Opé­rée par un ro­bot à quatre

Dans cet hô­pi­tal pa­ri­sien, les bras du chi­rur­gien sont de longues tiges qu’il contrôle der­rière un écran. Nous avons as­sis­té à l’opé­ra­tion d’une tu­meur. Bluf­fant.

Le Parisien (Paris) - - Société - CLAU­DINE PROUST

La lu­mière crue des néons a su­bi­te­ment cé­dé la place à une lueur ta­mi­sée aux ac­cents bleu­tés. La salle d’opé­ra­tion, qui ré­son­nait en­core des échanges entre chi­rur­gien, as­sis­tante, in­fir­miers et anes­thé­siste, sur fond de cli­que­tis d’ins­tru­ments, se fait qua­si si­len­cieuse, alors que cha­cun, sauf l’as­sis­tante, s’éloigne de la table d’opé­ra­tion… Comme si sou­dain ils se dés­in­té­res­saient de la pa­tiente en­dor­mie sous son champ opé­ra­toire, après s’être af­fai­rés au­tour de son ventre pen­dant plus d’une heure.

« Al­lez, on y va » , mur­mure le chi­rur­gien, Fa­brice Lé­cu­ru. Il a même re­ti­ré sa longue sur­blouse de pro­tec­tion et ses gants, pour al­ler s’as­seoir à deux mètres, lui tour­nant le dos, les yeux ri­vés dans les lu­nettes de ce qui res­semble à une grosse console de jeux vi­déo. Concen­tré, la pa­role rare et brève, tan­dis que la ma­lade semble dé­sor­mais li­vrée à l’énorme ro­bot pen­ché sur elle, qui agite dou­ce­ment quatre longs bras ar­ti­cu­lés au- des­sus de son ab­do­men ba­di­geon­né de Bé­ta­dine. Bien­ve­nue dans le fu­tur ? Non. Mal­gré l’ap­pa­rente ir­réa­li­té de cette scène, que ne re­nie­rait pas un George Lu­cas, c’est un jeu­di dé­sor­mais or­di­naire dans cette salle du bloc opé­ra­toire de l’Hô­pi­tal eu­ro­péen Georges- Pom­pi­dou ( HEGP), ré­ser­vée ce jour- là aux in­ter­ven­tions de can­cé­ro­lo­gie gy­né­co­lo­gique.

nUne vi­sion en 3D sai­sis­sante

Comme deux autres éta­blis­se­ments de l’As­sis­tance pu­blique pa­ri­sienne — la Pi­tié- Sal­pê­trière à Pa­ris et Hen­ri- Mon­dor à Cré­teil —, il vient de se do­ter du der­nier cri de la ro­bo­tique chi­rur­gi­cale. Il a quatre bras, la 3D en haute dé­fi­ni­tion, un look de grosse pieuvre mon­tée sur un haut cha­riot rou­lant re­lié à une console in­for­ma- tique. Ses « pa­rents » , la so­cié­té amé­ri­caine In­tui­tive Sur­gi­cal, l’ont bap­ti­sé Da Vin­ci, en toute sim­pli­ci­té, par ré­fé­rence au gé­nie uni­ver­sel que fut Léo­nard de Vin­ci.

Quoique bour­ré d’in­tel­li­gence tech­no­lo­gique, ce n’est pas lui qui opère. « Ce­la reste le chi­rur­gien, sou­rit Fa­brice Lé­cu­ru. Je le pré­cise tou­jours aux pa­tientes : les ins­tru­ments au bout des bras ar­ti­cu­lés font ce qu’on leur dit. Plus qu’un ro­bot, il s’agit d’un té­lé­ma­ni­pu­la­teur. Le plus com­pli­qué, c’est d’ailleurs de bien l’ins­tal­ler » , sou­ligne le mé­de­cin, chef du ser­vice de chi­rur­gie can­cé­ro­lo­gique et gy­né­co­lo­gique. Le ro­bot a été cal­me­ment amé­na­gé, avec l’aide d’un re­pré­sen­tant de la firme amé­ri­caine. « La table en biais, c’est ca­pi­tal, et rap­pro­chez ces deux bras pour qu’ils ne se gênent pas » : l’in­gé­nieur An­toine Mis­sis­tra­no as­siste à ces pre­mières in­ter­ven­tions, jouant les « modes d’em­ploi am­bu­lants » sous sa blouse bleue et son masque sté­riles. Rom­pues aux opé­ra­tions as­sis­tées, les équipes doivent ap­pri­voi­ser cette nou­velle pieuvre, qui offre une main de plus au chi­rur­gien. Trois des bras ar­ti­cu­lés et gai­nés de housses sté­riles sont équi­pés de longues tiges. Au bout, une mi­ni­ro­tule ca­pable de tour­ner à 360 °— contrai­re­ment à un poi­gnet hu­main —, où sont fixés les ins­tru­ments choi­sis, mi­ni­bis­tou­ri ou mi­cro­pinces coa­gu­lantes.

Pour les in­sé­rer dans le ventre, trois pe­tites in­ci­sions, lo­ca­li­sées pour ac­cé­der au mieux à la tu­meur rare, mal lo­gée au fond du va­gin de la pa­tiente, ont suf­fi. Une qua­trième in­ci­sion dans le nom­bril a per­mis de glis­ser la ca­mé­ra en­do­sco­pique, ou­til es­sen­tiel, qui équipe le der­nier bras. De­puis la console, le mé­de­cin peut à lui seul maî­tri­ser les quatre bras. D’une pres­sion du pied sur les pé­dales, il di­rige la ca­mé­ra. Et d’une im­per­cep­tible ro­ta­tion des pouces, glis­sés sur de pe­tits joys­ticks, il ma­ni­pule les ins­tru­ments. Sous ses lu­nettes, la vi­sion en 3D est sai­sis­sante. Alors qu’il n’a ja­mais été aus­si loin, le voi­là plon­gé tel un lil­li­pu­tien à l’in­té­rieur de ce ventre qui pal­pite.

Voya­geant par mil­li­mètres, il joue dé­li­ca­te­ment de ses pinces qui ne me­surent pas plus de 1 cm, pour pré­le­ver les gan­glions, dé­ga­ger l’urètre, avant d’ôter tu­meur et uté­rus. « L’in­ter­ven­tion n’est pas plus dé­li­cate que d’ha­bi­tude et elle s’est bien pas­sée » , sou­rit Fa­brice Lé­cu­ru, dont la pa­tiente en­core en­dor­mie, ses quatre pe­tites ci­ca­trices re­cou­sues, a quit­té la salle d’opé­ra­tion en fin d’après mi­di. Et oui, « elle va bien » , as­su­rait- il trois jours plus tard.

Pa­ris ( XVe), le 30 jan­vier. Pen­dant l’opé­ra­tion, le chi­rur­gien ( à droite) reste as­sis à deux mètres de la table d’opé­ra­tion, les yeux ri­vés sur les com­mandes du ro­bot Da Vin­ci. Il peut ain­si di­ri­ger les quatres bras de la ma­chine ( à gauche).

( LP/ Mat­thieu de Mar­ti­gnac.)

Fa­brice Lé­cu­ru, chef du ser­vice de chi­rur­gie can­cé­ro­lo­gique et gy­né­co­lo­gique de l’Hô­pi­tal Georges- Pom­pi­dou.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.