres, tous les 31 dé­cembre à mi­nuit mais aus­si à chaque ex­ploit des Bleus : quand cette ci­té de Saint-Denis (Sei­neSaint-Denis) est en joie, ses ha­bi­tants se mettent spon­ta­né­ment aux fe­nêtres des barres HLM et font tam­bou­ri­ner les cuillères en bois sur les cas­se­roles. Un concert de ré­ci­pients agré­men­té, en bas, de coups de klaxons. Pour ce Mon­dial russe, le tin­ta­marre est al­lé cres­cen­do, pa­ral­lè­le­ment à la mon­tée en puis­sance de l’équipe de France. Jus­qu’à l’ex­plo­sion de dé­ci­bels, mar­di, à l’is­sue de la vic­toire face à la Bel­gique. En at­ten­dant plus de va­carme en­core…

Bien sûr, on n’en­tend pas dans ce quar­tier à 300 m du Stade de France les cla­meurs des tri­bunes comme en 1998. Pour autant, la fusion est to­tale avec le onze tri­co­lore. Au B4 et au B13 no­tam­ment, du nom de bâ­ti­ments d’ap­par­te­ments, les dra­peaux bleu­blanc-rouge qui vi­re­voltent donnent le la. Ici comme ailleurs, le BIB (bon­heur in­té­rieur brut) a fait un bond en un mois. Les re­la­tions de voi­si­nage sont au beau fixe. « On a le mo­ral, on est mo­ti­vés, on se lève du bon pied quand on est sup­por­teur, mais on est im­pa­tients », souffle Abid, 34 ans, en­fant de la dalle de­ve­nu fonc­tion­naire ter­ri­to­rial.

« Au bou­lot, on ne parle que de ça », com­mente Dian­gou, 38 ans, tech­ni­cienne à la CPAM. « C’est de la bonne adré­na­line qui nous rend joyeux. Tout le monde est plus zen. Il nous faudrait une Coupe du monde tous les mois, c’est en­core mieux qu’une sé­rie à sus­pense », com­pare Za­ka­ria, 25 ans, ani­ma­teur à l’es­pace jeu­nesse. Son col­lègue Ala­gui, 35 ans, fait fruc­ti­fier au­près des ados cette eu­pho­rie col­lec­tive, ce cli­mat « apai­sé ». « Cela fa­ci­lite la com­mu­ni­ca­tion, la trans­mis­sion de va­leurs ins­pi­rées des Bleus comme l’hu­mi­li­té de N’Go­lo Kan­té ou la so­li­da­ri­té », dé­crit-il. N’Go­lo, c’est le mo­dèle de Mo­ha­med, 12 ans, qui a une pêche d’en­fer. « Il me donne en­vie de réus­sir », mar­tèle cet at­ta­quant qui porte un sur­vê­te­ment aux cou­leurs du… FC Bar­ce­lone. Son ami Lad­ji, 11 ans, qu’il dé­fie au ba­by-foot, est sur la même lon­gueur d’onde. « Fran­che­ment, ça me booste », confie ce­lui qui ne jure que par Pogba. La star de Seine-et-Marne s’in­vite jusque dans ses songes. « J’ai fait un rêve, j’étais un joueur pro­fes­sion­nel et je drib­blais comme lui », ra­conte-t-il.

Mae­va et Lau­riane rêvent, elles, d’ad­mi­rer Hu­go Llo­ris et ses troupes sou­le­ver le tro­phée. En at­ten­dant, elles pro­fitent de la « fête ». « L’été a bien com­men­cé », ré­sume le duo de col­lé­giennes. Ma­ma­dou, 19 ans, se sent, lui, pous­ser des ailes en ma­tière ca­pil­laire. Il s’est teint les che­veux comme sa bar­bi­chette en rouge. « J’ai le même âge que Mbappé. Ce qui me rap­proche de l’équipe de France, c’est sa jeu­nesse. Qu’elle soit black-blanc-beur, ça, nous, on ne cal­cule pas », ré­plique ce géant de 2 m aus­si à l’aise de­vant un but que sous un pa­nier. Lui et sa bande de potes sont en train de se fa­bri­quer des sou­ve­nirs pour l’éter­ni­té. « Nos pa­rents qui ont vé­cu 1998 nous ré­pètent toujours : Avant, ça jouait mieux. Cette fois, on tient notre re­vanche. Si la France marque, on en­ten­dra nos cris jus­qu’à Mos­cou », s’en­gagent-ils, alors qu’une enceinte Blue­tooth laisse échap­per le rap de PNL.

Le bal­lon rond fait cau­ser, sans mi-temps, ces tchat­cheurs. « C’est sûr que ça oc­cupe bien nos jour­nées », sou­rit Ibra­him, 18 ans. « Bien sûr, les fractures sont pro­fondes dans notre pays et une vic­toire fi­nale ne don­ne­ra pas de tra­vail aux gens, mais bon, on prend, c’est du bo­nus », sa­voure, de son cô­té, Abdel-Malek, 21 ans, « tran­quille » dans ses cla­quettes-chaus­settes.

Pour que la liesse joue les pro­lon­ga­tions le long des blocs, Ibra­him a une so­lu­tion. Elle est entre les pieds des hommes de Didier Des­champs. « S’ils en mettent 12 aux Croates, on au­ra de la joie toute l’an­née », pré­dit-il.

BIEN SÛR, LES FRACTURES SONT PRO­FONDES DANS NOTRE PAYS ET UNE VIC­TOIRE FI­NALE NE DON­NE­RA PAS DE TRA­VAIL AUX GENS, MAIS BON, ON PREND, C’EST DU BO­NUS

ABDEL-MALEK, 21 ANS

« ILS ME DONNENT EN­VIE DE RÉUS­SIR »

Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), jeu­di. Comme leurs pa­rents il y a vingt ans, les jeunes des Francs-Moi­sins rêvent de voir l’équipe de France rem­por­ter une Coupe du monde de foot­ball.

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