Vie de sta­giaire, vie de ga­lé­rien

Léa, étu­diante de 23 ans, pu­blie « les Af­fa­més » , un livre té­moi­gnage sur ces jeunes qui, comme elle, ga­lèrent et s’épuisent entre cours, pe­tits bou­lots et stages sans em­bauche au bout.

Le Parisien (Paris) - - La Une - CH­RIS­TEL BRI­GAU­DEAU

« J’ai va­che­ment de choses à ra­con­ter. » Léa Fré­de­val dit vrai : elle parle beau­coup. Elle écrit aus­si, tel­le­ment qu’elle s’ap­prête à sor­tir un livre*, gouailleur comme elle, plein d’un sens de la com­mu­ni­ca­tion qui lui semble in­né. Son titre ? « Les Af­fa­més » . Son su­jet ? Les jeunes.

Léa, fraî­che­ment di­plô­mée d’une li­cence d’in­fo- com à l’uni­ver­si­té de Saint- De­nis ( Pa­ris- VIII), en est une. Elle ne roule pas sur l’or mal­gré ses mille et un pe­tits bou­lots. Et il y a quelques se­maines, elle a ap­pris à Pôle em­ploi que les douze mois de stages qu’elle a cu­mu­lés en pa­ral­lèle de ses études « n’ouvrent au­cun droit pour le chô­mage » . La pro­po­si­tion de loi sur l’en­ca­dre­ment des stages, que l’As­sem­blée na­tio­nale de­vait vo­ter hier soir en pro­cé­dure d’ur­gence ( lire en­ca­dré), ne chan­ge­ra pas cet état de fait. Elle ouvre pour­tant des avan­cées pour cette jeu­nesse, à la­quelle « il faut don­ner des signes po­si­tifs, de l’en­thou­siasme » , se­lon l es mots de Ge­ne­viève Fio­ra­so, la mi­nistre de l’En­sei­gne­ment su­pé­rieur.

Léa, elle, est plus que scep­tique. Elle veut plus. « Les jeunes sont la prio­ri­té de Fran­çois Hollande ? Tu parles ! Moi j’at­tends tou­jours, s’écrie- t- elle, en bat­tant l’air de ses mains aux ongles ver­nis de gris paille­té. Les jeunes, on veut tou­jours leur par­ler, mais on ne les em­bauche ja­mais. On se fout de notre gueule. » Pour elle, l’idée de li­mi­ter à six mois la du­rée des conven­tions de stage « ne chan­ge­ra pas le fait qu’on se donne comme pas pos­sible alors qu’il n’y a rien en­suite, ni es­poir ni re­mer­cie­ments. Ar­rê­tez de faire mi­roi­ter que der­rière un stage il y a un bou­lot. »

Le pre­mier stage de Léa, cen­sé l’ini­tier au mé­tier de char­gée de com­mu­ni­ca­tion, a du­ré six mois, dans un théâtre pa­ri­sien, dé­dom­ma­gé 430 € men­suels. « On me l’a pro­po­sé alors que je pos­tu­lais pour un job d’ou­vreuse. Je me suis vite re­trou­vée à faire les les­sives de ma di­rec­trice, lui ache­ter des fleurs pour ses dî­ners et dé­col­ler les che­wing-gum sur la mo­quette du théâtre. » Léa est tout de même res­tée « pour se faire des contacts » , se di­sant — c’est son man­tra — que son ex­pé­rience fi­ni­rait par lui pro­fi­ter. Ac­cep­tée en­suite « dans la pro­duc­tion des shoo­ting de mode » d’un ma­ga­zine fé­mi­nin, elle a dé­cou­vert « que les em­ployés consi­dèrent les sta­giaires soit comme une concur­rence à ve­nir, soit comme une main- d’oeuvre gra­tuite. » En guise d’en­cou­ra­ge­ment, Léa s’en­tend souvent dire qu’elle « ne peut pas être fa­ti­guée » , puis­qu’elle est jeune. « Eh bien si, je suis fa­ti­guée ! s’ex­clame Léa. Je bosse soixante heures par se­maine. On n’est pas sur­hu­main parce qu’on a moins de 25 ans. »

Pour payer son loyer ( 600 € par mois), faire les courses et « grat­ter » 80 € par mois comme ar­gent de poche, Léa en­chaîne aus­si les pe­tits bou­lots. Elle a été femme- sand­wich, à dis­tri­buer des pros­pec­tus pour la té­lé­pho­nie mo­bile dans la rue, « Mère Noël en mi­ni­jupe sous le pont Alexandre- III pour Co­ca- Co­la » , ser­veuse et ba­by­sit­teuse. « Les trois quarts du temps, j’ai bossé pas dé­cla­rée, confie- t- elle. C’est seule­ment main­te­nant que je com­prends que je n’au­rais pas dû. »

Bon gré mal gré, Léa dé­crit tout de même une vie pro­met­teuse. Elle porte beau ses 23 ans, bran­dit son in­di­gna­tion, ha­billée comme une blo­gueuse de mode, même si ses fringues coûtent « 5 € max » , et vit dans un deux- pièces du Pa­ris bo­bo, même si les murs gris de son sa­lon ont l’air de pleu­rer. Léa râle mais pense qu’elle vi­vra bien quand elle au­ra « un travail » qui lui plaît, et « as­sez d’ar­gent pour man­ger équi­li­bré. J’ai­me­rais bien ache­ter un steak à la bou­che­rie sans que ce soit un pro­blème. »

On n’est pas sur­hu­main parce qu’on a moins

de 25 ans”

( LP/ Del­phine Gold­sz­te­jn.)

Pa­ris ( XVIIIe), sa­me­di. « Les jeunes, on veut tou­jours leur par­ler, mais on ne les em­bauche ja­mais. On se fout de notre gueule » , s’ex­clame la jeune femme, di­plô­mée d’une li­cence d’in­fo- com à l’uni­ver­si­té de Saint- De­nis ( Pa­ris- VIII).

* « Les Af­fa­més. Chro­nique d’une jeu­nesse qui ne lâche rien » , sor­tie le 6 mars, Bayard presse, 18 €.

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