A Ban­gui, l’in­quié­tant exode des mu­sul­mans

Me­na­cés par les mi­lices chré­tiennes, ils sont des mil­liers à fuir­la ca­pi­tale de­la Cen­tra­frique, fai­sant craindre une par­ti­tion du pays.

Le Parisien (Paris) - - Politique - AVA DJAMSHIDI

Ils en­tassent ce qu’ils peuvent dans des voi­tures, des ca­mions sur­char­gés, avec une seule idée en tête : fuir le chaos et les ma­chettes qui me­nacent leurs vies dans les rues de Ban­gui. Un peu plus de deux mois après le dé­but de l’in­ter­ven­tion fran­çaise en Cen­tra­frique, les mu­sul­mans quittent la ca­pi­tale, où les exac­tions à leur en­contre se mul­ti­plient. Cette spi­rale de vio­lences n’épargne pas le reste du pays. A l’ouest en par­ti­cu­lier, où les af­fron­te­ments in­ter­con­fes­sion­nels sont par­ti­cu­liè­re­ment meur­triers. Con­sé­quence : plu­sieurs di­zaines de mil­liers de mu­sul­mans de Ban­gui ont dé­jà pris la route de l’exil. Entre le 21 dé­cembre et le 5 fé­vrier, 57 000 d’entre eux sont par­tis au Tchad. « Une si­tua­tion dif­fi­cile » , mi­ni­mi­se­rait presque la di­plo­ma­tie fran­çaise.

De­puis son in­dé­pen­dance, en 1960, le pays n’avait ja­mais connu un tel exode, ni même une telle hos­ti­li­té entre chré­tiens ( 85 % de la po­pu­la­tion) et mu­sul­mans ( 10 %). Dans les quar­tiers de la ca­pi­tale, les deux com­mu­nau­tés co­ha­bi­taient jus­qu’alors plu­tôt pa­ci­fi­que­ment. Dé­sor­mais, la haine suinte, et tue chaque jour en­vi­ron dix à quinze per­sonnes. A l’ori­gine de ce cli­mat dé­lé­tère, une cam­pagne de re­pré­sailles des an­ti­ba­la­kas, ces mi­lices d’au­to­dé­fense chré­tiennes, qui re­doublent de vio­lence contre les ci­vils mu­sul­mans. « On va al­ler en guerre contre eux, a pro­mis hier Catherine Sam­ba- Pan­za, pré­si­dente de tran­si­tion de la Cen­tra­frique. Ils pensent que parce que je suis une femme, je suis faible. Mais main­te­nant, les an­ti­ba­la­kas qui vou­dront tuer se­ront tra­qués » , a- telle pour­sui­vi en pré­sence de JeanYves Le Drian, mi­nistre de la Dé­fense, en vi­site hier à Ban­gui.

nDes vo­lon­tés sé­ces­sion­nistes

En at­ten­dant que les mi­li­ciens chré­tiens soient mis hors d’état de nuire, les mu­sul­mans quittent la ca­pi­tale, sur les pas des re­belles de la Sé­lé­ka ( mi­lice mu­sul­mane), som­més de quit­ter le pays le mois der­nier. Cer­tains prennent la route du Tchad, ou du Ca­me­roun. D’autres se ré­fu­gient dans le nord et le nord- est du pays, où ils s’en­tassent comme ils peuvent. Une par­ti­tion in­ter­com­mu­nau­taire de fait se met ain­si en place en Cen­tra­frique. La pers­pec­tive est d’au­tant plus pré­oc­cu­pante que d’an­ciens res­pon­sables de la Sé­lé­ka avaient dé­jà fait pu­bli­que­ment part de leur vo­lon­té sé­ces­sion­niste de­puis les confins nord- est du pays, ma­jo­ri­tai­re­ment peu­plés de mu­sul­mans. Un voeu que nour­rit éga­le­ment Mi­chel Djo­to­dia, an­cien pré­sident de la Cen­tra­frique is­su de la Sé­lé­ka, ré­fu­gié au Bé­nin de­puis qu’il a été contraint de dé­mis­sion­ner, en jan­vier. « Per­sonne n’ac­cep­te­ra quelque par­ti­tion que ce soit. Il faut ab­so­lu­ment l’em­pê­cher » , a ré­pli­qué Jean- Yves Le Drian.

Cet exode contraint des mu­sul­mans de Ban­gui a des consé­quences ca­tas­tro­phiques pour ces ré­fu­giés mais aus­si, plus glo­ba­le­ment, pour l’éco­no­mie de Ban­gui. Car der­rière eux, ils aban­donnent leurs trou­peaux et leurs com­merces, dont ils dé­tiennent le qua­si- mo­no­pole. Le Pro­gramme ali­men­taire mon­dial a lan­cé hier un pont aé­rien entre Douala ( Ca­me­roun) et Ban­gui pour ache­mi­ner des vivres à 150 000 per­sonnes pen­dant un mois. Ce se­ra loin d’être suf­fi­sant pour en­rayer la pé­nu­rie qui frappe ce pays en miettes.

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