La grande peur des Russes de Cri­mée

De­puis la chute de Ia­nou­ko­vitch à Kiev, Sé­bas­to­pol, port mi­li­taire russe en Cri­mée, se sent at­ta­qué de toute part et la po­pu­la­tion rê­ved’ une in­té­gra­tion au sein de la Fé­dé­ra­tion de Rus­sie.

Le Parisien (Paris) - - Monde - SÉ­BAS­TO­POL ( UKRAINE) De notre cor­res­pon­dant EM­MA­NUEL GRYNSZPAN

Les ha­bi­tants de Sé­bas­to­pol sont- ils la proie d’une crise de pa­ra­noïa col­lec­tive ? De­puis hier, des chi­canes en bé­ton sont ins­tal­lées sur les axes rou­tiers pour fil­trer les vé­hi­cules au cas où ils trans­por­te­raient des « hordes de fas­cistes ukrai­niens » . Des groupes d’au­to­dé­fense re­crutent les vo­lon­taires dans la rue. Des ma­ni­fes­ta­tions quo­ti­diennes sont or­ga­ni­sées par des or­ga­ni­sa­tions fa­vo­rables au rat­ta­che­ment de Sé­bas­to­pol à la Rus­sie. Le nou­veau « maire » de la ville, élu à main le­vé par la foule di­manche der­nier, a mê­mean­non­cé mer­cre­di la créa­tion d’un « centre de lutte an­ti­ter­ro­riste » .

Pour­tant, il n’y a pas eu le moindre in­ci­dent dans cette ville, dont 72 % des 344 000 ha­bi­tants sont Russes. « Les mé­dias ukrai­niens nous vi­li­pendent et nous me­nacent » , hurle Re­gi­na Vas­si­lie­va, une dame au visage rouge d’émo­tion, qui ma­ni­feste, sous la pluie, avec quelques cen­tai- nes de per­sonnes. « Les na­tio­na­listes ukrai­niens veulent or­ga­ni­ser une des­cente ici » , af­firme Igor, chô­meur d’une tren­taine d’an­nées, à l’ha­leine al­coo­li­sée. Il re­fuse de don­ner son nom de fa­mille à un jour­na­liste étran­ger, même après avoir vé­ri­fié son iden­ti­té. Un peu plus loin, un jour­na­liste an­glo­phone est pris à par­ti : « Dé­gage, Yan­kee ! On ne veut pas de vous ici ! » crie- t- on.

Pas un dra­peau ukrai­nien

« Les Ukrai­niens veulent nous im­po­ser leur langue, mais nous vou­lons par­ler russe. Sé­bas­to­pol a tou­jours été une ville russe » , re­prend Re­gi­na. « Ils ne nous de­mandent ja­mais notre avis, nous im­posent leurs re­pré­sen­tants. Nous en avons marre ! » « Nous vou­lons l’ordre russe » , braille Igor. « Sé­bas­to­pol est une ville hé­roïque où beau­coup de sang russe a été ver­sé. C’est un lieu sa­cré ! »

La ville a ef­fec­ti­ve­ment été le théâtre de nom­breuses ba­tailles de­puis le XVIIIe siècle. Contre les Turcs, les Fran­çais et les Bri­tan­niques. Contre les troupes na­zies. « Les Turcs ma­ni­pulent les Ta­tars de Cri­mée » , croit sa­voir Re­gi­na. Et vous, les Eu­ro­péens, vous faites pa­reil avec les Ukrai­niens » dit- elle, re­cueillant l’ap­pro­ba­tion des gens qui l’en­tourent.

La foule est par­cou­rue par des hommes en uni­forme pa­ra­mi­li­taire co­saque, qui sont éga­le­ment pos­tés à l’en­trée des bâ­ti­ments ad­mi­nis­tra­tifs de la ville. Pas un seul dra­peau ukrai­nien en vue, pas une ombre d’ac­ti­viste pro- Maï­dan ici. La pa­ra­noïa est re­layée à Mos­cou, où Vla­di­mir Pou­tine a or­don­né aux forces ar­mées à proxi­mi­té de l’Ukraine de se mettre en état d’alerte. Mais le Krem­lin reste coi au su­jet de la Cri­mée. Sé­bas­to­pol n’a re­çu que la vi­site d’un dé­pu­té na­tio­na­liste du Par­le­ment russe, Alexeï Jou­rav­liov, dont le dis­cours pru­dent et mal­adroit a été tiè­de­ment ac­cueilli par la foule.

Dif­fi­cile de ju­ger de l’éten­due de la pa­ra­noïa par­mi la po­pu­la­tion. « Je me moque que Sé­bas­to­pol ap­par­tienne à la Rus­sie ou à l’Ukraine » , com­mente Ser­gueï, un homme d’af­faires ob­ser­vant la ma­ni­fes­ta­tion de­puis un ca­fé. « Dans ces deux pays, le pou­voir est éga­le­ment cor­rom­pu. »

( LP/ Em­ma­nuel Grynszpan.)

Sé­bas­to­pol ( Ukraine), hier. Des or­ga­ni­sa­tions fa­vo­rables au rat­ta­che­ment de Sé­bas­to­pol à la Rus­sie ma­ni­festent quo­ti­dien­ne­ment.

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