En Tu­ni­sie, l’op­po­si­tion reste mo­bi­li­sée

L’as­sas­sin de l’op­po­sant Cho­kri Be­laïd a été tué mar­di par la po­lice. Pour­tant, des ques­tions de­meurent…

Le Parisien (Paris) - - Politique - TU­NIS ( TU­NI­SIE) De nos en­voyés spé­ciaux AVA DJAMSHIDI

Les mains trem­blantes, le vi­sage cris­pé, elle fume ner­veu­se­ment une ci­ga­rette. Les ba­dauds qui font les soldes ave­nue Bour­gui­ba la dé­vi­sagent avec cir­cons­pec­tion der­rière ses grandes lu­nettes. En Tu­ni­sie, quand on est une femme, ça ne se fait pas. En tout cas pas en pu­blic. Mais Hou­da Cher­ni, 38 ans, « ju­riste et dé­mo­crate » , comme elle se dé­fi­nit elle- même, n’en a que faire. Sous des vo­lutes de fu­mée, elle crie son dé­pit. Et elle n’est pas la seule. Il est mi­di à Tu­nis, et au coeur de la ca­pi­tale, la co­lère gronde. Comme tous les mer­cre­dis de­puis douze mois, hier, plu­sieurs cen­taines de ma­ni­fes­tants se sont ras­sem­blés pour ne pas ou­blier les trois balles ti­rées à bout por­tant sur Cho­kri Be­laïd, fa­rouche pour­fen­deur des is­la­mistes du par­ti En­nah­da, alors au pou­voir. Cet as­sas­si­nat, com­mis il y a un an jour pour jour, avait trau­ma­ti­sé de nom­breux Tu­ni­siens et pré­ci­pi­té le pays dans une grave crise po­li­tique.

La veille, les au­to­ri­tés tu­ni­siennes ont pour­tant an­non­cé avoir tué l’au­teur pré­su­mé du meurtre, lors d’une opé­ra­tion an­ti­ter­ro­riste dans la ban­lieue de Tu­nis. Au terme d’un as­saut de vingt heures contre une mai­son de Raoued, sur le lit­to­ral au nord de la ca­pi­tale, les uni­tés spé­ciales de la garde na­tio­nale ont réus­si à tuer sept ter­ro­ristes. « L’en­quête et les ana­lyses ont dé­voi­lé l’identité de Ka­mel Gadh­gadhi qui a été éta­blie scien­ti­fi­que­ment, s’est fé­li­ci­té le mi­nistre de l’In­té­rieur, Lof­ti Ben Jed­dou. Gadh­gadhi est ce­lui qui a com­mis l’as­sas­si­nat po­li­tique du mar­tyr Cho­kri Be­laïd. C’est le plus beau ca­deau qu’on puisse faire aux Tu­ni­siens au pre­mier an­ni­ver­saire de son as­sas­si­nat. »

On ne veut pas que l’as­sas­si­nat d’un être hu­main

consti­tue un ca­deau”

Zied La­kh­dar, suc­ces­seur de Be­laïd à la tête du Par­ti Al Wa­tad

Pas de quoi apai­ser l’ire de ces hommes et de ces femmes qui se sont en­core ras­sem­blés en sou­ve­nir de l’op­po­sant au len­de­main de cette an­nonce. « On ne veut pas que l’as­sas­si­nat d’un être hu­main consti­tue un ca­deau, dé­plore Zied La­kh­dar, suc­ces­seur de Be­laïd à la tête du Par­ti des pa­triotes dé­mo­crates uni­fié ( Al Wa­tad). On ré­clame la vé­ri­té. On au­rait pré­fé­ré que les gen­darmes l’ar­rêtent pour qu’il puisse té­moi­gner, et qu’il soit ju­gé. » Au­tour de lui, les por­traits du dé­funt vo­lettent sur des ban­de­roles, les slo­gans fusent. « Mi­nis­tère de l’In­té­rieur, Gadh­gadhi, c’est de la co­mé­die ! » , clament les ma­ni­fes­tants. Hou­da Cher­ni ful­mine en­core : « C’est une mas­ca­rade ! Comme par ha­sard, une se­maine après l’ar­ri­vée du nou­veau gou­ver­ne­ment ( NDLR : tous les mi­nistres sont sans éti­quette po­li­tique), ils tuent l’as­sas­sin ! En réa­li­té, ils veulent en­ter­rer le dos­sier, évi­ter une en­quête et ache­ter la paix. Mais nous, on n’ac­cepte pas d’être trai­té comme un peuple dé­bile. On veut sa­voir qui sont les com­man­di­taires qui ont fi­nan­cé et or­ga­ni­sé ce crime. »

Des tracts cir­culent par­mi la foule. Mou­nir Ben Mos­ba, 50 ans, peine à les dé­chif­frer. « Je suis ven­deur, je ne sais pas bien lire l’arabe, s’ex­cuse- t- il. Mais je ne suis pas idiot. On n’a pas de preuves sur l’identité de l’homme que les forces spé­ciales ont tué. Il n’y a pas eu de pho­to, rien. Le gou­ver­ne­ment s’ima­gine que nous al­lons nous conten­ter de ces an­nonces, mais ce n’est pas le cas. On pro­teste pour faire va­loir nos droits, comme ce­lui de connaître la vé­ri­té. » Il compte prendre part, au­jourd’hui, au grand ras­sem­ble­ment pré­vu à Tu­nis en hom­mage à Be­laïd. « On doit veiller sur notre ré­vo­lu­tion, sou­rit- il. Mon­trer aux po­li­tiques qu’on est là et qu’on les sur­veille. »

( LP/ Ar­naud Du­mon­tier.)

Tu­nis ( Tu­ni­sie), hier. Plu­sieurs cen­taines de ma­ni­fes­tants se sont ras­sem­blés en mé­moire de l’op­po­sant Cho­kri Be­laïd, as­sas­si­né il y a un an jour pour jour.

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