La tra­gé­die des or­phe­lins de Ste­nay

La mortde leur père, le 23 jan­vier, dans la Meuse, a lais­sé ces trois en­fants de 4à11 ans li­vrés à eux- mêmes avant d’être pla­cés. Sept mois plus tôt, leur mère s’était vo­la­ti­li­sée.

Le Parisien (Paris) - - La Une - STE­NAY ( MEUSE) De notre en­voyé spé­cial JÉ­RÔME SAGE

Sur la tombe en­core fraîche de Do­mi­nique Sa­dek, au ci­me­tière de Ste­nay ( Meuse), une mo­deste gerbe a été dé­po­sée : « A notre pa­pa » . A l’en­ter­re­ment de cet homme de 46 ans, le 3 fé­vrier, peu de monde en­tou­rait ses trois en­fants, Théo, 11 ans, Mé­la­nie, 9 ans, et Maë­lys, 4 ans : leurs pa­rents d’ac­cueil, quelques en­sei­gnants, des re­pré­sen­tants de la mai­rie, une poi­gnée de connaissances. Il se dé­cla­rait « au­toen­tre­pre­neur » , ré­pa­rait les or­di­na­teurs des uns et des autres, avait fon­dé deux sites In­ter­net de vente de layette, de lin­ge­rie, et se pré­sen­tait en « mâle do­mi­na­teur » sur un ré­seau so­cial pour adultes. Il pas­sait le reste de son temps à bri­co­ler fré­né­ti­que­ment dans sa mai­son. Hé­lène, ve­nue as­sis­ter à l’in­hu­ma­tion « du Dom’ » , se sou­vient des « yeux dans le vague » des en­fants, et de la très re­mar­quée ab­sence d’Amé­lie, leur mère, vo­la­ti­li­sée à l’aube du 25 juin.

Une dis­pa­ri­tion in­ex­pli­quée dont s’est rap­pe­lée cette bour­gade ru­rale de 2 800 ha­bi­tants quand, ven­dre­di 24 jan­vier, la nou­velle de la mort de Do­mi­nique et de l’aven­ture vé­cue par ses trois en­fants s’est ré­pan­due. La veille, en se le­vant, Théo a trou­vé son père in­ani­mé dans le ca­na­pé du sa­lon. Et dé­ci­dé, faute d’adultes, de de­ve­nir adulte. Dans la feuille mu­ni­ci­pale, le maire ré­sume : « Les liens qui les unis­saient à leur père, les liens d’amour fort qui les unissent entre frère et soeurs, ont conduit ces en­fants à faire comme si rien ne s’était pas­sé et à faire comme avant, par crainte d’être sé­pa­rés et pla­cés. » S’ha­biller, dé­jeu­ner, al­ler à l’école, faire à dî­ner, se cou­cher. Théo est à la ma­noeuvre en père de sub­sti­tu­tion.

Ven­dre­di, l’aî­né part seul au col­lège, où il est en 6e, comme d’ha­bi­tude. Mais à l’école ma­ter­nelle, c’est Mé­la­nie qui dé­pose Maë­lys, la pe­tite der- nière. De quoi éton­ner la di­rec­trice, qui contacte l’école pri­maire de Mé­la­nie. Le maire est pré­ve­nu.

Peu après, au col­lège, ce sont deux ca­ma­rades de Théo qui sonnent l’alerte : leur co­pain est en pleurs… En fin de ma­ti­née, le garde mu­ni­ci­pal puis les pom­piers sont en­voyés de­vant la mai­son­nette bis­cor­nue aux vo­lets bleus à la sor­tie de Ste­nay, où la fa­mille vit de­puis cinq ans. Le dé­cès du père de fa­mille est consta­té, et ra­pi­de­ment at­tri­bué à une crise car­diaque. Confor­mé­ment à leur voeu, les en­fants sont pla­cés en­semble dans une fa­mille du nord du dé­par­te­ment. « La si­tua­tion est aus­si bon- ne que pos­sible » , ras­sure le maire.

Reste cette in­sis­tante ques­tion : où est pas­sée Amé­lie La­garde ? Dans les mois qui ont sui­vi sa dis­pa­ri­tion, Do­mi­nique n’a pas été avare d’ex­pli­ca­tions : « Il nous a ra­con­té qu’elle était ren­trée un jour du bou­lot en di­sant qu’elle avait ren­con­tré quel­qu’un, qu’elle par­tait et lui lais­sait les en­fants. Et qu’elle était par­tie à pied, avec de l’ar­gent et quelques af­faires. Que s’il les croi­sait, il les tue­rait… » , re­late Hé­lène . Al ’ em­ployeur d’Amé­lie, une so­cié­té d’am­bu­lances de Ver­dun, qui l’appelle dès le 25 juin s’étonnant de l’ab­sence de la mère de fa­mille, cen­sée prendre en charge un jeune han­di­ca­pé en dé­but de ma­ti­née, il ré­pond « qu’il ne sait pas où elle est » , sans s’en in­quié­ter. Au ga­ra­giste à qui il re­vend une voi­ture, en juillet, Do­mi­nique dit qu’il « la soup­çonne d’être par­tie dans les îles avec un ex » … Peu à peu, les pa­rents se sont ha­bi­tués à voir l’homme rem­pla­cer la mère à la sor­tie des écoles. Les en­fants res­tent ha­billés, soi­gnés, po­lis, d’hu­meur égale.

Mais de­puis la mort de « Dom’ » , la re­marque re­vient en boucle : « Amé­lie n’aban­don­ne­rait pas ses en­fants. » Alors on se sou­vient d’une jeune femme qui avait beau­coup chan­gé. Amai­grie, le visage or­né de pier­cings à l’ar­cade sour­ci­lière, à la lèvre, et sur­tout d’un gros an­neau entre les na­rines, et « fa­go­tée comme l’as de pique » , dé­crit un voi­sin, qui dé­taille ses rangers, ses ha­bits sombres, ses treillis.

Peu de temps avant sa dis­pa­ri­tion, ses che­veux châ­tain clair avaient fait place à une perruque noire, une frange re­tom­bant sur le front. « Elle avait per­du ses che­veux par touffes, un truc ner­veux, de stress » , dé­crit Ka­ri-

Elle avait per­du ses che­veux par touffes, un truc ner­veux, de stress” Karine, une am­bu­lan­cière qui croi­sait ré­gu­liè­re­ment Amé­lie

ne, une am­bu­lan­cière qui croi­sait ré­gu­liè­re­ment Amé­lie à l’hô­pi­tal de Ver­dun. La plu­part des connaissances dé­crivent un couple « fer­mé » : « Quand elle par­lait d’elle, ce n’était que de ses en­fants » , té­moigne comme beau­coup d’autres un de ses an­ciens em­ployeurs. Il la dit « té­ta­ni­sée, comme sous l’em­prise d’un gou­rou » , en pré­sence de Do­mi­nique, « tout le temps au té­lé­phone à rendre compte de ses al­lées et ve­nues » .

La jeune femme, fille unique, n’a plus de contact avec ses pa­rents de­puis en­vi­ron trois ans. Ces der­nières an­nées, elle em­pi­lait les contrats courts dans des so­cié­tés d’am­bu­lances de la ré­gion, sans sta­bi­li­té… Bien loin du portrait élo­gieux que dresse Jean- Ma­rie, son pre­mier pa­tron, qui dé­crit la jeune femme en « rayon de so­leil dans l’en­tre­prise, que les clients ré­cla­maient » . Elle avait ga­gné une pro­messe d’em­bauche à l’is­sue d’un CDD d’es­sai chez son der­nier em­ployeur. De quoi rendre sa dis­pa­ri­tion plus sur­pre­nante en­core.

( PhotoPQR/ « l’Est ré­pu­bli­cain » . )

Ste­nay ( Meuse). C’est dans cette mai­son aux vo­lets bleus que vi­vaient les trois en­fants dont le père est mort d’une crise car­diaque et la mère a dis­pa­ru sans lais­ser de traces.

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