Clo­che­mer­leentre « les­serfs et­les­sei­gneurs »

Le Parisien (Paris) - - Loisirs et spectacles - Y. J.

Cham­bord, c’est un châ­teau… et un ha­meau. Une com­mu­nau­té de 137 âmes, lo­vée au pied des tours, comme à la Re­nais­sance. Mais entre ceux du châ­teau et du ha­meau, c’est la guerre. A cause d’une si­tua­tion unique en France. En 1930, le châ­teau, le parc et le village ont été ac­quis par l’Etat car c’est le seul do­maine royal in­tact. Mais dans la com­mune, cer­tains baux com­mer­ciaux, pri­vés, trans­mis de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion aux mêmes fa­milles du coin, datent du dé­but du XXe siècle. Long­temps, l’Etat a fer­mé les yeux sur cette bi­zar­re­rie ju­ri­dique. Cham­bord abri­tant les chasses pré­si­den­tielles jus­qu’en 2010, au­cun haut fonc­tion­naire n’y avait re­gar­dé de trop près.

Avec la crise, tout a chan­gé. En 2005, le do­maine est de­ve­nu un éta­blis­se­ment pu­blic à ca­rac­tère in­dus- triel et com­mer­cial ( Epic), qui doit tendre à l’au­to­fi­nan­ce­ment. En 2010, un rap­port de la Cour des comptes a poin­té l’in­suf­fi­sance des com­merces du ha­meau, à la fois en termes de qua­li­té et de ren­ta­bi­li­té, loin des bou­tiques clin­quantes que l’on peut voir sous la Py­ra­mide du Louvre par exemple.

On part le 15 mars, on s’est ré­si­gné, on n’a pas le choix”

Jean- Pierre, com­mer­çant

Jean d’Haus­son­ville, le di­rec­teur gé­né­ral du do­maine, énarque, nom­mé en 2010, veut rendre la place du ha­meau plus élé­gante, les vi­trines plus ho­mo­gènes, moins vieillottes. Il a pro­po­sé aux com­mer­çants de re­non­cer à leur bail pri­vé au pro­fit d’une conces­sion avec l’Etat. Ces der­niers de­vront aus­si ver­ser une re­de­vance beau­coup plus éle­vée, jus­qu’à 12 % de leur chiffre d’af­faires, dans les caisses pu­bliques.

Cer­tains ont ac­cep­té. D’autres ont tou­ché un gros chèque pour lais­ser la place à des re­pre­neurs. Les der­niers hé­si­tants avaient jus­qu’à ce wee­kend pour se dé­ci­der. Une en­ve­loppe de 4,8 M€ a été dé­ga­gée pour les in­dem­ni­ser.

Ce mer­cre­di, on entre dans une bou­tique de sou­ve­nirs un peu sor­tie des an­nées 1970, il est vrai, avec son dé­bit de ta­bac mé­lan­gé aux fi­gu­rines royales gri­sâtres. Ce qui fait aus­si son charme, di­ront cer­tains. « On part le 15 mars, on s’est ré­si­gné, on n’a pas le choix, lâche le pa­tron, Jean- Pierre, 62 ans. On est un peu les serfs face au sei­gneur. Ils veulent faire de l’ar­gent sur tout. Je vais de­voir je­ter mon stock à la benne, ça re­pré­sente plus de 20 000 € de mar­chan­dises per­dues… » Jo­sé­phine, sa ma­man de 84 ans, a même peur de perdre son lo­ge­ment au village. « Qu’on ne me dé­mé­nage pas ! » s’écrie- t- elle.

Le bail de chaque ha­bi­tant du ha­meau a aus­si été trans­for­mé en con­ven­tion. « Qui nous dit que les ri­ve­rains ne vont pas être mis de­hors au bout de six mois au nom d’un soi- di­sant in­té­rêt gé­né­ral ? » s’en­flamme le maire, An­dré Jo­ly, un re­trai­té fier d’être « né à Cham­bord. Pas à Blois ni à l’hô­pi­tal » . L’édile craint de voir pous­ser un « bo­bo­land » très chic, au dé­tri­ment des gens du cru. Pour­tant, chaque lo­ca­taire a re­çu par lettre la ga­ran­tie que les loyers ne se­raient pas aug­men­tés et que per­sonne ne se­rait ame­né à par­tir. Mais les craintes per­sistent : « Après les com­mer­çants, ils s’at­ta­que­ront aux ha­bi­tants, lâche le maire. On re­vient à la féo­da­li­té. »

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