Le faux pas de Tau­bi­ra

Mal­adresse ou pres­sion ? La­garde des Sceaux est ac­cu­sée d’ avoir vou­lu mu­ter un haut ma­gis­trat pourdes rai­sons po­li­tiques.

Le Parisien (Paris) - - Politique - TIMOTHÉE BOUTRY

Avec em­phase, et même une cer­taine verve, Ch­ris­tiane Tau­bi­ra n’a eu de cesse de mettre en avant son res­pect de « l’in­dé­pen­dance de la jus­tice » de­puis son ar­ri­vée au mi­nis­tère. La convo­ca­tion par le ca­bi­net de la mi­nistre du pro­cu­reur gé­né­ral de Pa­ris, Fran­çois Falletti, le 27 jan­vier, pour l’in­ci­ter à quit­ter son poste sen­sible met sé­rieu­se­ment à mal ce prin­cipe.

La confir­ma­tion de cette ren­contre, ré­vé­lée par « le Ca­nard en­chaî­né » , a pro­vo­qué la stu­peur des syn­di­cats de ma­gis­trats. « Ahu­ris­sant » , s’étrangle Christophe Ré­gnard, le pré­sident de l’Union syn­di­cale des ma­gis­trats ( USM, mo­dé­ré). « Une pres­sion dé­tes­table » , ad­met Fran­çoise Martres, l a pré­si­dente du Syn­di­cat de la ma­gis­tra­ture ( SM, gauche), pour­tant très proche de la Place Ven­dôme. Des syn­di­cats de ma­gis­trats très re­mon­tés mais qui n’ac­ceptent pas non plus les cri­tiques d’une op­po­si­tion qui ne s’est pas gê­née en son temps pour dé­pla­cer d’of­fice les hauts ma­gis­trats lui dé­plai­sant. Nom­mé sous l’ère Sar­ko­zy Jeu­di 23 jan­vier, Fran­çois Falletti ap­prend qu’il est convo­qué, le lun­di sui­vant, par la di­rec­trice de ca­bi­net de la mi­nistre et son ad­joint. Son épouse qui l’ac­com­pagne en per­ma­nence — Fran­çois Falletti est aveugle — doit res­ter dans le cou­loir. Ses in­ter­lo­cu­teurs vont alors l’in­ci­ter à can­di­da­ter à un poste va­cant à la Cour de cas­sa­tion. « Avec in­sis­tance » , pré­cise ce très haut ma­gis­trat dans le cour­rier cour­rou­cé qu’il a adres­sé à Ch­ris­tiane Tau­bi­ra mar­di.

Plus gê­nant, les membres du ca­bi­net in­diquent qu’ils sou­haitent ob­te­nir sa mu­ta­tion pour mettre à sa place un ma­gis­trat qui par­tage leur « sen­si­bi­li­té » . Nom­mé sous l’ère Sar­ko­zy, Fran­çois Falletti est consi­dé­ré comme un ma­gis­trat de droite. La chan­cel­le­rie ne nie pas cette ren­contre. « A quinze mois de sa re­traite, un poste va­cant qui lui per­met­tait en outre de pro­lon­ger ses fonc­tions de trois ans lui a été pro­po­sé. Il l’a re­fu­sé. Dont acte » , ar­gu­mente- t- on Place Ven­dôme.

De fait, sauf à in­vo­quer une éven­tuelle faute, le ma­gis­trat ne peut pas être dé­pla­cé contre son gré. Un en­tre­tien « tout à fait clas­sique » , a ré­agi Tau­bi­ra, cha­hu­tée hier à l’As­sem­blée ( lire ci­des­sous). Sauf que le mi­nis­tère ne dé­ment pas que la « sen­si­bi­li­té » du ma­gis­trat soit l’ob­jet des dis­cus­sions. « Le pro­cu­reur gé­né­ral a mal vé­cu cet en­tre­tien » , fait- on va­loir dans l’en­tou­rage du prin­ci­pal in­té­res­sé. « J’es­saye d’exer­cer ma tâche avec beau­coup d’in­té­gri­té et de dis­po­ni­bi­li­té in­tel­lec­tuelle. Ça me pas­sionne » , se contente d’in­di­quer Fran­çois Falletti, joint hier par té­lé­phone.

Les ob­ser­va­teurs s’in­ter­rogent sur les rai­sons de la ten­ta­tive d’évic­tion de ce ma­gis­trat, loin d’être consi­dé­ré comme un franc­ti­reur in­con­trô­lable. La toute ré­cente no­mi­na­tion d’un pro­cu­reur na­tio­nal fi­nan­cier n’y se­rait pas étran­gère : avec l’ar­ri­vée de ce nou­veau ma­gis­trat en concur­rence di­recte avec le pro­cu­reur de Pa­ris pour la ges­tion des af­faires sen­sibles, le pro­cu­reur gé­né­ral de Pa­ris voit son rôle d’ar­bitre ac­cru. Le par­quet de Pa­ris dé­ment en tout cas les in­for­ma­tions de presse se­lon les­quelles Fran­çois Mo­lins, l’ac­tuel ti­tu­laire du poste, ait été in­vi­té à rem­pla­cer Fran­çois Falletti. Les ma­noeuvres en cou­lisses et les ru­meurs ré­vèlent en tout cas une chose : la no­mi­na­tion des hauts ma­gis­trats de­meure une pré­oc­cu­pa­tion ma­jeure du pou­voir.

( AFP/ Joël Saget.)

Pa­ris ( Ier), le 9 jan­vier. La mi­nistre de la Jus­tice, Ch­ris­tiane Tau­bi­ra, a convo­qué fin jan­vier dans son bu­reau le pro­cu­reur gé­né­ral de Pa­ris, Fran­çois Falletti ( à gauche), pour l’in­ci­ter à can­di­da­ter à un poste va­cant à la Cour de cas­sa­tion.

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