6fé­vrier1934, nuit­de­co­lère

Il ya­quatre- vingt­sans, 30 000ma­ni­fes­tants, exas­pé­rés­pa­ru­neRé­pu­bli­queà­la­peine, conver­gent­vers­lePa­lais- Bour­bon. L’émeute, d’une­vio­len­cei­nouïe, fait 15morts.

Le Parisien (Paris) - - Mon dimanche -

ous à la Con­corde ! Bien que le lieu de ren­dez- vous n’ait pas été fixé, c’est là que conver­ge­ront, dès la sor­tie des bu­reaux, tous ceux qui exècrent cette Ré­pu­blique in­ca­pable de faire face à la crise qui sé­vit de­puis trois ans en France. C’est juste en face, de l’autre cô­té de la Seine, que le gou­ver­ne­ment du ra­di­cal Da­la­dier doit être in­ves­ti dans la soi­rée à la chambre des dé­pu­tés. Tout ce que les ma­ni­fes­tants dé­testent est concen­tré là, dans ce temple des com­pro­mis boi­teux, de l’in­sta­bi­li­té mi­nis­té­rielle et de la cor­rup­tion. « A bas les vo­leurs ! » scandent dé­jà les pre­miers ma­ni­fes­tants qui dé­boulent vers 17 heures.

Quelques se­maines plus tôt, l’af­fai- re Sta­vis­ky, du nom de cet es­croc juif d’ori­gine ukrai­nienne qui a vi­si­ble­ment bé­né­fi­cié d’ap­puis po­li­tiques, a ache­vé de dis­cré­di­ter ce « ré­gime des scan­dales » . « Il faut que le gou­ver­ne­ment se rende compte que le peuple est ré­veillé, dé­ci­dé à en fi­nir avec les in­ter­na­tio­naux ré­vo­lu­tion­naires et les po­li­ti­ciens pour­ris » , écrit ain­si « l’Ami du peuple » . At­ti­sées par une cam­pagne de presse ul­tra­vio­lente, les ma­ni­fes­ta­tions se mul­ti­plient et pré­ci­pitent la chute du gou­ver­ne­ment di­ri­gé par Ca­mille Chau­temps.

Son suc­ces­seur, Edouard Da­la­dier, nom­mé le 3 fé­vrier, met le feu aux poudres en li­mo­geant aus­si­tôt le pré­fet de po­lice de Pa­ris, Chiappe, connu pour sa man­sué­tude avec les agi­ta­teurs d’ex­trême droite. C’en est trop pour les ligues na­tio­na­listes, or­ga­ni­sées sur un mode pa­ra­mi­li­taire, qui battent le rap­pel des troupes pour le mar­di 6.

Elles sont nom­breuses, en cette froide soi­rée d’hi­ver, à se di­ri­ger vers la chambre des dé­pu­tés. Par­mi les prin­ci­pales ligues qui marchent sur l’an­cienne place de la Ré­vo­lu­tion en en­ton­nant « la Mar­seillaise » et « la Ma­de­lon » , la plus an­cienne est l’Ac­tion fran­çaise. Flan­quée de son bras mus­clé, les Ca­me­lots du Roi, elle veut ren­ver­ser la Ré­pu­blique, cette « gueuse » haïe, et res­tau­rer la mo­nar­chie. Les Jeu­nesses Pa­triotes sont aus­si de la par­tie, comme So­li­da­ri­té fran­çaise qui se ré­clame du fas­cisme ita­lien. On compte éga­le­ment la puis­sante as­so­cia­tion des Croix- deFeu, créée en 1927 par le co­lo­nel de La Rocque, qui ras­semble des nos­tal­giques de l’es­prit des tran­chées de 14- 18.

Les as­so­cia­tions d’an­ciens combattants ap­pellent aus­si à la mo­bi­li­sa­tion : l’UNC, à droite, compte 900 000 hommes ! Quant à l’Arac, liée au Par­ti com­mu­niste, elle est bien dé­ci­dée à ne pas lui lais­ser le mo­no­pole de la co­lère des poi­lus. Si tous n’ont pas les mêmes mo­ti­va­tions, tous veulent la dé­mis­sion du gou­ver­ne­ment Da­la­dier, comme l’exigent les ca­li­cots qui flottent au­des­sus de la foule.

che­vaux des forces de l’ordre at­ta­qués au ra­soir

nLes Très vite, la ma­ni­fes­ta­tion dé­gé­nère et vire à l’émeute. Les gardes ré­pu­bli­cains, mas­sés à l’en­trée du pont de la Con­corde, sont har­ce­lés par les fac­tieux les plus vi­ru­lents, dé­ter­mi­nés à prendre d’as­saut le Pa­lais- Bour­bon. Par­paings, ba­lus­trades, mor­ceaux d’as­phalte, plaques de fonte… Toutes sortes de pro­jec­tiles sont uti­li­sées pour la­pi­der les forces de l’ordre, trop peu nom­breuses et vite ac­cu­lées. « Tous nos casques étaient bos­se­lés » , consta­te­ra le len­de­main le co­lo­nel Ni­co­let.

Des au­to­bus de la ligne AC sont in­cen­diés, comme le rez- de- chaus­sée du mi­nis­tère de la Ma­rine. La ca­va­le­rie charge, mais les plus en­ra­gés jettent des billes et des pé­tards sous les che­vaux. Cer­tains tranchent même leurs jar­rets à l’aide de ra­soirs fixés au bout de cannes ! « A l’eau les gardes » , me­nacent les as­saillants, ar­més de mas­sues de plomb.

A 19 h 30, des coups de feu claquent. Lances à eau et bâ­tons blancs ne suf­fisent plus. Po­li­ciers et gen­darmes sortent les 7,65 mm et ré­pliquent au moins trois fois jus­qu’à la fin des com­bats de rue, peu avant 3 heures. Des cen­taines de bles­sés sont éva­cués. Qua­torze ma­ni­fes­tants ne se re­lè­ve­ront pas. Tout comme le gou­ver­ne­ment Da­la­dier, in­ves­ti dans la nuit… et dé­mis­sion­né le len­de­main. Der­nière vic­time d’une nuit de fo­lie où la Ré­pu­blique a va­cillé.

( Ro­ger- Viollet.)

Place de la Con­corde, Pa­ris ( Ier), le 6 fé­vrier 1934. Les ma­ni­fes­tants d’ex­trême droite s’en prennent vio­lem­ment à la garde ré­pu­bli­caine qui bloque le pont qui mène au Pa­lais- Bour­bon.

( Ro­ger- Viollet.)

Pa­ris, le 6 fé­vrier 1934. Les puis­santes Croix- de- Feu, nos­tal­giques de l’es­prit des tran­chées de 14- 18.

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