Le grim­peur du tour de la France

Il n’est pas le pre­mier à faire le tour de France. Mais per­sonne nel’a ac­com­pli comme Lio­nel Dau­det, en lon­geant toutes ses fron­tières, des plaines aux som­mets, des lacs aux sen­tiers.

Le Parisien (Paris) - - Mon Dimanche - PIERRE VAVASSEUR

Sau­mur, son Cadre noir, ses pe­tits vins, sa dou­ceur de vivre… et son club al­pin. Cher­chez l’in­trus. Au­cune ai­guille ro­cheuse dans les meules de foin, c’est pour­tant bien à l’as­so­cia­tion lo­cale d’al­pi­nisme que s’est ins­crit un jour, à 13 ans, le jeune Lio­nel Dau­det, fils d’ins­ti­tu­teurs, frère de Da­mien, qui de­vien­dra mo­ni­teur d’es­ca­lade. Quand ils avaient deux mi­nutes, les deux fran­gins par­taient gra­vir le pre­mier truc ver­ti­cal ve­nu. Une pile de pont, une flèche de tuf­feau : tout ce qui leur pas­sait sous les pha­langes, du mo­ment qu’il y avait ma­tière à se prendre pour Fri­son- Roche et autres Haroun Ta­zieff, aux livres ali­gnés dans la bi­blio­thèque fa­mi­liale.

On a tou­jours ai­mé s’éle­ver chez les Dau­det. Goû­ter aux grands es­paces, se rap­pro­cher du ciel. Longues marches dans les Py­ré­nées ou les Alpes en va­cances. A l’époque, le ga­min écou­tait du hard rock et son­geait aux hard rocs. Au­jourd’hui, après avoir plan­té son pio­let jusque sur les monts du Groen­land — « Vous em­pi­lez trois tours Eif­fel et vous les cou­vrez d’une plaque de verre » — , il écoute le com­po­si­teur Phi­lip Glass. C’est la­ca­nien, l’al­pi­nisme.

Lors­qu’on arrive au ren­dez- vous, Dau­det est en pleine séance pho­to sur le toit de la mai­son Stock, son édi­teur. Notre pho­to­graphe lui a de­man­dé de sau­ter d’un mu­ret, genre ligne de crête, sur la ter­rasse. Il s’exé­cute ? On craint pour lui. Il lui manque tout de même huit or­teils ! Sa­cri­fiés dans le mont Cer­vin en 2002. Am­pu­tés à hau­teur des tarses, ce qui sauve son équi­libre. A l’époque, Lio­nel écri­vait en re­lief sa tri­lo­gie des faces nord : Grandes Jo­rasses, Ei­ger et Cer­vin. Le tout en hi­ver et en so­li­taire. Dans le Cer­vin, la tem­pé­ra­ture est tom­bée à - 25 ° C, soit - 50 ° C pour le corps. Le vent s’est mis à souf­fler à 80 km/ h. « C’était abominable. » Im­pos­sible de se trou­ver un pe­tit nid douillet contre la pa­roi, la tente de sa plate- forme s’était dé­chi­rée. Au bout de huit jours, de­mi- tour. « C’est au re­fuge que je me suis ren­du compte que je m’étais gelé les pieds. J’ai es­sayé de ré­chauf­fer mes ge­lures, et j’ai res­sen­ti une dou­leur in­fer­nale. On est comme une bête, à hur­ler, à pleu­rer. J’ai tout de même pu dé­clen­cher une ba­lise de se­cours, mais l’hé­li­co­ptère n’est ve­nu que le len­de­main ma­tin. » Un mois d’hô­pi­tal. « Ils ne re­cousent pas les plaies, pour que les pieds de­viennent plus so­lides. » Deux ans plus tard, il re­par­tait. Bon pied, bon oeil. Moins bonne oreille. Car Lio-

J’ai res­sen­ti une dou­leur in­fer­nale. On est comme une bête, à hur­ler, à pleu­rer.”

nel est sourd de la gauche. En mon­tagne, il ne sait ja­mais d’où viennent les chutes de pierres ou les ava­lanches. Ça n’a pas l’air de l’in­quié­ter. Du mo­ment qu’il est en cavale.

La Cavale, jus­te­ment, c’est là où il ha­bite, au pied du pic du même nom, dans les Hautes- Alpes, près de Brian­çon. Et, là aus­si, que, avec son épouse, Vé­ro­nique, il a ima­gi­né son nou­veau pé­riple. Faire le tour de la France. At­ten­tion : pas le Tour de France, non, mais de « la » France, en en épou­sant ses fron­tières par les sen­tiers, les fonds de val­lées, les som­mets, les lacs et le lit­to­ral à por­tée de main. A pied, en pio­let, en pa­ra­pente, en voi­lier, en kayak, en pi­rogue ta­hi­tienne pour tra­ver­ser le Lé­man et, bien sûr, à vé­lo. Un VTT de marque Ro­cky Moun­tain. Soit en selle au mi­lieu des parcs à bou­chots, soit sur le dos pour fran­chir les fa­laises. Dix mille ki­lo­mètres, a- t- il comp­té. Quinze mois de ba­lade ha­ras­sante avec sur­prise du chef dans les Alpes : la foudre lui est tom­bée des­sus. « Je n’ai pas sou­hai­té re­des­cendre pas­ser des exa­mens, parce que je n’étais pas cer­tain de re­par­tir. Je ne vou­lais pas rompre mon fil men­tal. »

De fil en ai­guille, Lio­nel a tou­jours été un tailleur. Il a des mains comme des ci­seaux pour dé­cou­per la mon­tagne, lui ou­vrir des lignes, la jau­ger d’en haut sur des cartes en re­lief, lui prendre des me­sures, l’ourler de ses rêves de li­ber­té, des Ker­gue­len à la Géor­gie du Sud, de la Pa­ta­go­nie à la cor­dillère des Andes. Cette fois, sa Pa­ta­go­nie s’est ap­pe­lée la France. Le portrait qu’il en fait dans « le Tour de la France, exac­te­ment » , avec gra­phiques d’iti­né­raires as­sor­tis d’anec­dotes à foi­son, est une étude des ho­ri­zons, tant géo­gra­phiques que so­ciaux. Un che­min de sa­gesse où « le jeu, confirme- t- il, consiste à n’être dans la na­ture qu’une es­pèce par­mi d’autres » .

Lio­ne­laeu 46 ans le 4 fé­vrier. Il a une barbe en désordre, des lu­nettes, un re­gard d’en­fant dans le­quel il a ran­gé, comme dans la bi­blio­thèque de ses pa­rents, tous ses émer­veille­ments. Il aime l’écri­vain et poète Ch­ris­tian Bo­bin et a dé­vo­ré, de Co­lum McCann, « Et que le vaste monde pour­suive sa course folle » . Lui aus­si pour­suit sa course, mais en al­lant len­te­ment et en se ré­pé­tant les vers de son com­pa­triote an­ge­vin Joa­chim du Bel­lay : « Heu­reux qui comme Ulysse… »

Je ne vou­lais pas rompre mon fil men­tal”

« Le Tour de la France, exac­te­ment » , de Lio­nel Dau­det, Ed. Stock, 318 pages, 19,50 €.

Pa­ris VIe, mer­cre­di der­nier. Al­pi­niste pro­fes­sion­nel qui a sa­cri­fié huit or­teils à sa pas­sion, Lio­nel Dau­det a par­cou­ru la France le long de ses fron­tières.

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