Je vous pro­mets de re­ve­nir in­tact”

Le Parisien (Paris) - - Mon dimanche - CHARLES DE SAINT SAU­VEUR

Léon Blum à Jeanne, lors­qu’il est

condam­né à la dé­por­ta­tion A 41 ans, le coeur de Jeanne n’a pas pris une ride. Pour elle, rien n’a chan­gé de­puis ce dî­ner de 1915 dans l’ap­par­te­ment pa­ri­sien de son beau- père, où le brillant qua­dra­gé­naire avait été convié. Blum, alors cri­tique lit­té­raire en vue et di­rec­teur de ca­bi­net du mi­nistre des Trans­ports, Mar­cel Sem­bat, n’avait même pas re­mar­qué l’ado­les­cente qui le dé­vo­rait se­crè­te­ment des yeux, dans l’en­coi­gnure de la porte du sa­lon. « A16ans, j’étais amou­reuse de Léon » , confie­ra- t- elle un jour.

Vingt- cinq ans ont pas­sé de­puis ce coup de foudre que rien n’a consu­mé : ni le temps, ni ses deux ma­riages, ni ses en­fants. Blum est res­té « l’homme de sa vie » . Ces der­nières an­nées, ils se sont en­fin rap­pro­chés. Le ma­ri de Jeanne, Hen­ri Rei­chen­bach, pa­tron des ma­ga­sins Pri­su­nic, le sait bien. Il aime sa femme comme un dam­né mais ne peut la re­te­nir. « Léon a be­soin de moi. Je reste » , lui as­sène- t- elle, le 20 juin, alors que la fa­mille fait ses ba­gages pourNewYork. Ce jour- là, Jeanne lie dé­fi­ni­ti­ve­ment son des­tin à ce­lui de son amant. Com­mencent pour le couple cinq longues an­nées d’er­rance. A Tou­louse, puis à Vi­chy, où le so­cia­liste est ar­rê­té sur ordre de Pé­tain. Il est as­si­gné à ré­si­dence au châ­teau de Cha­ze­ron ( Au­vergne), en­fer­mé au fort gla­cial du Por­ta­let ( Py­ré­nées), puis trans­fé­ré dans une cel­lule de la mai­son d’ar­rêt de Riom, où l’at­tend son pro­cès en 1942 pour « at­teinte à la sû­re­té de l’Etat » . D’une pri­son à l’autre, Jeanne le suit, s’ins­talle dans des hô­tels proches et lui rend vi­site dès qu’on l’y au­to­rise.

Dans ce long nau­frage, elle est sa bouée. « Vous avez un pro­fil de déesse grecque » , lui souffle- t- il un jour, éper­dude re­con­nais­sance. Le 31mars1943, plus maigre et af­fai­bli que ja­mais, il part pour Bu­chen­wald, en Al­le­magne, après sa condam­na­tion à la dé­por­ta­tion. « Je vous pro­mets de re­ve­nir in­tact » , lui écrit- il à la hâte. Mais Jeanne est prête à tout pour le sau­ver : elle ob­tient de Pierre La­val, le chef du gou­ver­ne­ment, de le re­joindre dans la chau­mière — l’an­cien pa­villon de chasse d’Himmler ! — qu’il oc­cupe à 800 m du camp de concen­tra­tion en com­pa­gnie de… son vieux ri­val de droite, Georges Man­del, an­cien mi­nistre de l’In­té­rieur. Tous trois sont des « otages de marque » , gar­dés par trente SS. Ils passent leur temps à lire, à jouer au billard, à écou­ter des concerts à la ra­dio al­le­mande. Mais ces trois juifs savent que leur vie ne tient qu’à un fil.

Léon et Jeanne ( veuve de­puis le sui­cide d’Hen­ri, en 1942) se ma­rient dans leur pri­son do­rée le 8 oc­tobre 1943 de­vant un of­fi­cier d’état ci­vil al­le­mand. Avec pour té­moin Man­del, qui se­ra exé­cu­té l’an­née sui­vante. Li­bé­rés après un éprou­vant pé­riple en Eu­rope, les époux, de re­tour en France, n’au­ront droit qu’à cinq an­nées de bon­heur en paix, jus­qu’à ce qu’une crise car­diaque em­porte le chef so­cia­liste le 30 mars 1950, dans leur mai­son de Jouy- en- Jo­sas. « Ce n’est rien. N’ayez pas peur pour moi » , lui mur­mure Léon avant de s’éteindre. Cette fois, elle n’a rien pu faire. Pour en savoir plus : « Je vous pro­mets de re­ve­nir. 1940- 1945, le der­nier com­bat de Léon Blum » , de Do­mi­nique Mis­si­ka, Ro­bert Laf­font, 20 €.

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