« Quoi qu’ on vote, rien ne bouge »

A So­chaux, les ou­vriers de Peu­geot, comme Cé­line, du­re­ment frap­pés par la crise, ne cachent pas leur amer­tume ni leur dé­fiance à l’égard des élec­tions et des po­li­tiques.

Le Parisien (Paris) - - Municipales - SO­CHAUX ( DOUBS) De notre en­voyé spé­cial

C’est l’heure du chan­ge­ment d’équipe, du chas­sé- croi­sé des ou­vriers pres­sés de l’après- mi­di et de ceux, épui­sés, du ma­tin. L’heure où les tour­ni­quets à l’en­trée des usines Peu­geot à So­chaux, ber­ceau du construc­teur, fonctionnent à plein ré­gime. Avec leurs chaus­sures de sé­cu­ri­té et leur bleu de chauffe… gris, les « gars de la Peuge » em­bau­chant à 13 h 12 badgent avant de fon­cer se re­trous­ser les manches à la chaîne jus­qu’à 21 h 21. Ceux qui dé­bauchent à 13 h 12 grillent une ci­ga­rette puis montent dans leur voi­ture plus ou moins ré­cente, qua­si­ment tou­jours de la marque au lion.

Qu’ils entrent ou sortent, ils n’ont guère le mo­ral. « On nous de­mande de faire des ef­forts en ac­cé­lé­rant la ca­dence, mais il n’y a rien au bout. On m’a don­né un jour une prime men­suelle de 26 € en me di­sant : Tiens, c’est ta pre­mière et ça se­ra ta der­nière, confie Guillaume, 27 ans, à la longue barbe rousse, qui a vo­té blanc à la pré­si­den­tielle de 2012. Je viens d’ap­prendre que ma femme est en­ceinte. Mais, plus tard, qu’est- ce qu’il au­ra mon ga­min ? » « On ne sait pas où on va. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a pas d’ave­nir » , s’alarme Cé­line, 32 ans, ou­vrière payée 1300 € par mois. Les mu­ni­ci­pales — comme la po­li­tique en gé­né­ral —, « ça l’in­té­resse pas du tout » . Elle n’est ja­mais pas­sée dans l’iso­loir. « Quoi qu’on vote, rien ne bouge. Moi, ma pré­oc­cu­pa­tion, c’est mes deux filles de 6 et 11 ans que j’élève seule, c’est la fac­ture de la can­tine, le ta­rif de la piscine… »

Les jours de chô­mage tech­nique, les sa­laires blo­qués, la pos­sible ar­ri­vée du groupe chi­nois Dong­feng dans le ca­pi­tal de PSA mo­bi­lisent bien da­van­tage les pe­tites mains que le scru­tin de mars. « Le sen­ti­ment gé­né­ral, c’est qu’on va vers le moins bien. Il y a du dé­pit et une grande mé­fiance, même une grande dé­fiance à l’égard du monde po­li­tique » , dé­crit Bru­no Le­merle, l’un des por­te­voix de la CGT.

Avec 11 000 sa­la­riés, Peu­geot So­chaux n’est plus le pre­mier site in­dus­triel de l’Hexa­gone, dis­tan­cé de­puis l’an der­nier par Air­bus à Tou­louse ( Haute- Ga­ronne). « Au­tre­fois, quand un ga­min ne fai­sait pas d’études, on ne s’in­quié­tait pas pour lui, on sa­vait qu’il ren­tre­rait chez Peu­geot. Tout ça, c’est du pas­sé » , dit, nos­tal­gique, Al­bert Ma­tocq- Gra­bot, maire di­vers gauche de So­chaux.

Dans les rangs des as­sem­bleurs de 308, 3008, 5008, etc., on compte une ar­mée de dé­çus de Hollande, « co­pié­col­lé de Sar­ko » . Par­mi eux, Phi­lippe, 53 ans, dont trente- trois dans la te­nue d’ « ou­vrier tout simple » . « J’ai fait comme ma femme, j’ai vo­té pour lui. Et ça me fout les boules. J’ai pas vu le chan­ge­ment. On se serre en­core plus la cein­ture. Mon épouse doit faire des mé­nages à mi- temps. »

« Hollande, on se de­mande si ce n’est pas une énorme farce. Il au­rait fal­lu que la droite reste au pou­voir ; au moins, il n’y au­rait pas eu de sur­prise » , s’in­digne Guillaume qui, pour les mu­ni­ci­pales, n’a « pas en­core tran­ché » . Yo­hann, la tren­taine, don­ne­ra, lui, lo­gi­que­ment sa voix à la liste FN en lice à Mont­bé­liard, ville voi­sine de So­chaux. « Les étran­gers, même si je ne les mets pas tous dans le même pa­nier, ils m’en ont fait ba­ver quand j’étais à l’école. Au­jourd’hui, je tiens ma re­vanche » , mur­mure- t- il. Fran­çais d’ori­gine al­gé­rienne, Bi­lal, aus­si, op­te­ra pour le par­ti d’ex­trême droite, car « c’est ce­lui qui est le plus proche des ou­vriers » . Ch­ris­tian, 40 ans, frai­seur,

Le FN est le plus proche des ou­vriers” Bi­lal, sa­la­rié de Peu­geot

est sen­sible au dis­cours de Ma­rine Le Pen qui a trac­té l’an­née der­nière de­vant l’usine, mais il de­meure scep­tique. « Elle parle bien mais, après, faut voir si elle nous vend pas la même soupe que les autres. »

Sé­bas­tien, 23 ans, in­té­ri­maire af­fec­té aux planches de bord, ne sait « même pas qui se pré­sente » dans sa com­mune de Lure ( Haute- Saône). En 2012, il a choi­si le bul­le­tin Mé­len­chon. « J’ai vo­té, mais les po­li­tiques, une fois élus, ils ou­blient vite leurs belles pro­messes. » Son sou­ci, c’est la crise. « J’en suis à ma troi­sième mis­sion d’in­té­rim chez Peu­geot. Je re­viens ici, je chôme, je re­viens ici, je chôme… »

Bien qu’ils tirent, eux aus­si, la langue, les in­gé­nieurs af­fichent un peu plus d’op­ti­misme. « Ça a tel­le­ment dé­grais­sé, le pire est pas­sé » , es­père Oli­vier, qua­dra au coeur à gauche. A la ma­chine à ca­fé, on cause de moins en moins po­li­tique entre cols- blancs. « Quand on se prend la tête avec les col­lègues, il y en a tou­jours un qui lance : Pen­dant ce temps, les Chi­nois, eux, ils fa­briquent des voi­tures ! »

( LP/ Lio­nel Va­dam.)

So­chaux ( Doubs), le 12 fé­vrier. L’ag­glo­mé­ra­tion abrite le deuxième site in­dus­triel fran­çais, ce­lui de Peu­geot.

( LP/ Lio­nel Va­dam.)

De gauche à droite : Phi­lippe se dit dé­çu de Hollande, Guillaume s’in­quiète pour l’ave­nir de son en­fant à naître et Bru­no, le syn­di­ca­liste, constate qu’il y a du « dé­pit et une grande dé­fiance à l’égard du monde po­li­tique » .

So­chaux ( Doubs), le 12 fé­vrier. Cé­line, qui élève seule ses deux filles, n’a ja­mais vo­té.

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