Le livre qui dé­range les ban­quiers suisses

Une ex- cadre D’UBS France dé­voile dans un livre pu­blié au­jourd’hui les mé­thodes pour cap­ter des clients mil­lion­naires. Le but : l’éva­sion fis­cale en toute sé­cu­ri­té.

Le Parisien (Paris) - - Enquête - Pro­pos recueillis par ÉLI­SA­BETH FLEU­RY ET MAT­THIEU PELLOLI

Re­cru­tée chez UBS France sans au­cune for­ma­tion ban­caire, Sté­pha­nie Gi­baud était char­gée d’or­ga­ni­ser les « events » , ces pres­ti­gieuses opé­ra­tions de sé­duc­tion des­ti­nées à dra­guer les grosses for­tunes. Sté­pha­nie Gi­baud, 48 ans, est au­jourd’hui une femme en co­lère. Long­temps, as­sure- t- elle, elle a igno­ré que ces mil­lions étaient en­suite illé­ga­le­ment ca­chés en Suisse sur des comptes non dé­cla­rés. Quand elle a fait part de ses doutes, elle est de­ve­nue pour son em­ployeur un mou­ton noir. Dans un livre choc à pa­raître au­jourd’hui*, cette mère de fa­mille à la re­cherche d’un em­ploi ra­conte sa des­cente aux en­fers et dé­nonce, dans le dé­tail, les pra­tiques in­avouables d’une des plus puis­santes banques pri­vées de la place. A quoi ser­vaient les « events » que vous étiez char­gée d’or­ga­ni­ser ? STÉ­PHA­NIE GI­BAUD. Il s’agis­sait de mettre en re­la­tion des char­gés d’af­faires d’UBS avec leurs fu­turs clients, de pré­fé­rence les plus riches, ceux à 50 M€. Comme vous ne sé­dui­sez pas un mil­lion­naire avec un simple ca­fé, les évé­ne­ments de­vaient être pres­ti­gieux. Tour­noi de golf, ré­gate en voi­lier, soi­rée à l’opé­ra sui­vie d’un dî­ner chez un grand chef… rien n’était trop beau pour at­ti­rer ces for­tunes. Com­ment par­ve­niez- vous à les convaincre ? C’est un tra­vail de pré­ci­sion et de longue ha­leine qui né­ces­site de pas­ser des jour­nées en­tières avec eux. Vous avez un chien ? Moi aus­si. Une mai­son à Ma­la­ga ? Moi aus­si. Votre épouse fait du tennis ? On a j us­te­ment une loge pour as­sis­ter à à la fi­nale de Ro­land- Gar­ros… Cette somme de pe­tites at­ten­tions per­met de cap­ter la confiance des fu­turs clients. Une fois ce lien éta­bli, ils s’en re­met­taient en­tiè­re­ment à nous pour pla­cer leur ar­gent à l’abri du fisc. De quelle ma­nière les ban­quiers suisses in­ter­ve­naient- ils dans cette mé­ca­nique ? Avec eux, nous tra­vail­lions main dans la main. A chaque évé­ne­ment, les char­gés d’af­faires suisses étaient pré­sents en très grand nombre. Ve­nus de Lau­sanne, Bâle, Ge­nève, Zu­rich, ils avaient pour mis­sion de convaincre les cibles, pré­sé­lec­tion­nées par nos soins, de dé­po­ser leur for­tune chez eux. Chaque an­née, à la de­mande du siège de Zu­rich, nous fai­sions le bi­lan : com­bien de nou­veaux clients ? Com­bien d’ar­gent frais ? La règle d’or, c’était qu’un évé­ne­ment de­vait être ren­table. Aviez- vous conscience de par­ti­ci­per à un sys­tème frau­du­leux d’éva­sion fis­cale ? Pen­dant long­temps, non. Je suis peut- être naïve, mais la mai­son mère était suisse et je trou­vais donc nor-

J’étais loin d’ima­gi­ner que, plus on est riche, plus on es­saie de frau­der”

Sté­pha­nie Gi­baud, ex- cadre UBS mal de tra­vailler avec des ban­quiers hel­vètes. Et j’étais loin d’ima­gi­ner que, plus on est riche, plus on es­saie de frau­der. Quand avez- vous dé­cou­vert le pot aux roses ? Du­rant l’an­née 2008. Aux Etat­sU­nis, le ban­quier d’UBS Brad­ley Bir­ken­feld ve­nait de ré­vé­ler qu’il avait en­cou­ra­gé ses clients à dis­si­mu­ler mas­si­ve­ment leurs avoirs en Suisse. Du coup, chez UBS France, la ten­sion était à son comble. Il fal­lait faire le mé­nage. On m’a im­po­sé une su­pé­rieure hié­rar­chique qui m’a aus­si­tôt de­man­dé de dé­truire mes archives. J’ai re­fu­sé. Le har­cè­le­ment qu’on m’a alors in­fli­gé a été ter­rible. Je me suis sen­tie toute seule face à une très puis­sante ma­chine. Au­jourd’hui, où en êtes- vous ? Dans le pe­tit uni­vers de la banque pri­vée, je suis dé­sor­mais bla­ck­lis­tée, les CV que j’en­voie fi­nissent sys­té- ma­ti­que­ment à la pou­belle. Vis- à- vis d’UBS, j’ai lan­cé une pro­cé­dure pour har­cè­le­ment de­vant les prud’hommes et j’at­tends de la jus­tice pé­nale qu’elle éta­blisse la vé­ri­té. Mon livre, je l’es­père, per­met­tra d’éclai­rer les juges sur cer­taines pra­tiques et m’ai­de­ra à me re­cons­truire. * « La femme qui en sa­vait vrai­ment trop » , le Cher­cheMi­di, 221 pages, 17 €.

Le har­cè­le­ment qu’on m’a in­fli­gé

a été ter­rible. Je me suis sen­tie toute seule face à une très puis­sante

ma­chine”

( LP/ Yann Fo­reix.)

Pa­ris, hier. Pour avoir fait part de ses doutes et re­fu­sé de dé­truire des archives, Sté­pha­nie Gi­baud, an­cienne cadre chez UBS, dit qu’elle est ra­pi­de­ment de­ve­nue un mou­ton noir aux yeux de son em­ployeur. Elle es­time être dé­sor­mais bla­ck­lis­tée : « Les CV que j’en­voie fi­nissent sys­té­ma­ti­que­ment à la pou­belle. »

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.