Sui­cide des pa­trons: la ter­rible réa­li­té

En cette Jour­née de pré­ven­tion du sui­cide, les pro­fes­sion­nels alertent sur le fait que de plus en plus de pa­trons de PME mettent fin à leurs jours.

Le Parisien (Paris) - - Lefaitdujour - MARC LOMAZZI ET EL­SA MA­RI

L’his­toire avait frap­pé les es­prits. En juin 2007, dans l’un des der­niers bas­tions in­dus­triels des Cé­vennes, le fon­da­teur de Jal­latte, de­ve­nu en un de­mi- siècle le nu­mé­ro un de la chaus­sure de sé­cu­ri­té, se ti­rait une balle dans la tête. A 88 ans, Pierre Jal­latte n’avait pas sup­por­té la dé­ci­sion des nou­veaux pro­prié­taires de dé­lo­ca­li­ser la pro­duc­tion du site his­to­rique de Saint- Hip­po­lyte- du- Fort ( Gard) vers la Tu­ni­sie. La mort de ce pa­tron, res­pec­té de tous, eut un im­mense re­ten­tis­se­ment. Le reste du temps, le sui­cide des pa­trons fait ra­re­ment la une.

nUn phé­no­mène dif­fi­cile à me­su­rer

Alors que se dé­roule au­jourd’hui la Jour­née de pré­ven­tion du sui­cide ( lire en­ca­dré), le su­jet est res­té jus­qu’ici dans l’ombre. Il est d’ailleurs ta­bou chez la plu­part des chefs d’en­tre­prise. Vouant un culte à la per­for­mance, ces der­niers passent très sou­vent sous si­lence leurs dif­fi­cul­tés vé­cues comme un in­sup­por­table échec per­son­nel. « Quand une en­tre­prise va mal, on pense sys­té­ma­ti­que­ment aux sa­la­riés mais on ou­blie la souf­france des pa­trons » , confirme Fan­ny Ga­me­lin, dont le père se sui­ci­da en 2008 quelques jours après le pla­ce­ment de son en­tre­prise en re­dres­se­ment ju­di­ciaire ( lire page sui­vante).

Su­jet oc­cul­té aus­si dans une so­cié­té où le mal- être au tra­vail ne peut être que ce­lui des sa­la­riés et presque ja­mais ce­lui du chef d’en­tre­prise, ju­gé pro­ba­ble­ment dans l’opi­nion pu­blique comme le cou­pable et ja­mais la vic­time de la souf­france au bu­reau ou à l’usine. Pour­tant, « de­puis les vagues de sui­cide chez Re­nault en 2006- 2007 et chez France Té­lé­com entre 2008 et 2010, on sait que les condi­tions de tra­vail peuvent être une rai­son du pas­sage à l’acte. Cette prise de conscience est ré­cente, mais lors­qu’un sa­la­rié se donne la mort, ce­la est trai­té dans les jour­naux comme un fait de so­cié­té alors que le sui­cide d’un pa­tron est gé­né­ra­le­ment consi­dé­ré comme un fait di­vers » , sou­ligne Oli­vier Torres ( lire ci- des­sous), un uni­ver­si­taire qui s’est fait une spé­cia­li­té d’aus­cul­ter la san­té des chefs d’en­tre­prise.

Et, se­lon ce cher­cheur, les sui­cides de pa­trons, et no­tam­ment des di­ri­geants de PME, d’ar­ti­sans ou de com­mer­çants n’ont ja­mais été aus­si nom­breux. Sur­en­det­te­ment, dé­pôt de bi­lan, li­cen­cie­ments… im­puis­sants à faire face, ils se­raient, comme les agri­cul­teurs, un à deux à se don­ner la mort chaque jour. En l’ab­sence de sta­tis­tiques of­fi­cielles, le phé­no­mène est dif­fi­cile à me­su­rer. Mais il a at­teint de telles pro­por­tions que le tri­bu­nal de com­merce de Saintes ( Cha­rente- Ma­ri­time) a mis sur pied une cel­lule psy­cho­lo­gique ( lire page sui­vante). Une ini­tia­tive in­édite.

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