L’abat­te­ment des si­nis­trés

Les inon­da­tions à ré­pé­ti­tion, même si elles ne blessent pas, sont très pé­nibles à vivre. A tel point que des troubles psy­cho­so­ma­tiques pour­raien t sur­ve­nir après les tem­pêtes.

Le Parisien (Paris) - - Société - FRÉ­DÉ­RIC MOUCHON

De­puis Noël, Di­dier en est dé­jà à sa cin­quième « mon­tée d’eau dans la mai­son » . Alors que des pluies in­tenses sont at­ten­dues jus­qu’en fin de se­maine sur la Bre­tagne, cet ha­bi­tant de Quim­per­lé ( Fi­nis­tère) vit au rythme épui­sant des inon­da­tions à ré­pé­ti­tion. Et mal­gré la vi­site hier de son as­su­reur qui lui a re­mon­té le mo­ral en dé­taillant les in­dem­ni­sa­tions aux­quelles il au­rait droit, ce si­nis­tré re­con­naît « être vi­dé » et en avoir « plein les bottes » . Après une énième alerte aux crues mar­di soir, il s’est de nou­veau cou­ché à 1 heure du ma­tin. « Phy­si­que­ment, ça de­vient dur et ça com­mence à être très, très long, sou­pire cet an­cien prof. Quand vous net­toyez l’in­té­rieur de votre mai­son au jet haute pres­sion, c’est un peu de votre cadre de vie qui s’en va. »

Ce sen­ti­ment d’abat­te­ment face à des in­tem­pé­ries qui n’en fi­nissent pas, les psychiatres spé­cia­li­sés dans le sui­vi des ca­tas­trophes na­tu­relles le connaissent bien. « Pour les si­nis­trés

Il y a un sen­ti­ment d’im­puis­sance face aux élé­ments

na­tu­rels” Jean- Jacques Cha­va­gnat,

psy­chiatre

qui sont en état d’alerte per­ma­nent, la moindre pluie ou le moindre coup de vent sont vé­cus comme po­ten­tiel­le­ment dan­ge­reux, ex­plique la psy­chiatre Ja­ckye Le­sei­gneur, ré­fé­rente de la cel­lule d’ur­gence mé­di­co- psy­cho­lo­gique de Cha­rente- Ma­ri­time. Votre mai­son, cen­sée être un lieu pro­tec­teur où l’on se ré­fu­gie, est en­va­hie par l’eau et de­vient l’en­droit du dé­sastre. C’est le co­con qui se trans­forme en piège. Et lorsque vous avez dû su­ré­le­ver dix fois votre mo­bi­lier pour évi­ter qu’il ne soit abî­mé par la crue, votre ca­pa­ci­té d’ab­sorp­tion du stress fi­nit par s’épui­ser. » La psy­chiatre se sou­vient que cer­tains pa­tients avaient dé­ve­lop­pé des troubles psy­cho­so­ma­tiques lors des inon­da­tions de 2003 dans la Somme. « Beau­coup sont al­lés voir leur mé­de­cin pour des mi­graines, de l’hy­per­ten­sion ou leur asthme » , rap­pelle Ja­ckye Le­sei­gneur. « Même s’il n’y a pas eu de confron­ta­tion di­recte à la mort, le fait de voir sa mai­son en­va­hi par l’eau est vé­cu comme une in­tru­sion dans son in­ti­mi­té, ajoute le pro­fes­seur Jean- Jacques Cha­va­gnat, psy­chiatre à Poi­tiers. Il y a un sen­ti­ment d’im­puis­sance face aux élé­ments na­tu­rels qui de­vient in­sup­por­table quand on le su­bit plu­sieurs fois de suite. »

Dans sa mai­son de Quim­per­lé, Di­dier tient le coup. Mais il sait que cet équi­libre psy­cho­lo­gique est pré­caire. « Ce­la fait un mois et de­mi que notre vie est sus­pen­due et j’ai peur de su­bir le contre­coup par la suite » , confie le re­trai­té. « C’est la ré­pé­ti­tion qui est an­xio­gène car on ne sait pas quand on pour­ra re­prendre une vie nor­male » , ex­plique la maire de Mor­laix, Agnès le Brun.

Au- de­là du cas dra­ma­tique des si­nis­trés, cet hi­ver gris, ar­ro­sé et ven­teux pèse aus­si sur le mo­ral de ceux qui sont sen­sibles aux phé­no­mènes de dé­pres­sion sai­son­nière. « Nous avons beau­coup de monde en ce mo­ment dans notre ca­bi­net de lu­mi­no­thé­ra­pie, re­con­naît Ja­ckye Le­sei­gneur. Et avec la pluie qui ne cesse de tom­ber, cer­tains de mes pa­tients se plaignent de ne pas pou­voir sor­tir leur chien, faire leur foo­ting ou jar­di­ner. » Il fau­dra pour­tant s’ar­mer de pa­tience car le so­leil ne semble pas dé­ci­dé à s’ins­tal­ler du­ra­ble­ment sur la France.

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