Chers, très chers ser­ru­riers…

La ré­pres­sion des fraudes re­çoit de plus en plus de plaintes pour dé­non­cer les abus des pro­fes­sion­nels du sec­teur. Flo­ri­lège des ar­naques les plus fré­quentes.

Le Parisien (Paris) - - Le Rendez- Vous - BÉRANGÈRE LEPETIT

Des tra­vaux ef­fec­tués alors qu’au­cun ordre de ré­pa­ra­tion n’a été si­gné, des fac­tures anor­ma­le­ment éle­vées adres­sées le plus sou­vent à des per­sonnes âgées ou par­lant mal le fran­çais… En l’es­pace de trois ans, la ré­pres­sion des fraudes a en­re­gis­tré un bond de 25 % des plaintes à l’en­contre de ser­ru­riers in­dé­li­cats « pi­geon­nant » sans ver­gogne leurs clients lors d’in­ter­ven­tions à do­mi­cile. L’an der­nier, 2 405 plaintes ont été dé­po­sées. Soit 624 de plus qu’en 2010… Pour en avoir le coeur net sur les bonnes ou mau­vaises pra­tiques de la pro­fes­sion, notre jour­nal a réa­li­sé un tes­ting au­près de quatre dé­pan­neurs dont les co­or­don­nées ont été trou­vées sur In­ter­net, les Pages jaunes et un do­cu­ment pla­car­dé dans le hall de notre im­meuble, en ban­lieue pa­ri­sienne. Nous avons pré­tex­té la perte de nos clés et de­man­dé une in­ter­ven­tion pour l’ou­ver­ture de notre porte, fer­mée à clé et équi­pée d’une ser­rure ho­mo­lo­guée de marque ita­lienne Mot­tu­ra. Alors que le pro­fes­sion­nel joint par l’in­ter­mé­diaire de notre as­su­rance es­time cette in­ter­ven­tion au­tour de 300 €, le de­vis le moins cher qui nous est pro­po­sé est de 627 €.

L’ar­gu­ment « agréé par les forces de l’ordre »

Au té­lé­phone, un homme très cour­tois me pro­met « une ou­ver­ture for­fai­taire » de 79 € et m’as­sure que le tech­ni­cien « ar­ri­ve­ra dans la de­mi­heure » . Equi­pé d’une grosse ma­lette noire, ce der­nier est très ponc­tuel. En re­vanche, le de­vis de cette en­tre­prise fran­ci­lienne, l’une des pre­mières à ap­pa­raître sur Google, l’est moins. Vu ma ser­rure « de haute sécurité » , dixit le ser­ru­rier, l’in­ter­ven­tion se­ra fac­tu­rée au to­tal 827 € TTC « avec une heure de main- d’oeuvre of­ferte » , pré­cise- t- il, comme s’il me fai­sait une fleur. De­vant mon hé­si­ta­tion, il feuillette un clas­seur, me montre une pho­to de ma ser­rure avec son prix, uti­lise des termes tech­niques — « Sans meu­lage, on n’ar­ri­ve­ra à rien ! » — puis sort tout un tas de do­cu­ments es­tam­pillés « Ré­pu­blique fran­çaise » . « Notre en­tre­prise est agréée par les forces de l’ordre. Vous ne trou­ve­rez pas moins cher, si­non ce ser­ru­rier est un ma­gi­cien ! » tente- t- il de me convaincre. Je ne flanche pas et de­mande le paie­ment du dé­pla­ce­ment uni­que­ment : 82,50 € TTC. Il ac­cepte un chèque puis me glisse, bon prince : « Si vous chan­gez d’avis, ce mon­tant se­ra dé­duit de l’in­ter­ven­tion. »

Beau­coup de re­tard et un dé­pla­ce­ment hors de prix

Cette fois, je me contente d’ap­pe­ler un nu­mé­ro pla­car­dé dans mon hall d’im­meuble sur un do­cu­ment bleu où sont ins­crits dif­fé­rents nu­mé­ros d’ur­gence ( Sa­mu, pom­piers, etc.). Au té­lé­phone, on m’in­dique que « le dé­pla­ce­ment est fac­tu­ré 150 € avec la main- d’oeuvre » et on me pré­vient que la per­sonne ar­ri­ve­ra « dans l’heure » . Le temps passe et per­sonne… Je rap­pelle donc. « Il est là dans un pe­tit quart d’heure » , me ré­pond- on. Fi­na­le­ment, un homme ar­ri­ve­ra dans une ca­mion­nette au bout d’une heure et de­mie. Lui aus­si a une grosse mal­lette noire et l’air très sé­rieux.

Au bout de mul­tiples ques­tions, je com­prends que l’ou­ver­ture de ma porte se­ra fac­tu­rée 627 € TTC « parce qu’il faut tout chan­ger » . Le dé­pla­ce­ment seul s’élève à 52 €. Bon point : mon in­ter­lo­cu­teur ac­cepte la carte ban­caire…

Le pro qui « ne prend que des es­pèces » …

Cette fois, je joue la proxi­mi­té et choi­sis dans les Pages jaunes une en­tre­prise si­tuée près de mon do­mi­cile. Au té­lé­phone, au­cune hé­si­ta­tion : « 130 € l’ou­ver­ture de la porte. » Et le rem­pla­ce­ment de la ser­rure, alors ? Mon in­ter­lo­cu­teur oc­culte ce dé­tail. Un jeune homme ar­rive une de­mi- heure plus tard. Lui aus­si m’an­nonce une ou­ver­ture à 130 €. Et si je sou­haite rem­pla­cer la ser­rure ? Le prix bon­dit à… 820 €. « Si vous sou­hai­tez que nous la chan­gions, bien sûr » , pré­cise le tech­ni­cien.

Il em­po­che­ra 60 € pour dix mi­nutes de dé­pla­ce­ment. « Vous com­pre­nez, j’ai fi­ni mon sand­wich ra­pi­de­ment. » Je lui pro­pose un chèque, qu’il re­fuse. « Nous ne pre­nons que les es­pèces. » « Etrange » , lui fais- je re­mar­quer. Ce ser­ru­rier fi­ni­ra par ac­cep­ter le chèque.

Ar­na­quer l’as­su­reur, la proposition choc

Cette fois, mes sau­veurs ar­rivent à deux dans une pe­tite Smart. Ils ont plus d’une de­mi- heure de re­tard. « On était sur un chan­tier, s’ex­cusent- ils. Et puis on est dé­bor­dés, on est les moins chers de la place de Pa­ris. » De­vant ma porte, leur mine s’as­som­brit. « Votre voi­sin est là ? Il nous faut du cou­rant pour ou­vrir ça ! » Avant toute chose, je leur de­mande de me pré­ci­ser le prix de l’in­ter­ven­tion. « 59 € l’ou­ver­ture » , clai­ronnent- ils. « Et pour la to­ta­li­té ? » De fil en ai­guille, je com­prends que l’in­ter­ven­tion s’élè­ve­ra à 830 € et que ce­la dé­pend du « type de ser­rure » , avant de me conseiller d’ar­na­quer mon as­su­reur. « L’as­su­rance rem­bourse jus­qu’à 300 €. Vous dites que votre ser­rure était dé­fec­tueuse. Quatre- vingt- dix- neuf pour cent des gens font ça. » Je ne semble pas convain­cue, de­mande le prix du dé­pla­ce­ment. 45 €, donc un peu moins cher que les autres… mais cette fois im­pos­sible de payer au­tre­ment qu’avec des es­pèces. « Pour les pe­tites in­ter­ven­tions, on ne prend que le liquide. »

La note du ser­ru­rier quand on veut se faire dé­pan­ner peut vite de­ve­nir sa­lée.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.