L’in­croyable odys­sée

Patrimoine. Une­grande ex­po­si­tion au­mu­sée de la Ma­rine re­trace l’in­croyable odys­sée du mo­no­lithe em­blé­ma­tique dePa­ris.

Le Parisien (Paris) - - Mon Dimanche -

Dres­sé sur la place de la Con­corde de­puis cent soixante- dix- huit ans, il at­tire à peine au­jourd’hui le re­gard des Pa­ri­siens pres­sés. Peu soup­çonnent, en tout cas, son ex­tra­or­di­naire his­toire, la somme de di­plo­ma­tie, d’in­gé­nio­si­té, d’ar­gent, de sueur et par­fois de sang né­ces­saires pour ache­mi­ner ce mo­no­lithe de gra­nit de 230 t de­puis l’Egypte jus­qu’au VIIIe ar­ron­dis­se­ment de la ca­pi­tale. Une ex­po­si­tion, au musée na­tio­nal de la Ma­rine, re­trace pour la pre­mière fois cet in­croyable voyage digne des grands films d’aven­tures de la Pa­ra­mount des an­nées 1950. Ma­quettes d’époque, do­cu­ments, ta­bleaux, des­sins, ob­jets illus­trent cette for­mi­dable odys­sée, dont les des­ti­nées sont confiées en 1829 au mi­nis­tère de la Ma­rine. Elle du­re­ra sept ans. Ré­cit en quatre étapes.

Cham­pol­lion le souffle aux An­glais

A la nais­sance du XIXe siècle, dans la fou­lée de la cam­pagne me­née par Na­po­léon, une vague d’égyp­to­ma­nia sai­sit l’Eu­rope. Les des­sins, les cro­quis et les aqua­relles des temples et des py­ra­mides fas­cinent dans les sa­lons. En Egypte, le gou­ver­ne­ment du vice- roi Mé­hé­met- Ali cherche, lui, à mo­der­ni­ser les in­fra­struc­tures du pays et fait les yeux doux aux Fran­çais comme aux Bri­tan­niques pour l’ai­der dans cette tâche. « En ca­deau di­plo­ma­tique, il pro­pose aux uns et aux autres de leur faire ca­deau d’obélisques. Au dé­part, les Fran­çais se sont vu at­tri­buer ce­lui d’Alexan­drie » , ex­plique Alain Ni­der­lin­der, co­com­mis­saire de l’ex­po­si­tion. En 1828, Jean- Fran­çois Cham­pol­lion, le jeune dé­chif­freur des hié­ro­glyphes, dé­barque à Louxor et tombe en ad­mi­ra­tion de­vant les deux obélisques qui ornent l’en­trée du temple. Dès lors, les Fran­çais vont mettre toute leur éner­gie pour ob­te­nir ces mer­veilles… dé­jà pro­mises aux An­glais. L’égyp­to­logue souffle alors au vice- roi d’of­frir plu­tôt à ses ri­vaux le monument de Kar­nak, « connu pour être le plus grand et le plus beau de tous » . Flat­tés, les re­pré­sen­tants de la cou­ronne bri­tan­nique ac­ceptent sans se rendre compte que leur pré­sent est qua­si­ment in­trans­por­table. Il ne quit­te­ra d’ailleurs ja­mais l’Egypte…

Un travail de ti­tan

Pla­cée sous la di­rec­tion de JeanBap­tiste Apol­li­naire Le­bas, ingénieur du gé­nie maritime, l’opé­ra­tion du trans­fert dé­marre en 1830 par la construc­tion d’un na­vire ca­pable de ra­me­ner l’obé­lisque. « Le dé­fi était presque i mpos­sible tant l es contraintes tech­niques étaient im­por­tantes, com­mente le com­mis­saire de l’ex­po­si­tion. Il fal­lait qu’il soit as­sez grand pour ac­cueillir l’obé­lisque, qu’il puisse na­vi­guer sur le Nil, sur la mer et sur la Seine ! Les in­gé­nieurs y ar­ri­ve­ront pour­tant. Mais, avec un fond à moi­tié plat, c’était une vraie sa­von­nette. »

Char­gé de di­zaine de tonnes de vivres et de 121 hommes d’équi­page, le « Louxor » quitte Tou­lon en avril 1831. Il arrive à Kar­nak le 14 août, après avoir été ha­lé tout le long du Nil. Là, un autre dé­fi de taille at­tend l’ex­pé­di­tion : char­ger le monument sans le bri­ser. Une cale est d’abord creu­sée dans le sable pour ac­cueillir le na­vire, puis un che­min de ha­lage de 400 m. Des cen­taines d’Egyp­tiens sont em­ployés au désen­sa­blage du monument, puis à son cof­frage en bois. « Il a même fal­lu ache­ter et dé­mo­lir de nom­breuses mai­sons qui étaient col­lées au temple » , ra­conte Alain Ni­der­lin­der. Un im­mense ap­pa­reil com­po­sé de treuils, de câbles et de pou­lies est construit pour faire bas­cu­ler le monstre de gra­nit. Le 31 oc- tobre, ils sont 200 hommes pour l’ac­tion­ner. En fin de course, des at­taches lâchent. L’obé­lisque s’af­fale dou­ce­ment, mais sans se bri­ser… Il fau­dra plus d’un mois pour le trac­ter jus­qu’au ba­teau. Pour le glis­ser à l’in­té­rieur, il faut dé­cou­per à la scie tout l’avant du na­vire. Le « Louxor » , bien char­gé, est en­fin prêt à re­par­tir. Un vrai ca­deau de Noël : nous sommes le 25 dé­cembre 1831 !

Le na­vire « Louxor » a dû être scié en deux pour ac­cueillir le monstre de gra­nit avant de l’ache­mi­ner vers la France

( Musée na­tio­nal de la Ma­rine/ Ar­naud Fux.)

En 1831, l’obé­lisque, pro­té­gé par un cof­frage en bois, quitte le temple de Louxor. Cette opé­ra­tion a ne­ces­si­té l’em­ploi de cen­taines d’Egyp­tiens.

Jean- Bap­tiste Apol­li­naire Le­bas, ingénieur du gé­nie maritime, a di­ri­gé le tran­fert du monument.

Jean- Fran­çois Cham­pol­lion est tom­bé en ad­mi­ra­tion de­vant les obélisques de Louxor dès 1828.

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