« Mon­père, ce col­la­bo »

Fi­gure de la BD, Phi­lippe Druillet sort un­livre choc oùil évo­que­no­tam­ment son père, chefde la mi­lice dans le Gers.

Le Parisien (Paris) - - Mon Dimanche - CH­RIS­TOPHE LEVENT

Lé­gende vi­vante de la bande des­si­née, il re­çoit dans son ate­lier du XIVe ar­ron­dis­se­ment, au mi­lieu de ses toiles, de sou­ve­nirs en­ca­drés, de sta­tuettes afri­caines chi­nées ça et là. Car­rure de dé­mé­na­geur, ba­gouse de ro­cker et clope per­pé­tuel­le­ment à la bouche, Phi­lippe Druillet, 69 ans, a ré­vo­lu­tion­né le neu­vième art dans les an­nées 1970- 1980 avec les dé­lires gra­phiques aus­si beaux que tor­tu­rés de « Lone Sloane » , « la Nuit » , ou « Sa­lamm­bô » . Ar­tiste à « Pi­lote » , fon­da­teur du ma­ga­zine « Mé­tal hur­lant » puis de la mai­son d’édi­tion les Hu­ma­noïdes as­so­ciés, ce touche- à- tout tra­vaille aus­si pour la té­lé­vi­sion ou le ci­né­ma.

Mais son re­tour, il le doit à un livre choc, beau et dur, his­toire d’une vie dé­chi­rée, me­née comme un com­bat, pleine d’ex­cès, de joie et de larmes : la sienne. « De­li­rium » , que son co­au­teur, Da­vid Al­liot, dé­fi­nit si bien comme des « mé­moires hur­lantes » , ré­vèle aus­si un lourd se­cret, por­té comme un bou­let de­puis l’ado­les­cence : Druillet est fils de col­la­bo. Pas un sans- grade. Un vrai, un dur, chef de la mi­lice dans le Gers, condam­né à mort par contu­mace à la Li­bé­ra­tion. Quant à sa mère, elle a par­ta­gé, jus­qu’à sa mort dans les an­nées 1990, l’en­ga­ge­ment idéo­lo­gique de son ma­ri. Un pas­sé qui « ré­vulse » l’au­teur, pré­nom­mé Phi­lippe en hom­mage à Hen­riot, mi­nistre de la Pro­pa­gande de Vi­chy. Pour­quoi avoir dé­ci­dé de par­ler de vos pa­rents ?

PHI­LIPPE DRUILLET. Parce que j’arrive à un âge où il y a des choses à dire ! Cette his­toire m’a em­mer­dé toute ma vie. Il fal­lait que je lâche la bombe. Je suis ar­ri­vé au bout d’un che- min ini­tia­tique. Je n’en fais pas un fonds de com­merce. J’en parle une fois. Après, il fau­dra me lâ­cher… Cette confes­sion a don­né nais­sance au livre ? Pour par­ler de ma vie, il fal­lait bien par­ler de mes ra­cines. Ce­la se re­trouve aus­si dans mon travail. Dans « Sloane » , le hé­ros lutte contre un mé­chant, l’Im­pe­ra­tor Shaan. Qui n’est autre que lui- même, trois cents ans plus vieux. Il lutte contre ce qu’il ne veut pas de­ve­nir… J’ai pas­sé ma vie à es­sayer d’être le contraire de ce que je suis né.

“ Vous êtes très dur avec vos pa­rents. Il n’y a au­cun par­don pos­sible ? Non. Au­cun. On ne par­donne pas aux cri­mi­nels. Je sais que cette haine peut être dif­fi­cile à com­prendre. Mais on n’est pas tou­jours bien né… Je suis un hu­ma­niste. Je ne peux pas ad­mettre que l’on puisse construire sa vie sur la des­truc­tion de l’autre. Coups de gueule, al­cool, drogues, votre vie est faite d’ex­cès… Je suis fou ! J’ai tou­jours été dans l’ex­cès. Ma han­tise, c’est de mou­rir sous un au­to­bus au Fes­ti­val d’An­gou­lême ! En même temps, je ne suis pas vrai­ment un violent. J’aime les gens, par­ler avec eux. Pe­tit, j’ai plus souvent re­çu des ra­clées qu’autre chose. Mais il y a une dua­li­té en moi, à la fois une co­lère per­ma­nente et du vrai amour. Ce n’est pas fa­cile à vivre.

Je sais que cette haine peut être dif­fi­cile à com­prendre ”

Ce­la vous plaît d’en­tendre dire que vous êtes une lé­gende de la BD ?

Les his­to­riens du genre disent qu’il y a un avant et un après- Druillet… Mais il y a eu plein de grands avant moi et il y en au­ra après. J’avais une vi­sion dif­fé­rente de la BD, qui ve­nait du ci­né­ma, des au­teurs de SF comme Lo­ve­craft. Mes al­bums sont des sortes de par­ti­tions mu­si­cales, de rêves, des fleuves d’opium. On vous sent souvent peu sûr de vous dans le livre. Parce que le doute est construc­teur. A chaque fois que j’at­taque quelque chose, en­core au­jourd’hui, j’ai la trouille. Pour faire ce mé­tier, il faut être mé­ga­lo­mane, pa­ra­noïaque et in­cons­cient. L’art est un mé­tier de vio­lence, de du­re­té mais sur­tout de doute.

( LP/ Phi­lippe de Poul­pi­quet.)

Pa­ris ( XIVe), le 17 jan­vier. Phi­lippe Druillet, des­si­na­teur et scé­na­riste de bande des­si­née, ra­conte son iti­né­raire, en­ta­ché par un ter­rible hé­ri­tage pa­ren­tal.

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