« A l’écran, ça fait au­then­tique »

Vir­gi­nie Spies, sé­mio­logue et ana­lyste des mé­dias

Le Parisien (Paris) - - Télévision Etmédias - Pro­pos recueillis par HÉ­LÈNE BRY

Maître de confé­rences à l’uni­ver­si­té d’Avignon ( Vau­cluse), Vir­gi­nie Spies confie que les in­to­na­tions chan­tantes font dé­sor­mais par­ties du mar­ke­ting. Avez- vous le sen­ti­ment que les ac­cents font une per­cée à la té­lé ? VIR­GI­NIE SPIES. Oui. Dans « L’amour est dans le pré » ( M 6), par exemple, l’ac­cent est même mis en avant chez les agri­cul­teurs qui en ont un. Ça fait plus vrai ! On voit même ar­ri­ver des sous- titres pour mieux com­prendre ce que disent ces « vrais gens » . Cette quête d’au­then­ti­ci­té par l’ac­cent se voit aus­si dans des pro­grammes plus que dé­com­plexés, comme « les Ch’tis » ou « les Mar­seillais » ( W 9). On voit bien que le but est qu’ils gardent au maxi­mum leur ac­cent, avec un cô­té dé­ri­sion, mo­que­rie. Une bim­bo avec l’ac­cent, c’est bien plus drôle ! Com­ment ex­pli­quez- vous cet en­goue­ment des chaînes ? C’est avant tout du mar­ke­ting. On se dit : l’ac­cent, ça fait au­then­tique et sin­cère. Le té­lé­spec­ta­teur va se dire : cette per­sonne- là qui parle avec l’ac­cent, elle ne l’a pas gom­mé, elle n’a pas tra­vaillé sa com, donc elle est vraie. Comme si l’ac­cent était un sur­plus de sin­cé­ri­té. Je dis bien « comme si » , car je ne vois pas pour­quoi les gens qui ont un ac­cent se­raient plus sin­cères que les autres… Qu’y a- t- il der­rière cet af­fi­chage d’au­then­ti­ci­té ? On af­fiche cette au­then­ti­ci­té pour faire croire qu’on est moins dans le for­ma­tage. C’est une ma­nière de ré­pondre à la mé­fiance du pu­blic qui a ten­dance à se dire : la té­lé nous ment, on ne croit plus ce qu’elle ra­conte… Or le for­ma­tage, en par­ti­cu­lier ce­lui de la voix, est une réa­li­té à la té­lé. Fa­brice Lu­chi­ni dit quelque chose de très juste : « A l’époque, il y avait des voix à la té­lé ; au­jourd’hui, il y a un ton. » Et c’est vrai qu’on ap­prend aux jour­na­listes à par­ler tous de la même ma­nière ? C’est le fa­meux « ton Ca­pi­tal » . On a l’im­pres­sion que les ac­cents percent dans la té­lé­réa­li­té, alors que le jour­na­lisme « sé­rieux » les re­jette en­core…

C’est vrai qu’on ima­gine mal un jour­na­liste pré­sen­ter le JT de 20 heures avec un ac­cent. Ça ne s’est ja­mais vu, sauf en ré­gions. Le but est de tou­cher tout le monde, de n’ex­clure per­sonne. Dans le jour­na­lisme, les su­jets sé­rieux, il y a un ton qui est tou­jours le même, et, de temps en temps, un Jean- Mi­chel Apha­tie qui as­sume com­plè­te­ment son ac­cent. Il y en a un aus­si qui a bien com­pris, de­puis long­temps, qu’il ne fal­lait sur­tout pas gom­mer les ac­cents des per­sonnes in­ter­viewées dans son 13 Heures : c’est Jean- Pierre Per­naut. Car l’ac­cent, ça fait ré­gion, ça fait France…

( DR.)

Vir­gi­nie Spies.

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