Les « pa­ra­pluies­rouges » se­dé­solent

Le Parisien (Paris) - - Economie - LES FOU­GE­RÊTS, VAL­LÉE DE L’OUST ( MOR­BI­HAN) BÉ­RAN­GÈRE LEPE­TIT

« Quand l’eau monte, monte, monte, on ne sait ja­mais quand ça va s’ar­rê­ter. » Les yeux secs, Ch­ris­tophe Da­ni­lo, 54 ans, contem- ple sa prai­rie. Ou plu­tôt ce qu’il en reste : une im­mense éten­due d’eau dont émergent quelques arbres dé­nu­dés de­vant sa ferme, la bien nom­mée Gaec de l’île. « C’est iro­nique, mais tel­le­ment vrai » , lâche cet éle­veur qui a re­pris, il y a vingt- cinq ans, la ferme de ses pa­rents. En connais­sance de cause : celle- ci est si­tuée en zone inon­dable, dans la val­lée de l’Oust.

Avec son frère, Pierre, Ch­ris­tophe Da­ni­lo dis­pose de 84 ha de terres hu­mides et ver­doyantes, sur les­quelles ils élèvent 65 vaches lai­tières et 60 gé­nisses. Une ex­ploi­ta­tion « entre l’in­ten­sif et le bio » , glissent fiè­re­ment les frères Da­ni­lo, qui res­pectent des règles en­vi­ron­ne­men­tales eu­ro­péennes ( les me­sures agro- en­vi­ron­ne­men­tales, ou MAE) et se sont en­ga­gés à faire pous­ser de l’herbe, à la place du maïs, sur leurs terres. Une herbe pré­cieuse qui sert à nour­rir leurs vaches jour après jour. Mais, à cô­té, il y a l’eau. Celle, ter­rible, de la ri­vière Oust, qui monte et qui des­cend, comme en 1995, en 2001, puis fin 2013. « L’eau, ça as­phyxie tout, ça pour­rit en des­sous. Là, c’est fi­chu » , constate l’aî­né, bien dé­ci­dé à al­ler plai­der sa cause à la chambre d’agri­cul­ture de Vannes.

En deux mois, les frères ont per­du la moi­tié de leur po­ten­tiel an­nuel d’herbe, soit 4 à 5 t. Un coût que Ch­ri­sophe éva­lue entre 5 000 et 6 000 €, lui qui se ré­mu­nère avec un sa­laire men­suel qui ne dé­passe pas les 1 500 €. « Mais on ne de­mande pas de l’ar­gent, juste de la nour­ri­ture pour les bêtes » , pré­cise- t- il. Au­cune chance, en ef­fet, que le pâ­tu­rage re­pousse avant l’été. Un drame.

Les Fou­ge­rêts, com­mune iso­lée de 900 ha­bi­tants di­ri­gée par un maire sans éti­quette, per­due en pleine Bre­tagne ru­rale, à 60 km de Rennes, 50 de Vannes, sont le sec­teur le plus tou­ché par les inondations de­puis « la fa­meuse nuit du 23 dé­cembre » , celle où l’eau a com­men­cé à tom­ber. « En deux mois, il est tom­bé 500 mm, ce qui tombe d’ha­bi­tude sur 9 mois » , pré­cise Gé­rard Her­couët, le voi­sin des Da­ni­lo.

Pro­duc­teur lai­tier lui aus­si, Gé­rard ru­mine sa co­lère. Le visage fer­mé, il tacle « les charges et les contraintes » , « la loi sur l’eau » , « les cours d’eau qui ne sont pas en­tre­te­nus et ap­par­tiennent à la fois à la ré­gion, au dé­par­te­ment, on ne sait plus » . « Ce qui me fout en ré­vo­lu­tion, c’est qu’ils ne viennent ja­mais chez nous, sur le ter­rain, voir les dé­gâts » , cingle- t- il. « Eux » , « ils » : les frères Da­ni­lo et leur voi­sin se sentent aban­don­nés par « les gens des villes » . Ch­ris­tophe, Pierre et Gé­rard se­raient- ils, eux aus­si, des Bon­nets rouges ? « Non, on est plu­tôt des pa­ra­pluies rouges » , pouffe Ch­ris­tophe. Mais Gé­rard ne plai­sante pas. « Je me de­mande si je ne vais pas ar­rê­ter, moi. Il faut sa­voir dire stop, par­fois. »

L’eau, ça as­phyxie tout, ça pour­rit en des­sous.

Là, c’est fi­chu”

Ch­ris­tophe Da­ni­lo, agri­cul­teur

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