LES COMPTES ALARMANTS DE L’ENA

Se­lon des do­cu­ments comp­tables que nous avons pu consul­ter, l’école qui forme l’élite de l’Etat fran­çais file tout droit vers la faillite.

Le Parisien (Oise) - - LA UNE - DOS­SIER RÉA­LI­SÉ PAR AU­RÉ­LIE LEBELLE ET MAT­THIEU PELLOLI @Au­re­lieLe­belle @Mat­thieuPel­lo­li

à pré­si­dents. Celle qui a for­mé Em­ma­nuel Ma­cron, Fran­çois Hol­lande, Jacques Chi­rac, Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing. Celle qui forge les élites di­ri­geantes de l’Etat et de cer­taines en­tre­prises du CAC 40 : l’ENA. Mais, dans les cou­lisses de l’Ecole na­tio­nale d’ad­mi­nis­tra­tion, où les fu­turs pi­lotes de la Ré­pu­blique font leurs classes, les voyants fi­nan­ciers sont au rouge. La masse sa­la­riale pèse trop lourd. Les nou­velles mis­sions im­po­sées par l’Etat coûtent cher alors que la sub­ven­tion pu­blique stagne. Et les tré­so­riers de l’école peinent à se faire payer les fac­tures des pres­ta­tions que l’ENA pro­pose. Ré­sul­tat, le dé­fi­cit aug­mente. Si rien ne change, l’école, qui dis­pose en­core d’une pe­tite ré­serve pour épon­ger, fe­ra ban­que­route d’ici quatre ans. Voi­là qui fait désordre à l’en­droit même où l’Etat se fixe pour mis­sion d’en­sei­gner les règles de la bonne ges­tion pu­blique.

La si­tua­tion se dé­grade de­puis plu­sieurs an­nées. La fuite d’une note in­terne avait dé­jà mis le su­jet sur la place pu­blique par le pas­sé. Mais, pour la pre­mière fois, « le Pa­ri­sien » « Au­jourd’hui en France » a eu ac­cès à un bi­lan de san­té dé­taillé : le compte fi­nan­cier 2017 de la pres­ti­gieuse école. Le dé­fi­cit a at­teint 2,8 M€ l’an der­nier, sur un bud­get de 40,8 M€. Les chiffres parlent d’eux-mêmes, c’est d’ailleurs pour ce­la qu’ils ont été si dif­fi­ciles à ob­te­nir.

Pour se les pro­cu­rer, la Fon­da­tion Ifrap, un think tank li­bé­ral, a sol­li­ci­té la Com­mis­sion d’ac­cès aux do­cu­ments ad­mi­nis­tra­tifs (Cada). « J’ai dû at­tendre un an entre ma de­mande ini­tiale à l’ENA et le mo­ment où l’école a été for­cée par la Cada à m’en­voyer ses comptes », sou­pire Agnès Ver­dier-Mo­li­nié, la di­rec­trice de l’Ifrap, qui a pas­sé au crible les dé­penses et les re­cettes de l’éta­blis­se­ment.

Notre jour­nal a lui aus­si ra­dio­gra­phié la comp­ta­bi­li­té 2017 et le bi­lan so­cial. Pre­mier constat : les 30,9 M€ de dé­penses de per­son­nels ab­sorbent à eux seuls la qua­siin­té­gra­li­té de la sub­ven­tion d’Etat (31,1 M€). Pas be­soin d’avoir fait l’ENA pour com­prendre que bou­cler un bud­get à l’équi­libre dans ces condi­tions re­lève de la mis­sion im­pos­sible ! L’ar­doise de 570 000 € du Ko­weït Si les sa­laires de l’équipe pé­da­go­gique et des en­sei­gnants sont confor­tables, ce sont sur­tout les 9,2 M€ al­loués aux élèves qui plombent la ligne « dé­penses de per­son­nels ».

Les 117 étu­diants qui com­posent chaque pro­mo­tion sont payés 1 682 € brut par mois pen­dant leurs deux an­nées de sco­la­ri­té. De quoi faire s’étran­gler, par exemple, les élèves des meilleures écoles de com­merce. Qui, eux, paient leur sco­la­ri­té ! Mais ce n’est pas tout. A l’ENA, les frais de mis­sion sont éga­le­ment pris en charge. Une sorte de sco­la­ri­té « all in­clu­sive ». L’ENA dé­pense ain­si chaque an­née 1,5 M€ en frais de dé­pla­ce­ment, re­pas et nui­tées ac­cor­dés aux étu­diants lors­qu’ils sont sur le ter­rain, en stage dans les pré­fec­tures, par exemple. Avan­ta­geux ? Tout dé­pend. « C’est le jack­pot si vous êtes un fils de bonne fa­mille de 20 ans, cé­li­ba­taire, qui fait ses stages lo­gé­nour­ri-blan­chi sans dé­pen­ser un rond, confie une an­cienne élève. C’est plus com­pli­qué si vous avez 30 ans, un conjoint et dé­jà un ou deux en­fants à charge. Là, le sa­laire est un peu juste… »

Mi­chel Sa­pin, élève de la pro­mo­tion Vol­taire sor­tie de l’ENA en 1980, se sou­vient qu’il avait mis en place une « caisse de so­li­da­ri­té » pour lis­ser les écarts de ce type. Dé­lé­gué des élèves en 1979, l’an­cien mi­nistre de l’Eco­no­mie sié­geait au con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion de l’école. « A l’époque, je n’ai pas sou­ve­nir de pro­blèmes liés au dé­fi­cit », confie-t-il.

Si la si­tua­tion fi­nan­cière s’est beau­coup dé­gra­dée de­puis, c’est aus­si parce que l’ENA n’est pas douée pour faire en­trer l’ar­gent dans ses caisses. Beau­coup de fac­tures de for­ma­tions res­tent en souf­france. Le Ko­weït est de loin le plus gros dé­bi­teur : il doit 569 700 € à l’école. Mais d’autres pe­tites ar­doises s’ac­cu­mulent. Le Bré­sil a deux paie­ments en sus­pens pour 20 500 € et 11 000 €, la Ré­pu­blique do­mi­ni­caine pour 22 588 €, la Jor­da­nie pour 7 268 €.

Et l’ENA n’ap­pa­raît guère plus pres­sée pour ré­gu­la­ri­ser la si­tua­tion des mau­vais

payeurs fran­çais. L’Ecole na­tio­nale su­pé­rieure de la po­lice et le Com­mis­sa­riat gé­né­ral à l’éga­li­té des ter­ri­toires lui doivent cha­cun 10 000 €. L’éta­blis­se­ment pu­blic AgroPa­risTech est dé­bi­teur de 9 120 €. Et l’As­so­cia­tion des maires de France, de 5 200 €. Une an­tenne pa­ri­sienne coû­teuse L’ar­gent sort plus vite de l’école qu’il n’y rentre, mais il fait bon vivre à l’ENA. L’ins­ti­tu­tion af­fiche une po­li­tique d’ac­tion so­ciale gé­né­reuse. En 2017, elle a ac­cor­dé 11 405 € d’aides fi­nan­cières non rem­bour­sables à ses agents, un poste bud­gé­taire en hausse de 48,12 %. De quoi faire rê­ver ceux qui n’ont d’autre so­lu­tion que de de­man­der une avance sur sa­laire…

L’ENA dé­livre aus­si gé­né­reu­se­ment les for­ma­tions en in­terne, y com­pris cer­taines aux in­ti­tu­lés in­so­lites comme « Com­prendre l’UE en une jour­née », « The Le­go se­rious play me­thod » ou en­core la mys­té­rieuse « Pra­ti­cien en hyp­nose erick­so­nienne ».

En­fin, si la dé­ci­sion a été

prise de dé­mé­na­ger l’ENA à Stras­bourg, l’école a fait ses car­tons en conser­vant une an­tenne pa­ri­sienne. Une double im­plan­ta­tion coû­teuse à l’heure des éco­no­mies d’échelle.

« Nous ne sommes pas en faillite, nous n’avons pas de dettes, in­siste Thier­ry Ro­ge­let, le se­cré­taire gé­né­ral de l’ENA. L’école est en dif­fi­cul­té fi­nan­cière mais notre ob­jec­tif est de re­ve­nir à l’équi­libre en 2020. » L’éta­blis­se­ment tra­vaille avec le mi­nis­tère de l’Ac­tion et des Comptes pu­blics pour mettre en place un plan de re­dres­se­ment. « Nous avons dé­jà fait beau­coup d’ef­forts sur nos dé­penses, pour­suit le se­cré­taire gé­né­ral. Nous avons éga­le­ment ré­duit la masse sa­la­riale en sup­pri­mant 38 postes ces der­nières an­nées. Et quatre autres postes ont été sup­pri­més en 2018 », dé­taille-t-il. Une diète bud­gé­taire d’au­tant plus cruelle que l’école n’est pas res­pon­sable de tout. Ab­sorp­tion de l’Ins­ti­tut in­ter­na­tio­nal d’ad­mi­nis­tra­tion pu­blique en 2002, du Centre d’études eu­ro­péennes de Stras­bourg en 2005… l’Etat lui a im­po­sé de gros­sir sans vrai­ment re­va­lo­ri­ser la sub­ven­tion qu’il lui verse.

Bon élève, Thier­ry Ro­ge­let veut dé­ve­lop­per les re­cettes propres plu­tôt que de ré­cla­mer da­van­tage de de­niers pu­blics. « Nous nous sommes ré­or­ga­ni­sés pour mieux en­cais­ser les fac­tures et nous al­lons nous re­cen­trer sur des mis­sions à forte va­leur ajou­tée, ex­plique-t-il. Nous ai­me­rions aus­si faire en sorte que la ré­mu­né­ra­tion de la pré­pa­ra­tion au con­cours in­terne ne soit plus uni­que­ment sup­por­tée par l’ENA. Notre ob­jec­tif est que d’autres écoles du ser­vice pu­blic ou bien les em­ployeurs d’ori­gine (col­lec­ti­vi­tés lo­cales, mi­nis­tères…) par­ti­cipent. »

La fa­brique à pré­si­dents de la Ré­pu­blique n’en­tend pas mettre la clé sous la porte. « Se­lon nos es­ti­ma­tions, nous se­rons à 1,4 M€ de dé­fi­cit en 2018 puis à 400 000 € en 2019. Avant un re­tour dans le vert, à + 500 000 €, en 2020 », pro­met Thier­ry Ro­ge­let. On croi­rait en­tendre la France qui dé­fend son bud­get à Bruxelles.

La pro­mo­tion Léo­pold Sé­dar Sen­ghor (2004) de l’ENA, celle d’Em­ma­nuel Ma­cron (ci-contre).

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