« Leur­seul­ci­ment ? La­dé­tes­ta­tion­deHol­lande »

Le Parisien (Paris) - - Le fait du jour - Pro­pos re­cueillis par RO­SA­LIE LU­CAS ET HEN­RI VER­NET

L’avo­cat et uni­ver­si­taire Ro­bert Ba­din­ter avait abo­li la peine de mort en 1981 quand il était mi­nistre de la Jus­tice. A 85 ans, ce Sage de la Ré­pu­blique, an­cien pré­sident du Conseil consti­tu­tion­nel, se dé­sole de la « dé­gé­né­res­cence » du dé­bat po­li­tique. Etes- vous éton­né par l’am­pleur prise par la ru­meur sur la théo­rie du genre ? RO­BERT BA­DIN­TER. Plus l’his­toire que vous dif­fu­sez est in­croyable, plus elle a de chance d’être crue. Goeb­bels, le grand res­pon­sable de la pro­pa­gande na­zie, le di­sait dé­jà : tant qu’à men­tir, mieux vaut que le men­songe soit énorme, c’est plus cré­dible. Il n’y a donc rien de nou­veau dans ce phé­no­mène. Sauf que les tech­niques mo­dernes de com­mu­ni­ca­tion et les ré­seaux so­ciaux per­mettent d’at­teindre im­mé­dia­te­ment un pu­blic consi­dé­rable. Le pé­ril est là. Que ces ru­meurs soient im­mé­dia­te­ment crues ne vous pa­raît pas nou­veau ? Rap­pe­lons- nous l’étude d’Ed­gar Mo­rin sur « la ru­meur d’Or­léans » . En 1969, cir­cu­lait à Or­léans une ru­meur se­lon la­quelle les femmes qui al­laient ache­ter chez cer­tains com­mer­çants juifs dis­pa­rais­saient et étaient ven­dues à des bor­dels d’Amé­rique du Sud. C’était dé­li­rant, mais la ru­meur s’était ré­pan­due. Dire au­jourd’hui que des re­pré­sen­tants d’as­so­cia­tions d’ho­mo­sexuels ou les­biennes vont ve­nir faire des cours dans les écoles pour ef­fa­cer les dis­tinc­tions entre fille et gar­çon, c’est ab­surde !

Le plus sai­sis­sant, ce sont les cris an­ti­sé­mites pous­sés par cer­tains

ma­ni­fes­tants”

Faites- vous un lien entre cette ru­meur et la ma­ni­fes­ta­tion Jour de co­lère de di­manche der­nier ? Plu­sieurs cou­rants se sont re­grou­pés pour don­ner l’il­lu­sion du nombre, qui ont pour seul ci­ment la dé­tes­ta­tion de Fran­çois Hol­lande et des ré­formes du gou­ver­ne­ment. Mais le plus sai­sis­sant, ce sont les cris an­ti­sé­mites pous­sés par cer­tains ma­ni­fes­tants. C’est la pre­mière fois de­puis la fin de l’Oc­cu­pa­tion que l’on en­tend hur­ler dans les rues de Pa­ris « de­hors les Juifs » . En­fant, j’ai vu sur les murs des mai­sons écrit à la craie « mort à Blum, mort aux juifs » . Après la guerre, on n’osait plus te­nir de tels pro­pos. J’ai vé­cu ado­les­cent la nuit de l’Oc­cu­pa­tion. Je sais ce que si­gni­fient la haine des juifs et le cri « de­hors les juifs » . Ces slo­gans de di­manche sont mor­ti­fères et ils at­teignent de plein fouet la Ré­pu­blique. Le peuple fran­çais est com­po­sé de tous les ci­toyens, sans au­cune dis­cri­mi­na­tion entre eux, quelles que soient leurs ori­gines, leur re­li­gion. C’est ce­la la vi­sion uni­ver­sa­liste de l’être hu­main qui est au coeur même de la Ré­pu­blique fran­çaise. Les réac­tions po­li­tiques ont- elles été à la hau­teur ? J’ai le sentiment que tout le monde a été sur­pris. Mais face à une telle pro- vo­ca­tion fas­ciste, à ces cris in­fâmes, j’au­rais sou­hai­té des réac­tions plus vives, des ap­pels d’as­so­cia­tions de dé­fense des droits de l’homme et des par­tis ré­pu­bli­cains pour or­ga­ni­ser une grande ma­ni­fes­ta­tion de pro­tes­ta­tion. Il faut rap­pe­ler chaque fois que né­ces­saire que la Ré­pu­blique fran­çaise ne peut pas to­lé­rer ces cris, pas plus qu’elle ne sau­rait lais­ser pas­ser des slo­gans « de­hors les mu­sul­mans » ou « de­hors les Arabes » . Ce di­manche, ce sont les op­po­sants au ma­riage pour tous qui dé­filent. Etes- vous sur­pris que cette loi di­vise au­tant ? Ce texte est vo­té, la loi a été dé­cla­rée consti­tu­tion­nelle, elle doit donc être ap­pli­quée. C’est ce­la l’ordre ré­pu­bli­cain. Les ad­ver­saires de la loi peuvent de­man­der lors des pro­chaines élec­tions la sup­pres­sion du ma­riage pour tous. On ver­ra d’ailleurs quels par­tis ose­ront le faire. Mais elle est au­jourd’hui la loi et on doit s’y confor­mer. Consta­tez- vous un abais­se­ment du dé­bat po­li­tique ? Il y a une forme de dé­gé­né­res­cence. Le dé­bat est dé­sor­mais ins­tan­ta­né, en rai­son des nou­velles tech­niques de com­mu­ni­ca­tion. Et il est moins contrô­lé. Le filtre des ré­dac­tions des mé­dias ou des or­ga­ni­sa­tions po­li­tiques dis­pa­raît. L’es­sen­tiel se passe sur des ré­seaux so­ciaux, s’ins­crit dans des pe­tites phrases dif­fu­sées aus­si­tôt, dans des réac­tions ins­tan­ta­nées sou­vent ano­nymes. Ce chan­ge­ment tech­no­lo­gique in­duit in­évi­ta­ble­ment un ap­pau­vris­se­ment du dé­bat po­li­tique. Dans ces mou­ve­ments, il y a aus­si des slo­gans « Hol­lande dé­gage » et on en­tend à l’As­sem­blée cer­tains dé­pu­tés de droite faire un pro­cès en illé­gi­ti­mi­té au pré­sident… Pure dé­ma­go­gie ! Le pré­sident Hol­lande a été élu ré­gu­liè­re­ment, tout comme la ma­jo­ri­té par­le­men­taire. Il est vrai que j’ai dé­jà en­ten­du il y a trente ans ce genre de pro­pos. En 1981, après l’élec­tion triom­phale de Mit­ter­rand et d’une ma­jo­ri­té de gauche, la droite par­lait tou­jours d’une « ex­pé­rience so­cia­liste » , comme si Ma­rianne avait fait une fugue hors du do­mi­cile conju­gal dans les bras des so­cia­listes. Ce qui est sai­sis­sant en re­vanche, c’est que de­puis que le chô­mage a com­men­cé à ex­plo­ser, à par­tir de 1977, à chaque élec­tion na­tio­nale, sauf une, il y a eu un chan­ge­ment de ma­jo­ri­té. J’ap­pelle ce­la la loi de l’in­som­nie. Vous êtes au lit, souf­frant, vous ne dor­mez pas. Que faites- vous ? Vous êtes sur le cô­té gauche, vous vous tour­nez sur le cô­té droit. Et comme vous ne dor­mez tou­jours pas, vous re­chan­gez, en vain. Tant que le chô­mage, qui est le cancer de la France, per­sis­te­ra à un haut ni­veau, il en ira ain­si.

Aux élec­tions eu­ro­péennes, il faut s’at­tendre à une grande vic­toire

de l’abs­ten­tion”

Le FN peut- il pro­fi­ter de ce cli­mat lors des pro­chaines élec­tions ? Aux mu­ni­ci­pales, l’op­po­si­tion fe­ra sans doute quelques pro­grès, la pré­sence du FN se­ra un peu plus forte, mais je ne m’at­tends pas à un grand bou­le­ver­se­ment. Aux eu­ro­péennes, que les élec­teurs boudent trop vo­lon­tiers, l’enjeu po­li­tique se­ra d’une grande im­por­tance. Il s’agit du rap­port des Fran­çais à l’Union eu­ro­péenne. Le risque de désa­mour est évident. Il faut donc s’at­tendre à une grande vic­toire de l’abs­ten­tion. In­évi­ta­ble­ment, ce­la pro­fi­te­ra aux ex­trêmes. Je le re­gret­te­rai, car je suis un Eu­ro­péen convain­cu. Le pro­pos de Fran­çois Mit­ter­rand : « La France est notre pa­trie, l’Eu­rope est notre ave­nir » est tou­jours vrai dans ce monde glo­ba­li­sé. Ce que je re­doute, c’est que l’in­com­pré­hen­sion et l’in­dif­fé­rence du pu­blic trans­forment ce scru­tin eu­ro­péen en un vote de dé­fiance à l’égard du gou­ver­ne­ment. Ap­prou­vez- vous le tour­nant so­cial- dé­mo­crate de Fran­çois Hol­lande ? Ab­so­lu­ment, mais je n’ai pas de mé­rite parce que j’ai tou­jours été so­cial­dé­mo­crate. Je l’étais dé­jà en 1981, alors que ce n’était guère à la mode. Le tour­nant était in­évi­table. Il y a un re­fus d’in­ves­tir dans l’éco­no­mie na­tio­nale. Même les grands groupes fran­çais in­ves­tissent en de­hors de l’Hexa­gone une grande part de leurs pro­fits. Quant aux firmes étran­gères, elles re­noncent trop sou­vent à in­ves­tir en France en di­sant : trop de charges, trop d’im­pôts, trop de ré­gle­men­ta­tion… Mais plus in­quié­tant à mes yeux que la fuite des ca­pi­taux, il y a la fuite des cer­veaux. At­ten­tion à ce que notre jeu­nesse, et no­tam­ment ses élé­ments les mieux for­més, ne pro­jette pas sa car­rière hors de nos fron­tières. Ce se­rait un pé­ril grave pour l’ave­nir de la France. Fran­çois Hol­lande est- il au ni­veau pré­si­den­tiel ? Cer­tai­ne­ment. En­core fau­drait- il sou­hai­ter qu’il bé­né­fi­cie de ce fac­teur im­por­tant en po­li­tique : la chance.

( LP/ Del­phine Gold­sz­te­jn.)

Pa­ris, jeu­di. « Face à une telle pro­vo­ca­tion fas­ciste, j’au­rais sou­hai­té des réac­tions plus vives » , dé­plore Ro­bert Ba­din­ter, à pro­pos des ma­ni­fes­ta­tions de di­manche der­nier.

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