À QUOI JOUE ÉDOUARD PHI­LIPPE ?

PO­LI­TIQUE Le Pre­mier mi­nistre s’avère être un pi­lier so­lide de l’exé­cu­tif, en cette ren­trée dif­fi­cile pour Em­ma­nuel Ma­cron. De quoi nour­rir des am­bi­tions.

Le Parisien (Oise) - - LA UNE - PAR OLI­VIER BEAU­MONT ET VA­LÉ­RIE HACOT @oli✪ierbe“umo■t @✪h“ot1 UN MEMBRE DU GOU­VER­NE­MENT

son vi­sage ap­pa­raît dans l’en­ca­dre­ment de la porte de son im­mense bu­reau. Il en sort à grand pas puis, d’un geste vif, tend le bras pour sai­sir éner­gi­que­ment la main de son ren­dez-vous sui­vant. « Vous voyez ? Pile à l’heure ! » lance-t-il à la can­to­nade, ra­vi de cette en­trée en ma­tière digne d’un Jacques Chi­rac, qu’il imite à tout bout de champ. L’air de rien, tout Pre­mier mi­nistre qu’il est, Edouard Phi­lippe ne s’em­bar­rasse pas avec le pro­to­cole. « J’es­saie de faire les choses sé­rieu­se­ment, sans trop me prendre au sé­rieux », confesse-t-il quelques mi­nutes plus tard, son mètre quatre-vingt­qua­torze lo­vé dans un fau­teuil en cuir noir style Le Cor­bu­sier.

Et pour­tant… Après un été pour­ri, quelle ren­trée dif­fi­cile pour la ma­jo­ri­té ! Dé­mis­sions fra­cas­santes des très po­pu­laires Ni­co­las Hu­lot et Lau­ra Fles­sel, psy­cho­drame au­tour du pré­lè­ve­ment à la source, re­tour de l’af­faire Be­nal­la, sans par­ler des ré­sul­tats et pers­pec­tives éco­no­miques dé­ce­vants. Le tout sur fond de mau­vais son­dages pour le duo de l’exé­cu­tif. « La vie po­li­tique est faite de choses aux­quelles on s’at­tend, et de choses aux­quelles on s’at­tend moins. C’est vrai pour moi comme pour tous les Fran­çais. Ça fait par­tie de la vie, ce n’est pas un drame, éva­cue-t-il. L’es­sen­tiel, c’est qu’on garde le cap et qu’on conti­nue à lan­cer des grands chan­tiers. »

Il est comme ça, Edouard Phi­lippe. Le genre ac­cueillant, un brin dé­ta­ché. Bien loin, en tout cas, de l’image de jup­péiste ar­ro­gant qui lui col­lait à la peau avant son ar­ri­vée à Ma­ti­gnon. « Il est par­fait pour le job ! Il est très abor­dable », ap­plau­dit le dé­pu­té la Ré­pu­blique en marche (LREM) Ga­briel At­tal. « C’est un vrai plai­sir de tra­vailler avec lui, c’est fluide, c’est simple. Un vrai chef d’équipe », ren­ché­rit Sté­phane Tra­vert, le mi­nistre de l’Agri­cul­ture. Mais ce­lui qui en parle le mieux, c’est en­core son ami Gilles Boyer, qu’il a re­cru­té à Ma­ti­gnon et avec qui il a écrit deux po­lars ! « Sa grande force, c’est de ne pas se mettre la pres­sion. Ça n’a l’air de rien mais, Edouard, il dort la nuit, et il dort bien », jure l’ex­bras droit d’Alain Juppé. Un sup­po­sé manque de cha­risme Seize mois après son ar­ri­vée rue de Va­renne, ce­lui qui était in­con­nu des Fran­çais au­rait-il fi­ni par trou­ver sa place au cô­té du pré­sident ju­pi­té­rien Em­ma­nuel Ma­cron ? Entre les deux, à en croire le Pre­mier mi­nistre, ce se­rait l’en­tente par­faite : « Nos re­la­tions sont fluides, confiantes, dé­ten­dues. Si je de­vais les qua­li­fier, je di­rais même qu’elles sont re­mar­quables », in­siste-t-il avec em­phase. Et ce de­puis leur ren­contre se­crète au len­de­main du pre­mier tour de la pré­si­den­tielle, où Edouard Phi­lippe avait été ame­né au QG de cam­pagne du can­di­dat Em­ma­nuel Ma­cron dans une voi­ture conduite par… Alexandre Be­nal­la.

Of­fi­ciel­le­ment, pas l’ombre d’un nuage, donc. Même si une part de mys­tère et d’am­bi­guï­té de­meure chez le per­son­nage. « Il a concep­tua­li­sé qu’il était un ac­cou­cheur de ré­formes, c’est tout, mais qu’il n’avait pas de cha­risme po­li­tique », glisse un poids lourd du gou­ver­ne­ment. « Les mé­chants le qua­li­fient de di­rec­teur de ca­bi­net du pré­sident. Les gen­tils parlent de lui comme de quel­qu’un de dis­cret qui fait plu­tôt qu’il ne parle », en­chaîne un autre. Et Edouard Phi­lippe le sait bien : « Je suis une sorte de Mi­chel Ro­card, mais sans le poids po­li­tique », re­con­naît-il sou­vent au­près de ses proches en pri­vé.

Ce qui n’em­pêche pas aus­si cer­taines ten­sions entre l’Ely­sée et Ma­ti­gnon. Comme avec les 80 km/h qu’il a por­tés à bout de bras mal­gré les in­ter­ro­ga­tions d’Em­ma­nuel Ma­cron et les doutes de Gé­rard Col­lomb. A l’heure des pre­miers bi­lans, et alors que le nombre de morts sur les routes a re­cu­lé de 16 % en août, Edouard Phi­lippe pour­rait sa­vou­rer. Mais il ne fan­fa­ronne pas : « On parle de vies cas­sées, fra­cas­sées. Si on ar­rive à avoir des ré­sul­tats avec cette me­sure, je di­rai juste tant mieux. Mais je n’irai pas faire le ma­lin. » La ligne bud­gé­taire que Ma­ti­gnon en­tend te­nir en­vers et contre tout, alors que le chef de l’Etat en­chaîne les pro­messes, a aus­si ré­vé­lé cer­taines fric­tions entre leurs ca­bi­nets res­pec­tifs. « L’im­pres­sion gé­né­rale de­puis quelques se­maines, c’est qu’il y a moins de frot­te­ments des atomes », s’étonne un mi­nistre. L’ap­pé­tit po­li­tique vient en man­geant Avec les his­to­riques d’En Marche ! les choses se com­pliquent aus­si en cou­lisses. Et cer­tains s’in­ter­rogent sur ses am­bi­tions… voire un double jeu (lire page sui­vante). La faute aux dé­jeu­ners qu’il or­ga­nise à Ma­ti­gnon avec des maires bien sou­vent de droite — comme Ch­ris­tophe Bé­chu (An­gers), Laurent Mar­can­ge­li (Ajac­cio), Gaël Per­driau (SaintE­tienne) et Karl Olive (Pois­sy). Pour y faire quoi ? « On parle des ré­formes en cours à bâ­tons rom­pus. Puis, entre le ca­fé et la poire, on parle un peu po­loche (NDLR : po­li­tique po­li­ti­cienne) », ra­conte Alain Chré­tien, le maire de Vesoul, qui ver­rait bien Edouard Phi­lippe dans les ha­bits de chef d’un grand mou­ve­ment de centre droit, par exemple. « Je vou­drais qu’il mette les mains dans le cam­bouis. Mais il s’y re­fuse », ex­plique-t-il. « Ce n’est pas mon job. Je ne suis pas là pour ça », ren­voie le Pre­mier mi­nistre à ses in­vi­tés.

Pro­chaine date de ces agapes : le 10 oc­tobre. « Ça, ça va en­core aga­cer Cas­ta­ner (NDLR : le pa­tron de LREM) », an­ti­cipe un proche d’Em­ma­nuel Ma­cron. Edouard Phi­lippe pré­fère prendre ces cri­tiques par-des­sus l’épaule. Les ten­sions avec l’Ely­sée ? « Il n’est pas im­pos­sible qu’il y ait des gens qui ai­me­raient en sa­voir plus qu’ils ne le pré­tendent », ba­laie-t-il. Les contraintes de sa fonc­tion ? « Si j’avais vou­lu vivre dans le monde idéal des idées et de la per­fec­tion, j’au­rais été un in­tel­lec­tuel ou un idéa­liste. » Mais c’est la po­li­tique et ses im­per­fec­tions qu’Edouard Phi­lippe a choi­sies.

Les mé­chants le qua­li­fient de di­rec­teur de ca­bi­net du pré­sident. Les gen­tils parlent de lui comme de quel­qu’un de dis­cret qui fait plu­tôt qu’il ne parle

Hô­tel Ma­ti­gnon (Pa­ris VIIe), le 31 jan­vier. Der­rière l’image de dan­dy fleg­ma­tique, Edouard Phi­lippe cache un re­dou­table homme po­li­tique.

Edouard Phi­lippe, 47 ans, est à Ma­ti­gnon de­puis seize mois.

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