Rwan­da, un­pro­cè­shis­to­rique

Près de vingt ans après les mas­sacres auR­wan­da, la France pour­suit unde leurs res­pon­sables pour com­pli­ci­téde gé­no­cide. Une­pre­mière ju­di­ciaire.

Le Parisien (Paris) - - Faitsdivers - NI­CO­LAS JAC­QUARD

D’abord une voi­ture ou­vreuse, puis deux ca­mions trans­por­tant une qua­ran­taine de mi­li­ciens. Ce 8 avril 1994, le der­nier gé­no­cide du XXe siècle a com­men­cé de­puis qua­rante- huit heures. En trois mois, au Rwan­da, il fe­ra 800 000 morts, en ma­jo­ri­té des Tut­sis, pour la plu­part tués à coups de ma­chettes. Les bour­reaux mettent à l’oeuvre un plan pen­sé des mois à l’avance.

Ce jour- là, dans le nord du pays, cette qua­ran­taine de mi­li­ciens ex­ter­mine en quelques heures, sur la col­line de Ke­sho, près de 1 500 per­sonnes, hommes, femmes, en­fants. Une di­zaine de res­ca­pés évo­que­ront la pré­sence d’un homme, Pas­cal Sim­bi­kang­wa, ma­ni­fes­te­ment l’un des chefs de ces gé­no­ci­daires. Il faut dire que l’in­té­res­sé est pa­ra­plé­gique, re­con­nais­sable à son fau­teuil rou­lant.

Son pro­cès s’ouvre au­jourd’hui de­vant les as­sises de Pa­ris. Il est, en France, le pre­mier du genre. Pas­cal Sim­bi­kang­wa, 55 ans, est ac­cu­sé de com­pli­ci­té de gé­no­cide. Au terme de l’ins­truc­tion, qui a sui­vi son ar­res­ta­tion for­tuite à Mayotte en 2008, sa par­ti­ci­pa­tion au mas­sacre de Ke­sho, comme à d’autres as­sas­si­nats, n’a fi­na­le­ment pas été re­te­nue, au grand dam des par­ties ci­viles. D’où la seule ac­cu­sa­tion de com­pli­ci­té. « Nous vou­lions faire ap­pel de la mise en ac­cu­sa­tion, mais comme il est en dé­ten­tion pro­vi­soire de­puis quatre ans, il y avait un risque qu’il soit li­bé­ré » , dé­crypte Me Si­mon Fo­re­man, avo­cat du Col­lec­tif des par­ties ci­viles pour le Rwan­da ( CPCR).

Il est tou­te­fois vrai, comme l’ont no­té les juges, que « compte te­nu du temps écou­lé entre les évé­ne­ments et la dé­po­si­tion des té­moins, des di­ver­gences existent » . Et pour cause : il au­ra fal­lu presque vingt ans, jour pour jour, pour que l’un de ces gé­no­ci­daires rwan­dais pré­su­més, ré­fu­giés en grand nombre sur le sol fran­çais, ne com­pa­raisse de­vant un ju­ry.

Sim­bi­kang­wa est donc un sym­bole. Me Alexan­dra Bour­geot, l’un de ses deux avo­cats com­mis d’office, le re­con­naît : « Cette au­dience est em­blé­ma­tique, mais il s’agit du pro­cès de M. Sim­bi­kang­wa, pas ce­lui du gé­no­cide. » Se­lon sa dé­fense, l’ac­cu­sé, qui nie tout, « n’avait pas de pou­voir dé­ci­sion­naire. Il a mau­vaise ré­pu­ta­tion. Un mythe s’est créé au­tour de lui » .

L’homme fut pour­tant membre fon­da­teur de la Ra­dio- té­lé­vi­sion libre des Mille Col­lines ( RTLM), qui ap­pe­la très tôt à l’éli­mi­na­tion des Tut­sis. An­cien nu­mé­ro trois des ser­vices de ren­sei­gne­ment rwan­dais, il est dé­crit par de nom­breux té­moins comme l’une des têtes pen­santes des mas­sacres. Il com­pa­raî­tra ce­pen­dant uni­que­ment pour avoir four­ni en armes les tueurs de plu­sieurs bar­rages où les Tut­sis étaient li­qui­dés. Des faits qui lui font en­cou­rir la ré­clu­sion à per­pé­tui­té. nLa « Fran­che­ment, ce n’est pas le quan­tum de la peine qui nous im­porte, re­prend Me Fo­re­man. Qu’il prenne huit ans, comme Pa­pon, ou per­pé­tui­té, comme Bar­bie : l’im­por­tant, c’est sur­tout de mettre un terme à vingt ans de com­plai­sance. »

Car, par­mi les mil­liers de gé­no­ci­daires à avoir fui le Rwan­da l’été 1994, plu­sieurs di­zaines, a mi­ni­ma, ont re­fait leur vie dans l’Hexa­gone. « Ils pen­saient trou­ver en France un havre de paix. Les faits leur ont don­né rai­son » , es­time Me Fo­re­man. Mise

France a traî­né des pieds

en cause en tant que prin­ci­pal sou­tien du ré­gime rwan­dais avant et pen­dant le gé­no­cide, la France a en ef­fet traî­né des pieds pour ju­ger les bour­reaux pré­sents sur son sol. « La plainte ini­tia­le­ment dé­po­sée contre M. Sim­bi­kang­wa est loin d’être la plus an­cienne » , note l’as­so­cia­tion Sur­vie, éga­le­ment par­tie ci­vile. Cer­tains dos­siers sont en cours de­puis… 1995. Plus d’une ving­taine sont à l’ins­truc­tion.

Sur­vie dé­nonce ain­si « les len­teurs in­sup­por­tables de la jus­tice fran­çaise de­puis vingt ans » . Dans une autre af­faire du même type, la France a d’ailleurs été condam­née par la Cour eu­ro­péenne des droits de l’homme pour « re­tard à ap­por­ter la jus­tice » . Peut- être la ré­cente créa­tion d’un pôle gé­no­cide au par­quet de Pa­ris ( lire ci- des­sous) chan­ge­ra- t- elle la donne. « Sou­hai­tons que ce pro­cès at­tire l’at­ten­tion sur le gé­no­cide rwan­dais, mé­con­nu mal­gré l’im­pli­ca­tion des au­to­ri­tés fran­çaises. »

( AP/ Ri­car­do Ma­za­lan.)

Nyan­za ( Rwan­da). En trois mois, 800 000 per­sonnes ont été tuées au Rwan­da, ma­jo­ri­tai­re­ment des Tut­sis. A la fin de la guerre ci­vile, nombre des chefs gé­no­ci­daires ont fui pour la France.

Pas­cal Sim­bi­kang­wa est dé­crit par des té­moins comme l’une des têtes pen­santes des mas­sacres au Rwan­da.

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