La tra­gé­die ro­man­tique des amou­reux de Saint- Jean

Eli­sa­beth, 94ans, et Di­dier, 55 ans, sont res­tés unis après la mort. La dis­pa­ri­tion de ce couple aty­pique à Bor­deaux a sus­ci­té une vive émo­tion dans le quar­tier Saint- Jean.

Le Parisien (Paris) - - Faits Divers - BOR­DEAUX ( GI­RONDE) De notre en­voyé spé­cial NI­CO­LAS JAC­QUARD

On ne sait où et quand se dé­rou­le­ront les ob­sèques de Di­dier et Eli­sa­beth. Ni même s’ils se­ront in­hu­més en­semble. Au re­gard de la loi, cette vieille dame de 94 ans et son com­pa­gnon de 55 ans ne sont rien l’un pour l’autre. Mais ils n’au­raient pas ai­mé que la mort les sé­pare.

C’est presque en­la­cés que leurs corps ont été re­trou­vés, il y a dix jours, dans le pe­tit appartement qu’ils oc­cu­paient au 8e étage d’un immeuble do­mi­nant la gare de Bor­deaux- Saint- Jean. C’est la tu­trice d’Eli­sa­beth, frap­pée par l’odeur, qui a pré­ve­nu les pom­piers. Le double dé­cès re­mon­tait vrai­sem­bla­ble­ment à plu­sieurs jours.

L’au­top­sie a confir­mé que leur mort était na­tu­relle. Le pre­mier, Di­dier au­rait suc­com­bé à un ma­laise car­diaque. « On peut es­ti­mer que cer­taines pé­riodes de sa vie, où il était presque SDF, ont fra­gi­li­sé sa san­té » , ana­lyse une source of­fi­cielle. Ba­bete, comme la sur­nom­maient ses amis, se se­rait en­suite lais­sée mou­rir. Une fin à la fois tra­gique et ro­man­tique, à la veille de la Saint- Va­len­tin, à la­quelle rien ne pré­des­ti­nait ces deux êtres, jus­qu’alors par­ti­cu­liè- re­ment mal­me­nés par l’exis­tence.

De lui, on ne sait que peu de chose, si ce n’est que ce tai­seux, as­sez cos­taud, a exer­cé comme cui­si­nier. Il au­rait des en­fants que per­sonne dans le quar­tier SaintJean n’a ja­mais croi­sés. La seule com­pa­gnie qu’on lui connais­sait, c’était celle de la bou­teille, à l’époque où il louait une chambre au­des­sus du res­tau­rant la Pe­tite Villette.

Sa ren­contre avec Ba­bete, il y a un peu moins de dix ans, fut pour lui, comme pour elle, une ré­demp­tion. Les uns évoquent un ha­sard com­plet, à l’ar­rêt de bus. D’autres, moins gla­mour, avancent qu’ils ont fait connais­sance au bis­tro.

Au rez-de-chaus­sée du foyer Billau­del, où les parties de be­lote et de Scrabble rythment les après- mi­di entre an­ciens, on confirme que « ces deux- l à s’étaient trou­vés » . Long­temps, la sil­houette de Ba­bete, grande et co­quette, fut ici fa­mi­lière. « Quand on les croi­sait dans la rue, c’était l’image même du bon­heur, sou­rit

Ces deux- là s’étaient trou­vés”

Des connaissances du foyer Billau­del, fré­quen­té par Eli­sa­beth

Jac­que­line. Ils étaient tou­jours main dans la main, ou bras des­sus, bras des­sous. »

« Elle, c’était un per­son­nage! com­plète An­drée, l’une des copines d’Eli­sa­beth. Elle était drôle et vo­lu­bile, ra-contait fa­ci­le­ment sa vie. Elle était un peu ex­cen­trique, aus­si, mais je l’ai­mais beau­coup. »

En­fant de l’As­sis­tance pu­blique — « à une époque où c’était vrai­ment hor­rible » , tient à pré­ci­ser An­drée —, la vieille dame était mère de deux en­fants. « Avec sa fille, elles ne se par­laient plus » , souffle He­ri, le gar­dien de sa ré­si­dence. « Elle avait es­sayé de re­nouer le contact il y a très long­temps, mais ça n’avait pas mar­ché » , dé­taille une proche. Plus tard, « quand on lui a pro­po­sé de l’ai­der à la re­trou­ver, elle n’a pas vou­lu » , ex­plique He­ri. A la mort de son fils lé­gè­re­ment han­di­ca­pé, il y a quelques an­nées, « Ba­bete a beau­coup, beau­coup pleu­ré » , lâchent ses in­times.

Dans les an­nées 1970, dans la fou­lée de sa pre­mière union, elle se re­ma­rie avec un éboueur à la ville. « Un ma­riage au Sa­cré- Coeur, en robe blanche, et avec une haie d’hon­neur de ba­lais » , se sou­vient

Quand elle a per­du son au­to­no­mie, il était aux pe­tits soins, lui fai­sait à man­ger, la la­vait”

Le gar­dien de l’immeuble

Mer­cedes. Le couple ré­side dans l’immeuble ap­par­te­nant alors à Hen­riette. « Elle était très gen­tille, of­frait tou­jours un bon­bon à mes en­fants » , rap­pelle l’in­té­res­sée.

Mais le ma­ri d’Eli­sa­beth « bu­vait beau­coup » , dé­crivent à l’unis­son les ri­ve­rains. Et fi­nit par prendre la poudre d’es­cam­pette avec tout l’ar­gent du couple. « On l’avait pré­ve­nue qu’il ne va­lait pas grand- chose, sou­pire une amie, mais elle nous di­sait que c’était elle que ça re­gar­dait. »

A par­tir de là, cette femme avec son franc- par­ler, qui a tra­vaillé comme ven­deuse, et même « fait le mé­nage à la pri­son » , verse dans une ex­trême pré­ca­ri­té. « Elle s’ha­billait au Se­cours po­pu­laire, vous em­prun­tait deux eu­ros pour faire un Lo­to » , dé­ve­loppe une amie. Jus­qu’à ce que Cu­pi­don frappe à sa porte à 80 ans pas­sés. Au dé­part, ses « fi­dèles » voient ce Di­dier d’un mau­vais oeil. « On au­rait dit la mère et le fils ! » glisse un an­cien, ré­su­mant le sen­ti­ment gé­né­ral. Les mau­vaises langues se dé­chaînent. « Il est plus fa­cile d’ar­rê­ter une ri­vière de cou­ler que de les em­pê­cher de par­ler, phi­lo­sophe Merce- des. De toute ma­nière, Ba­bete s’en fi­chait. » Voire y ajou­tait une touche de pro­vo­ca­tion.

Contre toute at­tente, Di­dier dé­laisse l’al­cool et se montre aux pe­tits soins avec cette vieille dame tel­le­ment dé­nuée de tout qu’on ne peut le soup­çon­ner d’avoir agi par in­té­rêt. « Il a beau­coup tra­vaillé dans l’appartement, sou­ligne He­ri. Quand, il y a deux ans, elle a per­du son au­to­no­mie à la suite d’une chute dans l’es­ca­lier, il s’est oc­cu­pé de tout. Il était aux pe­tits soins, lui fai­sait à man­ger, la la­vait. »

Dans les rues de Saint- Jean, ces éton­nants amants, que l’on croi­sait au­pa­ra­vant très souvent au su­per­mar­ché du sec­teur, se sont alors faits presque in­vi­sibles . « Entre nous, on se de­man­dait ce qu’elle de­ve­nait, lâche An­drée. Mais moi, je trouve qu’elle a eu la plus belle des vieillesses. Après avoir ren­con­tré Di­dier, elle s’était apai­sée, ne rous­pé­tait plus. Re­gar­dez au­tour de nous : on se sent tous seuls, pour la plu­part. Elle était ac­com­pa­gnée. Elle a eu à la fin de sa vie un peu de ce bon­heur qu’elle n’avait ja­mais connu au­pa­ra­vant. »

Je trouve qu’elle a eu la plus belle des vieillesses. Après avoir ren­con­tré Di­dier, elle s’était apai­sée”

An­drée, une amie d’Eli­sa­beth

( DR et PhotoPQR/ « Sud Ouest » / Fabien Cottereau.)

Eli­sa­beth, ci- des­sus dans les an­nées 1970, avait re­fait sa vie avec Di­dier il y a plus de dix ans. Les deux amou­reux ont été re­trou­vés morts dans leur pe­tit appartement de cette tour ( à droite) du quar­tier Saint- Jean. Après le ma­laise car­diaque de Di­dier, Eli­sa­beth se se­rait lais­sée mou­rir dans ses bras.

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