Le­des­ti­na­mer­de­sen­fants­de­laRéu­nion

Dans les an­nées 1960, ils ont été ar­ra­chés à leur île pour re­peu­pler la France ru­rale. L’As­sem­blée­na­tio­nale dé­ci­de­ra­mar­di si l’Etat doit leur de­man­der­par­don.

Le Parisien (Paris) - - Politique - LI­MOGES ( HAUTE- VIENNE) de notre cor­res­pon­dant FRANCK LAGIER

Cin­quante ans après, ils at­tendent en­core que l’Etat fran­çais fasse son mea culpa. L’af­faire dite des « Réu­nion­nais de la Creuse » , ces en­fants exi­lés de l’île de la Réu­nion vers la mé­tro­pole dans les an­nées 1960 pour re­peu­pler les dé­par­te­ments ru­raux, se­ra évo­quée mar­di à l’As­sem­blée na­tio­nale où les dé­pu­tés sont ame­nés à se pro­non­cer sur une « ré­so­lu­tion mé­mo­rielle » et sur la « res­pon­sa­bi­li­té mo­rale de l’Etat » . A l’ori­gine de cette ini­tia­tive, Eri­ka Ba­reigts, dé­pu­tée PS de la Réu­nion, qui sou­haite que cette « énorme bles­sure in­di­vi­duelle et col­lec­tive soit en­fin ré­pa­rée » .

« Ce se­rait un drame que l’As­sem­blée s’op­pose à cette re­con­nais­sance his­to­rique. L’Etat a failli, l’Etat a men­ti au nom d’un pro­jet po­li­tique. » Dans les an­nées 19601970, l’île connaît une ex­plo­sion de la na­ta­li­té tan­dis qu’en mé­tro­pole, des dé­par­te­ments comme la Creuse su­bissent une chute dé­mo­gra­phique. Sous l’im­pul­sion de Mi­chel De­bré qui, outre sa car­rière au gou­ver­ne­ment, fut dé­pu­té de la Réu­nion, plus de 1 600 en­fants sont trans­fé­rés en mé­tro­pole de 1963 à 1982 dans 64 dé­par­te­ments.

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langues se dé­lient dans les an­nées 2000

Ils étaient peut- être beau­coup plus, se­lon Jean- Jacques Mar­tial, pré­sident de l’as­so­cia­tion re­grou­pant ces en­fants vic­times. Cer­tains étaient or­phe­lins ou aban­don­nés, pour d’autres sim­ple­ment dé­lais­sés par leurs pa­rents. On leur a fait ces pro­messes : ils fe­ront des études, trou­ve­ront du travail, pour­ront re­tour­ner dans leur île. « On at­tend tou­jours les billets de re­tour » , ré­sume avec amer­tume l’un d’eux, Jean- Charles Pi­tou, en­voyé dans le Can­tal quand il avait 9 ans.

Dans une île où le taux de chô­mage s’élève alors à 60 %, on pro­met aux pa­rents que leurs en­fants re­ce­vront des soins, iront à l’école, « ver­ront la tour Eif­fel » , re­vien­dront pen­dant les va­cances. Ils signent. Dé­ra­ci­nés, les jeunes Réu­nion­nais at­ter­rissent dans des foyers ou des fa­milles d’ac­cueil. « Cer­tains ont été ac­cueillis en mé­tro­pole dans des condi­tions dé­tes­tables, cou­chant sur des ma­te­las à même le sol, se sont sui­ci­dés, ou ont été hos­pi­ta­li­sés en psy­chia­trie » , dé­nonce la dé­pu­tée. « D’autres ont certes eu ac­cès à une pro­fes­sion. Mais à quel prix ! »

« A l’époque, ils di­saient vou­loir faire de nous des gens bien » , se rap­pelle Jean- Charles Pi­tou, au- jourd’hui âgé de 52 ans. « J’ai été aban­don­né deux fois, par ma fa­mille puis par l’Etat. Pour mes 20 ans, je suis re­tour­né à la Réu­nion. Mon sé­jour s’est mal pas­sé. Mon grand- père m’a trai­té de bâ­tard. On a tou­jours eu honte de par­ler de notre his­toire, c’était un ta­bou. »

En 2002, l’his­toire prend une autre di­men­sion, ju­di­ciaire cette fois. Jean- Jacques Mar­tial, ar­ri­vé dans la Creuse à 7 ans, at­taque l’Etat pour « en­lè­ve­ment et sé­ques­tra­tion de mi­neurs, rafle et dé­por­ta­tion » . En 2005, l’As­so­cia­tion des Réu­nion­nais de la Creuse sai­sit le tri­bu­nal ad­mi­nis­tra­tif de Li­moges ( Haute- Vienne). L’af­faire crée une onde de choc, les langues se dé­lient en­fin. « Ces ac­tions en jus­tice n’ont ja­mais abou­ti. Il est temps, dé­sor­mais, d’ou­vrir le dé­bat à l’As­sem­blée na­tio­nale » , note la dé­pu­tée de la Réu­nion.

Son ac­tion n’a qu’une por­tée sym­bo­lique, la re­con­nais­sance mo­rale n’ou­vrant pas droit à ré­pa­ra­tion. « Mais le de­voir de mé­moire est né­ces­saire. Un peuple ne se construit que lors­qu’il a connais­sance de ce que les siens ont vé­cu. » Mar­di, une qua­ran­taine de Réu­nion­nais, dont Jean- Charles Pi­tou, se­ront pré­sents pour as­sis­ter aux dé­bats dans l’hé­mi­cycle. Tous n’at­tendent qu’une chose de­puis cin­quante ans : que l’Etat leur de­mande par­don.

( REA/ De­nis Al­lard.)

A l’ini­tia­tive d’Eri­ka Ba­reigts, dé­pu­tée PS de la Réu­nion, les par­le­men­taires se pro­non­ce­ront mar­di sur la « res­pon­sa­bi­li­té mo­rale de l’Etat » quant aux en­fants de la Réu­nion en­voyés en mé­tro­pole dans les an­nées 1960.

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