« EnF­rance, un­mort sur­la­route, c’est­ba­nal… »

Ma­rie- France, dont le ma­ri, pom­pier pro­fes­sion­nel, a été tué par un chauf­fard ivre en 2010 àA­vi­gnon, té­moigne de sa vie bri­sée et de son­com­bat pour que la jus­tice passe.

Le Parisien (Paris) - - Faits Divers - NI­CO­LAS JAC­QUARD

D’ha­bi­tude, Jean- Charles Ri­chard va tra­vailler un peu plus tard. D’ha­bi­tude, il prend sa voi­ture. Ce­pen­dant, ce 5 mars 2010, il y a ce rap­port à bou­cler à la ca­serne qui le fait par­tir de chez lui avant 6 heures. Manon, sa fille de 15 ans, doit aus­si al­ler à son cours d’équitation, la pas­sion de toute la fa­mille. Alors, c’est Ma­rie- France, la ma­man, qui prend le 4 x 4, et culpa­bi­li­se­ra des mois du­rant pour l’avoir de­man­dé ce jour- là.

En ef­fet, vers six heures, à Avi­gnon, le scoo­ter de Jean- Charles est per­cu­té de plein fouet par la Clio de Ni­co­las B., un jour­na­liste de 28 ans qui ren­trait ivre mort d’une soirée, pas­sée en dis­co­thèque à éclu­ser des rhums Co­ca avec ses amis.

On avait des pro­jets. Par­tir s’ins­tal­ler en Ar­dèche, le­ver le pied ni­veau bou­lot”

Sous le choc, le scoo­ter est pul­vé­ri­sé. Jean- Charles Ri­chard, pom­pier pro­fes­sion­nel de 47 ans, est écra­sé entre la voi­ture et une bar­rière de sé­cu­ri­té. Un mas­sage car­diaque pra­ti­qué par ses propres col­lègues le sauve de la mort sur le coup. Il dé­cède un mois plus tard à l’hô­pi­tal. « Un mois qui nous au­ra per­mis de nous dire au re­voir… » ana­lyse Ma­rie- France.

Il au­ra fal­lu quatre longues an­nées pour que ce drame de la route, em­blé­ma­tique par sa triste ba­na­li­té, arrive de­vant le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel d’Avi­gnon. De­main, Ni­co­las B. ré­pon­dra donc d’ho­mi­cide vo­lon­taire sous l’em­pire d’un état al­coo­lique. En lan­gage cou­rant : « de l’in­cons­cience pure » , comme il l’a re­con­nu lui- même de­vant les en­quê­teurs, une fois pur­gé de ses 2,66 g/ l.

Quelques se­maines plus tard, le jeune homme a ten­té mal­adroi­te­ment d’ap­pro­cher la fa­mille, fai­sant pas­ser par les pom­piers une lettre à Ma­rie- France et à Manon. Il leur adres­sait ses « pro­fonds re­grets, mo­des­te­ment, et avec le plus grand res­pect » , évo­quant les « re­mords qui le rongent » et ses « res­pon­sa­bi­li­tés, ju­ri­dique et mo­rale » . « Il vou­lait nous ren­con­trer. Nous avions en­vie de tout, sauf de le voir » , souffle Ma­rieF­rance. Comment sur­mon­ter la co­lère et la dou­leur de cette vie qui bas­cule ? Comment par­don­ner ce cau­che­mar éveillé, vé­cu par sa faute ?

Au­jourd’hui en­core, Ma­rie- France re­vit ce ma­tin d’hor­reur, re­voit cet ami de Jean- Charles qui se pré­sente à l’usine où elle est res­pon­sable mar­ke­ting. « Il m’a par­lé d’un ac­ci­dent. Je me suis dit : Ça ne doit pas être grave. Puis on m’a in­for­mée que­mon ma­ri avait la jambe écra­sée. J’ai pen­sé que ça se re­met­trait. En­suite que sa jambe était per­due. J’ai pen­sé qu’il réus­si­rait à vivre sans. On m’a en­suite ex­pli­qué qu’il ne pour­rait ja­mais re­mar­cher. Je me suis pré­pa­rée à vivre avec lui han­di­ca­pé. Et puis j’ai com­pris : tout était fi­ni. »

Pour les ob­sèques, des cen­taines de pom­piers du Vau­cluse ont fait le dé­pla­ce­ment. « Je sa­vais que c’était un homme bien, mais il ne par­lait pas bou­lot à la mai­son. » C’est par la voix de col­lègues que Ma­rie- France dé­couvre que son ma­ri avait sau­vé plu­sieurs vies. « C’était im­por­tant pour ma fille d’en­tendre tout ça. »

Par la suite, la so­li­da­ri­té dont elles ont bé­né­fi­cié jus­ti­fie la ré­pu­ta­tion de grande fa­mille des pom­piers. Ce­pen­dant, face à une telle peine, la so­li­tude est in­dé­pas­sable. « On avait des pro­jets, évoque Ma­rie- France. Par­tir s’ins­tal­ler en Ar­dèche, s’oc­cu­per d’un peu plus de che­vaux et le­ver le pied ni­veau bou­lot. » Au­tant de rêves ef­fa­cés. « J’ai dû tout re­com­men­cer, me dé­brouiller toute seule, tra­vailler en­core plus pour les études de ma­fille » , au­jourd’hui en école d’os­téo­pa­thie en An­gle­terre. Chaque jour qui passe rap­pelle l’ab­sence de Jean- Charles, que Ma­rie- France doit pal­lier. « C’est dur, mais je n’ai ja­mais bais­sé les bras. Pour trac­ter le van des che­vaux, j’ai par exemple pas­sé mon per­mis E » , ra­conte cette mère cou­rage.

C’est dur, mais je n’ai ja­mais bais­sé les bras”

Comme un mal­heur n’arrive ja­mais seul, dans la fou­lée de la dis­pa­ri­tion de son père, Manon a dé­ve­lop­pé un can­cer de la thy­roïde. Elle est au­jourd’hui ti­rée d’af­faire. « Je crois que ça a un lien avec l’ac­ci­dent, dé­crypte Ma­rie- France. A ce mo­ment­là, je me de­man­dais ce que j’avais pu faire dans une vie an­té­rieure pour vivre tout ça… »

Et puis, il y a la jus­tice, si déses­pé­ré­ment lente. Len­teur na­tu­relle, mais pas seule­ment. « La par­tie ad­verse a ten­té plu­sieurs re­cours, tonne Me Jean- Pierre Dar­mon, l’avo­cat de la fa­mille Ri­chard. C’est mi­nable. Il n’y a pas d’autre mot. Mes clientes en ont été ré­vol­tées. »

Une pre­mière fois, Ni­co­las B. et son avo­cat, qui n’a pu être joint mal­gré plu­sieurs ten­ta­tives, ont avan­cé que ce n’était pas le jeune homme qui condui­sait. De­vant l’évi­dence, ils ont dû re­cu­ler. Puis ils ont mis en cause la pré­sence des bar­rières et, en­fin, ont ten­té d’avan­cer que le dé- cès de Jean- Charles n’était pas lié à l’ac­ci­dent. Dix- huit mois de plus se sont écou­lés avant que les ex­per­tises n’in­diquent l’in­verse. « Comment ima­gi­ner, dans son état, qu’il soit mort d’autre chose ? clame Ma­rieF­rance. C’est ab­ject. »

Ni ai­grie ni as­soif­fée de ven­geance, elle at­tend en re­vanche des ré­ponses à ses ques­tions. « J’ai comme l’im­pres­sion que la jus­tice nous avait ou­bliées, dé­crit- elle. En France, un mort sur la route, c’est ba­nal… Un gars qui s’est fait tuer au vo­lant ou un chien écra­sé, on a l’im­pres­sion que c’est pa­reil. »

De cette au­dience, elle n’at­tend au­cune peine exemplaire, tout en rap­pe­lant que Ni­co­las B. n’a pas­sé que quelques heures en cel­lule, en dé­gri­se­ment. « Nous, notre peine, elle se­ra tou­jours là. » Comme cette bar­rière contre la­quelle Jean- Charles a per­du la vie, et de­vant la­quelle sa veuve passe chaque ma­tin.

J’ai comme l’im­pres­sion que la jus­tice nous avait ou­bliées”

( DR.)

Ma­rie- France Ri­chard et sa fille Manon ont at­ten­du près de quatre ans le ju­ge­ment de l’au­to­mo­bi­liste qui a fau­ché Jean- Charles un ma­tin, alors qu’il se ren­dait à sa ca­serne à scoo­ter. Il est dé­cé­dé un mois plus tard.

( DR.)

Sur ces do­cu­ments, on peut voir toute la vio­lence du choc entre la Clio du chauf­feur ivre et le scoo­ter du pom­pier, pro­je­té contre une bar­rière.

Avi­gnon, le 5 mars 2010.

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